Des archivistes combattent les représentations tronquées des communautés musulmanes du pays, une photo de famille à la fois.
Il y a toujours eu des personnes musulmanes au Canada : c’est un fait ! Lors du premier recensement de 1871, on comptait une dizaine d’adeptes de l’islam dans le pays naissant. Aujourd’hui, ils sont près de 1,4 million, soit 3,7 % de la population, entre autres grâce à des vagues d’immigration successives à partir du début des années 1970 – en vertu de la politique canadienne du multiculturalisme, le gouvernement fédéral s’est alors mis à sélectionner les nouveaux arrivants selon d’autres critères que la religion et l’ethnie. Mais que sait-on au juste de l’histoire des Canadiens et Canadiennes de confession musulmane, longue de plus de 150 ans ? Connaît-on vraiment cette communauté tout sauf marginale ?
Non, tranche Anver Emon, directeur de l’Institut d’études islamiques de l’Université de Toronto. « Le portrait de cette communauté a longtemps été esquissé par des sources en majorité non musulmanes, par l’entremise des médias, par exemple », déplore le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en droit et en histoire islamiques.
Résultat : des perceptions sociales partiales, puisque caractérisées par des récits de terrorisme, de guerre, de violence, d’islamophobie et d’extrémisme, lit-on dans un état des lieux réalisé par le groupe de recherche en 2019. « Nous avons statué que les archives canadiennes, de manière générale, taisent les réalités des musulmans canadiens, ce qui revient à dire qu’elles n’existent pas. »

Photo: Brendan George Ko
Dans leurs propres mots
C’est dans ce constat que prend racine Muslims in Canada Archives (MiCA). Cette initiative lancée en 2020 a pour objectif de permettre aux membres de cette communauté de se raconter dans leurs propres mots. Pour ce faire, elle acquiert, organise, préserve et rend accessibles, à la fois physiquement et sur une plateforme numérique, des objets souvenirs et des documents variés reçus d’individus et d’organismes musulmans de partout au Canada.
L’idée est de documenter l’histoire des personnes musulmanes au Canada pour mieux la faire connaître, sous forme par exemple d’initiatives de sensibilisation et d’information dans les milieux scolaires et universitaires et dans les milieux associatifs canadiens. Preuve de la portée et de la pertinence du projet, MiCA peut compter sur des partenaires qui en sont parties prenantes, comme le Conseil national des musulmans canadiens et le Conseil canadien des femmes musulmanes.
Pour l’instant, MiCA s’est surtout concentré sur la documentation de l’histoire de la communauté musulmane de l’Ontario, la plus grande au pays. Parmi les documents reçus, on retrouve des cartes de souhaits, des photographies de vacances, ainsi que des lettres provenant de membres importants d’organismes communautaires musulmans. MiCA a même mis la main sur des menus de restaurants halal du Grand Toronto !
L’équipe s’attend aussi à récolter à l’échelle du pays des pièces, disons, un peu moins glorieuses. « Le courrier haineux, pour ne citer que ce cas de figure, a une grande valeur historique et sociale », indique Anver Emon.
MiCA fait des petits. L’Université Memorial a été mandatée pour chapeauter le volet ténelien du projet. « Cet établissement est à l’origine d’une importante immigration d’étudiantes et d’étudiants étrangers de confession musulmane à Terre-Neuve-et-Labrador », explique le chercheur.
Au Québec, c’est l’Université Laval qui porte l’initiative Les archives des musulmanes et musulmans au Canada, francisée pour l’occasion. « Le volet Québec n’est pas encore très avancé », précise cependant par courriel la responsable, Catherine Larouche, professeure au Département d’anthropologie.
Sus à l’islamophobie
La pertinence de MiCA dans notre province ne fait pourtant aucun doute. Il y a quelques mois encore, les résultats d’un sondage en ligne réalisé par Léger pour le compte de l’Association d’études canadiennes signalaient des effets « négatifs de grande ampleur, perturbateurs et graves » chez les membres de minorités religieuses au Québec depuis l’adoption de la Loi sur la laïcité de l’État, en 2019. Les musulmanes se disent particulièrement touchées : plus de 70 % des répondantes déclaraient une détérioration de leur sentiment de sécurité en public au cours des trois dernières années. Malgré sa popularité – environ les deux tiers des Québécois et Québécoises l’appuient –, la loi 21, qui interdit notamment le port de signes religieux aux fonctionnaires et au personnel enseignant du réseau public, est vivement contestée sur les plans judiciaire et politique.
Pour Patrice Brodeur, professeur à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal, une initiative de sensibilisation comme MiCA s’inscrit dans un courant plus large de lutte contre la xénophobie sous toutes ses formes. « L’avènement des médias sociaux a transformé les rapports que les individus entretiennent les uns avec les autres. L’intolérance en ligne préoccupe aussi bien des instances internationales, comme l’Organisation des Nations unies, que le monde de la recherche », analyse ce spécialiste de l’islam contemporain, citant les événements du 11 septembre 2001 comme un moment décisif. Paradoxalement, l’attentat de la grande mosquée de Québec a aussi contribué à façonner négativement les perceptions.
Ce projet d’archivage participe en ce sens à favoriser le vivre-ensemble et la coexistence de différentes identités culturelles au Canada. Il a d’ailleurs bénéficié d’un coup de pouce de quatre millions de dollars du ministère du Patrimoine canadien dans le plus récent budget fédéral, rendu public en avril dernier. « Cela s’inscrit idéologique-ment dans une approche de décolonisation où l’on donne la parole aux communautés musulmanes, au pluriel, étant donné qu’elles ne constituent pas un bloc monolithique », explique Patrice Brodeur, qui ne participe pas à MiCA. Pour maintes raisons, notamment linguistiques, l’immigration musulmane varie selon les régions – la présence importante au Québec d’Algériens et d’Algériennes, qui parlent couramment le français, en est un exemple.
C’est justement pour refléter cette diversité que l’équipe de MiCA songe à déployer le projet dans l’ensemble des provinces et des territoires du Canada. Si tout va bien, les archives afflueront donc d’un océan à l’autre, constituant de facto un terreau plus que fertile pour y mener de futures recherches. « Voir des chercheurs et chercheuses se saisir de ces archives dans les prochaines années, voire dans les prochains mois, est un de nos souhaits les plus chers, confirme Anver Emon. Ultimement, le succès de l’initiative est entre les mains de nos donateurs : les musulmans et musulmanes du Canada. C’est un service qu’ils se rendent en nous envoyant une photo de famille, un enregistrement de fête ou des souvenirs. »
Photo en ouverture: Brendan George Ko
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