Publicité
Santé

Toxicomanie, santé mentale et pandémie: un cocktail explosif

17-12-2020

Image: Free-Photos/Pixabay

Pour les personnes aux prises avec des problèmes de dépendance et de santé mentale, la distanciation sociale peut s’avérer aussi risquée que la pandémie elle-même.

Le resserrement des restrictions sociales implanté depuis le début de l’automne a exacerbé la vulnérabilité des personnes atteintes de troubles de santé mentale, de dépendance, ou des deux (ce qu’on appelle des troubles concomitants). «Avant la pandémie, on parlait déjà de crise. Maintenant, tout a été amplifié», affirme le Dr Didier Jutras-Aswad, médecin spécialisé en psychiatrie des dépendances au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM).

Selon des données de l’Institut national de santé publique du Québec, la province a enregistré 191 décès liés à une surdose entre les mois de mars et juin, une hausse de 51 % par rapport à la même période l’année précédente.

Plusieurs éléments peuvent expliquer cette tendance. La consommation d’alcool et de drogues récréatives s’est accrue de façon générale dans la population. La fermeture des frontières a entraîné des changements importants dans le marché d’approvisionnement de substances illicites. Pour réussir à répondre à la demande, certains trafiquants peuvent ajouter aux drogues des suppléments potentiellement dangereux.

La réduction des services a également nui à la réadaptation des patients. «On a remarqué une baisse des hospitalisations parmi les patients souffrant de troubles concomitants, et ce malgré l’augmentation des besoins, explique le Dr Jutras-Aswad. Certaines cliniques ont fermé, il y a eu du délestage et les listes d’attente se sont allongées. Plus on augmente les délais avant la prise en charge d’un trouble concomitant, moins le pronostic est bon.»

Ces difficultés ne se limitaient pas au réseau hospitalier. Les organismes communautaires et des groupes de soutien ont aussi suspendu leurs activités lors de la première vague. «Au début c’était chaotique, explique Anne-Elizabeth Lapointe, directrice générale de la Maison Jean Lapointe. Chaque jour, de nouvelles difficultés surgissaient. On faisait face à une pénurie de matériel sanitaire et d’équipements de protection. On a dû fermer dès le mois d’avril par crainte que la COVID-19 n’entre dans notre établissement. On voyait une hausse de la détresse et ces gens n’avaient nulle part où aller.»

Maintenir le contact

Dès la première vague, les intervenants ont commencé à travailler en ligne – à l’image du reste de la planète. «On a vu une accélération foudroyante de la télémédecine, confirme le Dr Jutras-Aswad. Au CHUM, la majorité de nos interventions sont maintenant virtuelles. Tout a été implanté en quelques mois alors que, normalement, ce genre de projet prend des années.»

Le traitement en ligne a aussi été adopté par les organismes communautaires. «Au début, il y a eu de la résistance chez nos patients, explique Anne-Elizabeth Lapointe. Mais rapidement, on a remarqué une plus grande rétention. Les gens trouvaient la vidéoconférence plus simple. Ils n’avaient pas besoin de s’absenter du travail, de trouver une gardienne ou de se déplacer. Nos groupes sont plus nombreux qu’avant la pandémie.»

Néanmoins, la télémédecine ne convient pas à tous les contextes. Tout le monde n’a pas accès à un ordinateur connecté à Internet. Il faut aussi rappeler que certains gestes en apparence simple, comme créer un compte en ligne avec un mot de passe, peuvent demander énormément de volonté pour une personne en période de sevrage. Le contact humain est donc parfois essentiel

«Les gens qui veulent arrêter de consommer doivent bien souvent s’éloigner de leur milieu», ajoute Anne-Elizabeth Lapointe. Afin de recommencer les traitements à l’interne, la Maison Jean Lapointe a fait appel à une escouade de prévention et de contrôle des infections. «Une infirmière et un employé du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal ont fait le tour de notre établissement, évaluant pièce par pièce le matériel nécessaire pour rouvrir de façon sécuritaire.»

Traiter les personnes itinérantes exige aussi de se rendre sur le terrain. «On a continué nos activités d’interventions dans a communauté malgré la pandémie, explique le Dr Jutras-Aswad. Si quelqu’un est en surdose ou a des idées noires, c’est plus facile de la soigner en personne.»

Simplifier les procédures

Pour des patients suivant des traitements contre la toxicomanie, la pandémie a apporté son lot de complications.

Par exemple, la méthadone ou la suboxone, deux produits utilisés dans le traitement de la dépendance aux opioïdes, nécessitent une supervision étroite pour éviter les abus et assurer une prise adéquate. Cela oblige les patients à faire des visites quotidiennes à la pharmacie.

En période de pandémie, ils devaient continuer d’aller chercher leur traitement chaque jour, augmentant ainsi leur risque de transmission. D’autres arrêtaient tout simplement d’en prendre, car ils n’étaient plus en mesure de se rendre à la pharmacie.

«La crise sanitaire nous a forcés à revoir la pertinence réelle de ces méthodes de supervision, explique le Dr Jutras-Aswad. On a fait le ménage dans ces pratiques, et maintenu une supervision soit par téléphone, soit lors de rencontres plus espacées lorsque l’état du patient le permet. Au final, ces médicaments restent utilisés de manière sécuritaire tout en éloignant les patients des pharmacies.»

Pour le Dr Jutras-Aswad, il est impératif que toutes ces nouvelles pratiques restent en place bien au-delà de la pandémie. «Les délais dans la prise en charge des troubles concomitants ont augmenté depuis le printemps, ce qui aura des répercussions au cours des prochaines années. On met beaucoup l’accent sur la COVID-19, mais il faut garder une vision globale de la situation si on veut minimiser les effets collatéraux.»

Il ne peut s’empêcher de s’inquiéter pour la suite des choses, alors que la crise perdure, que l’usure s’installe et que les inégalités se creusent. «C’est une chose de faire face à une situation difficile dont on connaît la date limite, mais c’en est une autre lorsque le stress se prolonge pour une durée indéterminée.»

Combiner les expertises

Pour mieux faire face aux troubles concomitants, il faut mieux outiller les intervenants. « La santé mentale et les troubles de dépendance sont souvent traités de manière indépendante. Une personne atteinte de troubles concomitants peut être suivie pour l’un de ces deux aspects, mais rarement les deux », observe le Dr Jutras-Aswad. Pour pallier ces difficultés, son équipe a participé à la mise sur pied du Centre d’expertise et de collaboration en troubles concomitants, qui offre des formations aux cliniciens ainsi que du soutien aux organisations afin d’améliorer les capacités de traitement. « On avait commencé à concevoir ce système avant la pandémie, et on a continué durant cette période, mais il reste beaucoup de travail à faire. »

Publicité

À lire aussi

Santé

À quoi sert l’orthodontie?

Les traitements orthodontiques sont longs, coûteux et parfois douloureux. Améliorent-ils réellement la santé et l’apparence ?
Raphaëlle Derome 29-05-2023
Santé

Éjaculation féminine et autres secrets anatomiques: la science s’y intéresse enfin

L’éjaculation féminine n’est pas une fabulation de la pornographie, encore moins un mythe. Mais comme tout ce qui touche à l’anatomie féminine, elle a longtemps été délaissée par la recherche. Quelques scien­­tifiques pionniers ont levé le voile sur ce mystère et ils ont amorcé, avec d’autres, une grande révision des livres d’anatomie.
Marine Corniou 18-05-2023
EN PARTENARIAT AVEC LES FONDS DE RECHERCHE DU QUÉBEC
Santé

Le sommeil, un enjeu de santé publique

Et si les inégalités sociales se manifestaient jusque sur l’oreiller ? C’est la conclusion vers laquelle pointent les travaux de recherche de Guido Simonelli.
Maxime Bilodeau 18-05-2023
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x