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Santé

Des liens de plus en plus clairs entre les pesticides et six maladies

01-07-2021

Pixabay

Un nouveau rapport d’expertise conduit par des chercheurs français confirme les liens entre l’exposition aux pesticides et certaines maladies, et fait émerger de nouveaux doutes.

Quels sont les effets des pesticides sur la santé? Cette question, qui inquiète de plus en plus de citoyens et d’agriculteurs, est incroyablement complexe. Les liens entre l’exposition aux pesticides et certaines maladies, qui surviennent souvent des décennies plus tard, sont difficiles à établir. Mais une nouvelle expertise collective de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale en France) propose une synthèse pertinente des connaissances sur le sujet.

Trois ans de travail et une douzaine d’experts auront été nécessaires pour passer au crible quelque 5000 documents et études internationales. Le rapport d’expertise, qui fait plus de 1000 pages, s’est concentré sur les maladies les plus fortement associées à un contact régulier avec des pesticides (chez les agriculteurs principalement). Un premier rapport avait été publié sur le sujet en 2013, et ce nouveau document comporte des mises à jour et de nouvelles analyses basées sur les dernières données disponibles.

Rappelons que le terme pesticide désigne tous les produits utilisés pour lutter contre les « mauvaises herbes » et les organismes jugés nuisibles, notamment les insectes et les champignons ravageurs de cultures. Si les pesticides sont toxiques lorsqu’ils sont ingérés ou inhalés en grande quantité (par exemple lors d’une intoxication aiguë, un usage accidentel ou un empoisonnement volontaire), leurs effets à long terme et à petites doses sont moins connus, même si les études s’accumulent.

Dans ce nouveau rapport, la « solidité » du lien entre l’exposition aux pesticides et la survenue d’une maladie a été classée selon trois niveaux : présomption de lien forte, moyenne ou faible. Cette gradation se fonde sur la toxicité de la substance, mais aussi sur le « nombre de travaux scientifiques disponibles, leur qualité, la robustesse des associations statistiques », a précisé l’épidémiologiste Luc Multigner, l’un des auteurs du rapport, lors de la conférence de presse le 30 juin. Les chercheurs ont d’ailleurs appelé à davantage d’études et de suivi de cohortes d’agriculteurs pour éclaircir les zones d’ombre.

Quelles sont les principales conclusions de l’expertise?

L’expertise confirme la « présomption forte » d’un lien entre l’exposition professionnelle aux pesticides (c’est-à-dire chez les agriculteurs) et six maladies :

  • Les lymphomes non hodgkiniens
  • Le myélome multiple
  • Le cancer de la prostate
  • La maladie de Parkinson
  • Les troubles cognitifs
  • La bronchite chronique et la maladie pulmonaire obstructive chronique (MPOC ou BPCO en France).

Pour ces deux dernières pathologies, le lien a été démontré ou consolidé grâce aux données récentes. Pour les quatre autres, le lien était déjà connu, mais les nouvelles études apportent une confirmation.

Une association moins forte a également été trouvée entre l’utilisation de pesticides en milieu professionnel et la maladie d’Alzheimer, les troubles anxio-dépressifs, certains cancers (leucémies, système nerveux central, vessie, rein, sarcomes des tissus mous), l’asthme et les pathologies thyroïdiennes. « Les cancers de la vessie, du rein et les sarcomes des tissus mous n’avaient pas été inclus dans les précédentes analyses », a souligné l’une des auteurs du rapport, Isabelle Baldi.

Chez les enfants, les données sont moins nombreuses, car les cancers infantiles sont beaucoup plus rares, a expliqué Stéphanie Goujon, épidémiologiste à l’Université de Paris. Une présomption forte de lien a toutefois été établie entre l’exposition aux pesticides de la mère pendant la grossesse ou l’exposition de l’enfant et le risque de certains cancers, en particulier les leucémies aiguës et les tumeurs du système nerveux central.

Pour les personnes habitant à proximité des champs traités, le niveau de présomption est seulement «faible». Il existe cependant des liens possibles entre l’exposition des riverains et la maladie de Parkinson.

Quels sont les pesticides les plus dangereux?

Difficile de répondre à cette question, car les études épidémiologiques (dans les populations d’agriculteurs, par exemple), ne permettent pas d’analyser l’effet de chaque pesticide séparément. « Il existe plus de 400 molécules utilisées comme pesticides, a rappelé Isabelle Baldi, épidémiologiste à l’Université de Bordeaux. Les liens épidémiologiques avec les maladies sont établis pour les pesticides en général, pas un en particulier. Mais beaucoup de mécanismes d’action sont communs à plusieurs pesticides. »

Par ailleurs, certaines études prises en compte dans la synthèse concernent aussi des pesticides qui ne sont plus utilisés, mais qui persistent dans l’environnement comme le DDT ou le chlordécone. « Ce sont les expositions d’hier qui font les maladies chroniques d’aujourd’hui », a souligné Mme Baldi.

Cependant, certaines familles de pesticides semblent plus problématiques que d’autres. « Là où on voit le plus de liens forts, c’est avec les organophosphorés et les pyréthrinoïdes », a avancé prudemment Luc Multigner, précisant que les organophosphorés utilisés aujourd’hui sont intrinsèquement moins toxiques que ceux de première génération. Par ailleurs, il pourrait exister un biais défavorable envers ces molécules, plus étudiées que d’autres. « Les fongicides, par exemple, sont très peu étudiés dans la littérature scientifique anglo-saxonne, donc cela oriente les résultats », a nuancé Isabelle Baldi.

Trois suspects sous la loupe

Si l’expertise s’attarde aux maladies, et pas aux substances prises isolément, une attention particulière a toutefois été portée à trois pesticides :

  • Le chlordécone, qui est désormais interdit mais a contaminé les Antilles françaises et persiste dans l’environnement (il est connu pour ses effets cancérigènes et perturbateurs du système hormonal)
  • Le glyphosate (ingrédient actif du fameux Round-up)
  • Les inhibiteurs de la succinate déshydrogénase (SDHi) qui sont des anti-moisissures suspectés d’interférer avec le développement neurologique d’organismes aquatiques.

La présomption forte d’un lien entre l’exposition au chlordécone de la population générale et le risque de survenue de cancer de la prostate a été confirmée.

« Concernant l’herbicide glyphosate, l’expertise a conclu à l’existence d’un risque accru de lymphome non hodgkinien avec une présomption moyenne de lien », peut-on lire. Le résultat n’est donc pas assez tranché pour clore le débat qui dure depuis plusieurs années autour du caractère possiblement cancérigène de cet herbicide, dont les ventes ont battu des records en 2019 au Québec, selon La Presse.

Quant aux SDHi, les données épidémiologiques sont largement insuffisantes, notent les experts. Toutefois, « les études expérimentales sur des poissons suggèrent que certains SDHi peuvent avoir des effets perturbateurs endocriniens, au moins dans le modèle utilisé. »

Un sujet éminemment complexe et des questions en suspens

La mise en évidence du lien entre pesticides et maladies a pu être faite chez les populations les plus exposées, c’est-à-dire les agriculteurs. Plusieurs cohortes d’agriculteurs sont suivies dans le monde sur plusieurs décennies (notamment la cohorte AHS aux États-Unis et Agrican en France), car les cancers et maladies chroniques surviennent en général au bout d’une longue période d’exposition.

Les données sont beaucoup moins claires pour la population générale, qui est principalement exposée aux résidus de pesticides dans les aliments, ou pour les populations riveraines de zones agricoles. Il est également difficile d’établir un lien entre la dose d’exposition et l’ampleur des effets. Comment évaluer rétrospectivement la quantité de pesticides à laquelle ont été exposés des agriculteurs il y a 20 ans, par exemple?

Par ailleurs, les pesticides sont hététogènes, persistants, et l’environnement peut être contaminé par un véritable cocktail de molécules dont la toxicité est difficile à évaluer. Cet effet cocktail reste très peu étudié, même si des efforts sont faits en ce sens du côté des études en laboratoire, a précisé Xavier Coumoul, toxicologue à l’Inserm, qui se penche sur les mécanismes possibles pouvant lier un pesticide à une maladie. Car une fois les liens épidémiologiques établis, la preuve de cause à effet reste à faire, notamment en levant le voile sur les mécanismes d’action (stress oxydant, interférence avec les récepteurs hormonaux, effets mutagènes…).

Quoi qu’il en soit, « la confirmation et la mise en évidence de présomptions fortes de liens entre certaines pathologies et l’exposition aux pesticides doit inciter à une meilleure prise en compte de ces enjeux par les autorités », conclut le rapport.

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