Illustration: Sophie Casson. Direction artistique: Sophie Benmouyal
L’éjaculation féminine n’est pas une fabulation de la pornographie, encore moins un mythe. Mais comme tout ce qui touche à l’anatomie féminine, elle a longtemps été délaissée par la recherche. Quelques scientifiques pionniers ont levé le voile sur ce mystère et ils ont amorcé, avec d’autres, une grande révision des livres d’anatomie.
Au Rwanda, on raconte que l’immense lac Kivu est né de l’éjaculation d’une reine. Délaissée par son mari, elle aurait tant apprécié les « services » d’un de ses gardes que l’eau aurait jailli entre ses cuisses. Certes, le squirting, cette capacité qu’ont certaines femmes à expulser de grandes quantités de liquide lors d’une stimulation sexuelle, a été popularisé récemment par la pornographie. Mais il n’en est pas moins un phénomène ancestral, voire une tradition encore bien vivante dans la région des Grands Lacs d’Afrique de l’Est. Décrite depuis l’Antiquité, cette manifestation du plaisir a été glorifiée par plusieurs peuples, notamment dans la Chine et l’Inde anciennes, avant de devenir taboue, du moins au sein des sociétés occidentales.
La première fois qu’elle a éjaculé, Mélanie*, elle, n’a pas perçu la noblesse de la chose. Elle a plutôt été prise d’un fou rire. « Ça a fait une grande flaque ! » raconte-t-elle en riant. À l’époque, elle approche de la quarantaine et vient de se séparer. Son nouveau partenaire, « plus expérimenté », stimule manuellement un point précis, « au niveau du point G », et elle ressent alors une sensation inédite. « C’était intrigant, un peu comme une envie d’uriner, mais différent. La troisième fois qu’il a fait ça, je me suis laissée aller et, là, c’est sorti ! C’est une sensation agréable, différente de l’orgasme. Plutôt comme un soulagement, une grande relaxation », décrit-elle.
Depuis, elle a vécu l’expérience à plusieurs occasions, avec moins de gêne et de surprise que la première fois. Mais sans tout comprendre pour autant. « J’en avais vaguement entendu parler, sans plus. Sur Internet, je n’ai pas trouvé grand-chose sur le sujet », confie cette Montréalaise.
Le peu d’information disponible sur la toile dit tout et son contraire : le fluide serait ou non de l’urine, contiendrait ou non des molécules qu’on trouve aussi dans le sperme, sortirait ou non par le vagin… Les « femmes-fontaines » ont beau titiller l’imaginaire érotique, elles laissent la plupart des scientifiques indifférents. Jusqu’à il y a une dizaine d’années, l’existence même de l’éjaculation féminine était mise en doute par des anatomistes, biologistes et médecins de tout poil.
« Pendant très longtemps, on a cherché la source de ces émissions de liquide, et certaines personnes la cherchent encore à ce jour », souligne avec amusement Zlatko Pastor, professeur au Département d’obstétrique et de gynécologie à l’Université Charles de Prague, en République tchèque. Il fait partie de la poignée de spécialistes qui ont résolu le mystère – patience, on vous mettra dans la confidence sous peu. « Il est important que les femmes sachent que ce phénomène existe et que ce n’est ni une dysfonction ni de l’incontinence urinaire. Il y a un manque de connaissances, y compris chez les médecins. De vieilles idées continuent d’être véhiculées », déplore-t-il.
Ce constat est malheureusement symptomatique du sort réservé à l’entièreté de la sexualité féminine. La recherche sur le sujet pourrait se résumer ainsi : parcellaire, jalonnée de controverses, riche en idées reçues et pauvre en données factuelles. « Historiquement, l’appareil génital féminin a été dévalué et sous-étudié. Il y a encore des aspects fondamentaux de l’anatomie qui n’ont pas été décrits ni explorés », indique Diane Tomalty. Avec ses collègues, cette étudiante au doctorat en sciences biomédicales à l’Université Queen’s, en Ontario, fait elle aussi partie des scientifiques déterminés à combler ces lacunes.
Portée par le mouvement de libération de la parole des femmes post-#MeToo, la science rattrape doucement son retard. De l’éjaculation aux troubles de l’orgasme, de la vulve au col de l’utérus, en passant par l’urètre et le clitoris, par les diverses glandes, les ligaments et les terminaisons nerveuses, la terra incognita est peu à peu défrichée, des décennies, voire des siècles après l’appareil génital masculin. Auquel, sans surprise, beaucoup plus de publications savantes ont été consacrées.
« On recommence un peu de zéro ! » constate Charles Botter, un chirurgien plastique spécialiste de la reconstruction du clitoris à la suite de mutilations génitales. « Ce qui est motivant pour nous, chercheurs, c’est qu’il y a encore plein de choses à découvrir », observe celui qui exerce à l’hôpital Henri-Mondor, en banlieue de Paris.
La recherche sur la sexualité féminine pourrait se résumer ainsi: parcellaire, jalonnée de controverses, riche en idées reçues et pauvre en données factuelles.
La fin d’une confusion
Pour repartir sur de bonnes bases, ces explorateurs de l’intime font ce que les anatomistes ont fait pendant des siècles : ils dissèquent des cadavres. « C’est nécessaire, car on en est encore aux étapes de description », souligne Diane Tomalty, qui a publié, au début de 2023, une étude réalisée sur neuf corps. L’occasion de dresser le portrait anatomique et biologique le plus complet à ce jour de la prostate féminine.
Oui, vous avez bien lu. Les femmes ont une prostate, ou plutôt plusieurs mini-prostates, chapelet de glandes microscopiques enchâssées dans la paroi de l’urètre (voir l’encadré plus bas dans cet article). Un « détail » dont le commun des mortels a peu entendu parler, voire pas du tout, et qui joue un rôle important dans l’éjaculation féminine. Mais pas dans le squirting tel que l’a expérimenté Mélanie.
Car il existe deux phénomènes distincts, faisant intervenir deux organes. Besoin d’un cours 101 ? C’est normal, explique Zlatko Pastor en nous rassurant. « Jusqu’à 2011, tous les fluides expulsés pendant l’orgasme féminin étaient définis comme le résultat d’une éjaculation, par analogie avec ce qui se passe chez l’homme. Paradoxalement, ce qu’on appelle à tort éjaculation féminine, soit l’expulsion en jet de dizaines ou de centaines de millilitres de fluide transparent, est en fait du squirting. La vraie éjaculation, elle, correspond à l’émission de quelques gouttes de liquide blanc épais issu de la prostate féminine », indique-t-il. Dans les deux cas, l’évacuation se fait par l’urètre.
Ces phénomènes peuvent toutefois se combiner, et c’est ce qui a contribué à brouiller les pistes. Ainsi, certaines équipes avaient décelé de l’antigène prostatique spécifique (APS), une protéine typiquement produite par la prostate mâle, dans le fluide des femmes-fontaines. « Certains ont présenté ça comme la preuve que le fluide venait de la prostate féminine. Ce qui n’a aucun sens, car elle est beaucoup trop petite pour être la source de jets abondants, poursuit le chercheur. Il n’y a qu’un organe qui peut contenir autant de liquide et qui est doté d’un muscle pour l’éjecter : c’est la vessie. »
Le mystère a été levé en 2011, donc, par deux médecins qui ont réussi à collecter séparément les deux types de sécrétions, avec l’aide d’une volontaire de 43 ans. Le squirt, aqueux, contient de l’urée et de la créatinine – autrement dit, il s’agit d’urine, en général peu concentrée. L’éjaculat prostatique, lui, ne représente que deux ou trois gouttes laiteuses riches en APS. Autant dire qu’il passe en général inaperçu.
En 2014, une étude a permis de visualiser clairement par échographie la vessie de sept participantes, apparaissant pleine avant le squirting et vide juste après. Le fait d’uriner en amont n’empêche d’ailleurs pas le remplissage de la vessie pendant la phase d’excitation.
Finalement, une expérience japonaise menée en 2022 est venue clore le restant de débat de manière colorée. Cette fois, l’équipe d’urologues a recruté cinq femmes sachant « squirter » – en précisant qu’il ne s’agissait pas de travailleuses du sexe, information inutile s’il en est. À l’aide d’un cathéter, un liquide bleu a été injecté dans leur vessie avant qu’elles se masturbent. À des fins de vérification, la manœuvre a été filmée. Et le résultat est… indiscutablement bleu. « Je le répète, ce n’est pas de l’incontinence urinaire coïtale, qui peut aussi exister [il y a dans ces cas d’autres symptômes d’incontinence]. Il s’agit simplement d’une manifestation moins typique de la réponse sexuelle féminine, au même titre que l’orgasme multiple, par exemple », précise Zlatko Pastor.
S’il estime que la question de base est réglée, certaines énigmes demeurent, à commencer par la prévalence du phénomène. Quelques sondages sur de petites cohortes ont bien été menés ces dernières décennies, mais la définition y était floue, et on soupçonne que le manque de connaissances et la pudeur ont faussé les résultats. Le squirting pourrait tout de même concerner environ 5 % des femmes, sans forcément survenir à chaque stimulation (mais certaines études ont estimé cette proportion entre 40 et 55 %).
Prostate universelle
Les organes génitaux émergent d’une même structure embryonnaire, indifférenciable entre les deux sexes lors des premières semaines de gestation. Le bourgeon génital se différencie ensuite sous l’influence des hormones : il donne un pénis ou un clitoris ; un scrotum fusionné ou des grandes lèvres ; une prostate ou… des glandes para-urétrales. C’est du moins ce que laisse penser l’étude de dissection de Diane Tomalty, confirmant ce que d’autres équipes avaient avancé. Car les molécules typiques de la prostate masculine sont aussi présentes dans les glandes para-urétrales. Dans ces dernières, l’équipe a décelé la présence d’antigène prostatique spécifique, du récepteur aux androgènes et de deux marqueurs génétiques, considérés chez l’homme « comme de nouvelles cibles pour aider le diagnostic des cancers de la prostate ». Reste que la chercheuse préfère que le terme prostate soit réservé aux hommes : il y a de nombreuses différences entre ces deux types de glandes, et l’anatomie féminine mérite sa propre nomenclature.
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Précis d’anatomie
Le mécanisme déclenchant l’expulsion du liquide, par la stimulation de la paroi antérieure du vagin (le « point G » dont parlait Mélanie), est aussi nébuleux. Pas étonnant, puisqu’on ne connaît pas vraiment la géographie des nerfs dans cette zone.
C’est justement l’un des projets de Diane Tomalty, à l’Université Queen’s, qui ne sait plus où donner de la tête tellement le champ est vierge. « J’ai un financement pour étudier l’innervation du vestibule, à l’entrée du vagin. Nous souhaitons aussi regarder l’innervation de la prostate féminine et son irrigation sanguine », explique-t-elle.
Elle préfère d’ailleurs parler de « glandes para-urétrales », aussi connues sous le nom glandes de Skene, plutôt que de prostate. Là encore, la littérature scientifique manque de bases solides. On peut y lire que la prostate féminine pèserait environ 5 g (contre 10 fois plus chez l’homme) et que seule une femme sur deux ou trois en serait dotée. Diane Tomalty s’abstient quant à elle de donner des statistiques. « En fait, il semble que la plupart des femmes ont un tissu glandulaire péri-urétral. Par contre, il existe une hétérogénéité dans la densité, la morphologie et même la capacité fonctionnelle de ce tissu. Parfois, il n’y a pas de canaux qui se déversent dans l’urètre », observe-t-elle.
L’hypothèse de son équipe est que ces glandes dispersées participent à la réponse sexuelle, qu’il y ait éjaculation, squirting, ou pas. Elles formeraient l’un des éléments du légendaire point G, ou point Gräfenberg, du nom du gynécologue allemand qui l’a « découvert » en 1950. Les guillemets s’imposent, car aucune dissection n’a mis en évidence ce bouton érogène magique. « Le récit scientifique autour du point G est très confus, avec des affirmations catégoriques quant à son existence ou à son absence. On pense plutôt que les nerfs, les glandes et tous les tissus de la paroi antérieure du vagin travaillent ensemble pour produire des sensations, ou une réponse éjaculatoire chez certaines personnes », avance la chercheuse, qui précise que les femmes brillent par la diversité de leurs réponses sexuelles.
Au centre du plaisir
Il y a toutefois un centre névralgique qui met tout le monde d’accord : le clitoris. Loin du minuscule point vaguement dessiné dans les livres scolaires, cet organe érectile en forme de Y « la tête en bas » est un véritable iceberg, dont on ne voit que la pointe. Juché à cheval sur l’urètre et le vagin, il mesure une dizaine de centimètres, et il étend ses longs bulbes de part et d’autre de l’orifice vaginal. Le tout constitue le complexe « clitorido-urétro-vaginal » évoqué par Diane Tomalty et dont on est encore loin de saisir toutes les subtilités. Pour Zlatko Pastor, il est là, le vrai mystère. « Le rôle de ce complexe dans l’orgasme, sa morphologie et les variations individuelles doivent vraiment être explorés, notamment grâce à des études d’imagerie. »
Il faut dire qu’on part de loin. La structure en 3D du clitoris n’a été décrite qu’entre 1998 et 2005 par Helen O’Connell, une urologue australienne. À force de dissections, d’IRM et d’analyses histologiques, cette chirurgienne a contribué à faire connaître au grand public le vrai visage du clitoris (qui, notons-le, avait déjà été « découvert » par plusieurs anatomistes des siècles passés).
Le travail est loin d’être achevé. Il a fallu attendre 2022 pour que quelqu’un se penche sur l’innervation de l’organe. Jusqu’alors, le chiffre de 8000 fibres nerveuses circulait ; sorti tout droit d’une ancienne étude menée sur des vaches (oui, oui). Blair Peters, chirurgien plastique à l’École de médecine de l’Oregon, a disséqué sept clitoris – humains, donc – sous le microscope. Il a trouvé que plus de 10 200 fibres en moyenne innervaient en fait les piliers du clitoris (ces fibres convergent en deux nerfs dits dorsaux sur le dessus du gland). C’est tout de même plus de 25 % de plus que ce qu’on pensait !
Blair Peters s’apprête à effectuer le même comptage sur le pénis, homologue masculin du clitoris. Si l’innervation pénienne est elle aussi mal connue, le degré de connaissance est systématiquement pire côté féminin, affirme ce spécialiste de la chirurgie de réassignation de genre. « La vulve et le clitoris ont été négligés, la vulve n’ayant été longtemps vue que comme un portail menant à l’utérus. Le maintien ou la restauration de la sensation pénienne, par exemple après une opération de la prostate, a fait l’objet d’une attention considérable. En revanche, la sensation clitoridienne chez les personnes souffrant d’une pathologie vulvaire n’a fait l’objet que de peu d’attention, voire d’aucune », constate ce Manitobain d’origine.
Le champ d’expertise de Blair Peters, auquel peu de médecins sont encore formés, l’amène inévitablement à plonger en détail dans ces structures anatomiques – là où la gynécologie et l’urologie traditionnelles se contentent de dormir sur leurs lauriers.
Charles Botter fait aussi partie de ceux qui font bouger les lignes, pour offrir de meilleurs soins à ses patientes : des femmes excisées qui souhaitent retrouver un clitoris « normal ». Il vient de publier une description du ligament suspenseur du clitoris, après des dissections minutieuses de cadavres. « Ce ligament maintient le clitoris et il n’avait été décrit qu’une seule fois. C’est la structure clé pour la reconstruction de clitoris : on le sectionne pour aller chercher la partie interne du clitoris et la tirer vers l’extérieur. Mais on le sectionnait sans trop savoir ce qu’on faisait », regrette ce chirurgien plastique, qui a fait ses armes auprès d’une équipe française spécialisée dans les mutilations génitales (voir l’encadré ci-contre). Il compte poursuivre son enquête à l’aide de l’imagerie, pour mieux comprendre le rôle de ce ligament, qui semble stabiliser le clitoris lorsqu’il est en érection et lors de la pénétration. « Je veux aussi décrire le plexus veineux du clitoris [le réseau de veines]. La dernière étude date de 1953 ! »
La nymphoplastie n’est pas la seule opération à risque – en fait, toute intervention dans la zone pelvienne peut altérer les sensations sexuelles.
Opérer à l’aveugle
Dépoussiérer les connaissances en matière d’anatomie féminine est une chose ; les diffuser dans la communauté médicale en est une autre. Cette mission, Rachel Rubin s’en est emparée. « La médecine fonctionne en vase clos, déplore cette urologue américaine, rare spécialiste du clitoris, qui multiplie les conférences sur le sujet. En faculté de médecine, rien de tout ça n’est enseigné systématiquement. L’examen de la vulve est loin d’être aussi routinier que l’examen au spéculum. En consultation, on ne demande jamais aux gens s’ils sont satisfaits de leurs orgasmes. Et on n’examine jamais le clitoris en cas de troubles sexuels », rappelle-t-elle.
Elle a pourtant découvert que jusqu’à 25 % des femmes ont des adhérences clitoridiennes : de petites membranes qui « collent » le gland du clitoris au capuchon ou prépuce, des travaux qu’elle a publiés en 2018. De quoi causer irritations, douleurs, et difficultés à atteindre l’orgasme, alors que ces adhérences peuvent être éliminées en un rien de temps par un médecin qui prend la peine de regarder.
Blair Peters et Charles Botter déplorent eux aussi le manque de formation médicale, y compris en chirurgie. Pendant leurs études (et ils sont jeunes !), c’est à peine si le clitoris a été évoqué. « Il faut vraiment le vouloir pour se former », constate Charles Botter. Le problème, c’est que beaucoup de leurs collègues s’aventurent tout de même dans la zone, à l’aveugle ou presque. Au risque d’endommager les nerfs, et la vie sexuelle des patientes ensuite.
Charles Botter évoque en particulier la mode de la nymphoplastie ou labiaplastie, une intervention cosmétique qui consiste à couper les petites lèvres de la vulve, parfois considérées comme trop protubérantes – selon des critères hautement subjectifs. La demande pour ce type de chirurgie a explosé : en 2019, plus de 164 000 nymphoplasties ont été réalisées dans le monde, soit 24 % de plus qu’en 2018 et 73 % de plus qu’en 2015 !
Plusieurs milliers d’interventions sont pratiquées chaque année en Amérique du Nord, souvent sur des femmes très jeunes, voire des adolescentes, persuadées que leur vulve n’est pas normale. « Tous les chirurgiens plastiques font des nymphoplasties. Certains étendent l’intervention au repli de peau qui est juste au-dessus du gland du clitoris, et touchent aux nerfs », explique le Dr Botter. Jessica Pin en a fait les frais : cette patiente américaine a perdu toute sensibilité sexuelle après sa labiaplastie, à 18 ans. Depuis, elle milite activement pour que les médecins se forment, et elle a déjà fait modifier les schémas du clitoris dans une dizaine de manuels de référence en gynécologie et urologie pour que les nerfs y figurent.
Blair Peters, lui, a réalisé avec son équipe une vidéo éducative montrant comment opérer autour de ces nerfs en toute sécurité. Il diffuse également des photos, plus réalistes que les schémas théoriques.
La nymphoplastie n’est pas la seule opération à risque – en fait, toute intervention dans la zone pelvienne peut altérer les sensations sexuelles, même si, évidemment, les données sur la fréquence des complications font défaut. Diane Tomalty s’est penchée sur la pose chirurgicale de bandelettes (une sorte de petit filet de soutien) autour de l’urètre, très fréquente pour corriger l’incontinence urinaire à l’effort. « Certaines personnes rapportent des troubles sexuels après l’intervention. Nous avons pratiqué la procédure sur des cadavres pour voir comment les bandelettes impactaient les différentes structures, dont les glandes para-urétrales. Le but est de pouvoir informer les patientes sur les risques possibles de dysfonction sexuelle », explique-t-elle.
Car si le corps médical lui-même est assez ignorant en la matière, les femmes et les jeunes filles connaissent, elles aussi, très mal leur intimité. En 2021, une équipe britannique a présenté un diagramme de vulve à 200 personnes. Seules 9 % d’entre elles ont su nommer correctement les structures anatomiques. Tous genres confondus, 37 % des cobayes se sont trompés sur l’étiquetage du clitoris… « Ce n’est la faute de personne. C’est le résultat d’un manque global d’éducation », constate Diane Tomalty, qui vient de lancer une étude similaire. Avec ses collègues, elle veut évaluer les connaissances du public, du personnel de la santé, et adapter entre autres les documents d’information pré-opératoire.
Elle juge qu’il est temps que l’on considère la santé sexuelle comme un aspect normal de la vie. Sa collègue Olivia Giovannetti, qui s’intéresse au rôle méconnu du col de l’utérus dans le plaisir sexuel, renchérit. « Nous pensons qu’en informant le milieu médical avec des données à jour, nous soutenons aussi l’autonomie des patientes, en les aidant à prendre des décisions par elles-mêmes. » Et également à lever peu à peu les siècles de tabous et d’ignorance scientifique qui pèsent sur la sexualité féminine. Qui sait, en lâchant prise, peut-être pourrons-nous toutes réussir à « squirter » ?
Restaurer la sensibilité
On ne peut pas parler de santé sexuelle féminine sans évoquer la situation de plus de 200 millions de filles et de femmes qui vivent sur la planète en ayant subi des mutilations génitales. Celles-ci consistent à couper (excision) ou à suturer (infibulation) une ou plusieurs parties de l’appareil génital externe, en particulier le clitoris, pour obéir à certains facteurs culturels, religieux et sociaux.
Ces pratiques persistent dans une trentaine de pays, en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie et en Amérique du Sud. Malheureusement, il n’y a pas de statistiques sur la prévalence au Canada, mais de nombreuses nouvelles arrivantes sont originaires de pays où l’excision est pratiquée.
En France, selon Charles Botter, environ 100 000 personnes auraient subi des mutilations génitales. À l’hôpital Henri-Mondor, ce chirurgien plastique opère une ou deux patientes toutes les deux semaines. La technique de réparation est récente, et peu d’équipes la pratiquent dans le monde. « On ne propose pas forcément l’intervention à toutes les femmes excisées, explique Charles Botter. Il faut d’abord les évaluer sur le plan sexologique et psychologique. Le but premier est qu’elles retrouvent une sensibilité. Il y a aussi des femmes qui ont encore des sensations mais qui trouvent que leur vulve n’est pas normale. Comme seul le gland du clitoris est coupé, il reste plusieurs centimètres à l’intérieur qu’on peut aller chercher. »
Si l’intervention n’est qu’un aspect de la démarche de « réparation », elle permet en général d’améliorer ou de restaurer la sensibilité. Dans une étude publiée en 2012, le chirurgien français Pierre Foldes, pionnier de cette technique reconstructrice, rapportait que plus du tiers des 866 femmes suivies par son équipe avaient commencé à avoir des orgasmes après l’intervention (elles n’en avaient pas avant). La quasi-totalité de la cohorte décrivait une réduction de la douleur, ou du moins pas d’aggravation, après l’intervention.