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Société

Jean-Philippe Bouchaud, ce physicien qui voit l’économie comme une soupe d’atomes

27-04-2022

Image: Shutterstock

Il est temps de repenser notre manière d’analyser l’économie, plaide Jean-Philippe Bouchaud. Et selon ce chercheur atypique qui n’a pas la langue dans sa poche, la physique peut nous aider à comprendre ce qui nous échappe.

Dans l’univers de l’économie et de la finance, où les graphiques bien lisses et les prévisions à la décimale près sont rois, Jean-Philippe Bouchaud est un électron libre. Non seulement parce qu’il remet en question les modèles en place, mais aussi parce que sa spécialité, c’est la physique.

Depuis ses débuts dans le monde de la physique statistique il y a près de 40 ans, ce Français élu en 2018 à la prestigieuse Académie des sciences, qui enseigne à l’École normale supérieure de Paris et qui préside le Capital Fund Management (CFM), une importante société d’investissement, tente d’élargir les horizons des décideurs et de M. et Mme Tout-le-monde en leur proposant une nouvelle manière de concevoir l’économie. Une vision selon laquelle les marchés financiers sont comme des atomes en interaction : complexes et bien plus imprévisibles qu’on aimerait le croire.

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Image: CFM

Québec Science : Comment vous décririez-vous ?

Jean-Philippe Bouchaud : Je suis un chercheur dans l’âme. Je suis très actif dans la recherche universitaire, mais aussi dans une recherche beaucoup plus appliquée en tant que président du CFM. J’ai donc deux casquettes assez différentes, mais je me décrirais comme un chercheur-chef d’entreprise. J’aime porter les deux en même temps.

QS Pourquoi critiquez-vous les modèles économiques traditionnels ou « néoclassiques » ?

JPB Les modèles classiques ne tiennent pas compte des crises extrêmes engendrées par le système lui-même. C’est facile de comprendre des crises créées par des éléments exogènes, comme un tremblement de terre ou la pandémie que nous connaissons actuellement. Un choc bien circonscrit permet d’expliquer ce qui se passe.

Mais la possibilité que les marchés financiers ou les économies soient intrinsèquement instables échappe à la façon de penser néoclassique. Pour les économistes traditionnels, les marchés financiers reflètent le prix fondamental.

Les modèles néoclassiques ne tiennent pas compte de l’interaction entre des agents économiques [investisseurs, entreprises, consommateurs, etc.] qui ne sont pas complètement rationnels ni du fait que nous vivons dans un monde extrêmement complexe. Nous avons tous des biais comportementaux ; nos actions sont notamment influencées par ce que font les autres.

QS Qu’est-ce que la physique a à voir avec ces constats?

JPB Depuis le début du 20e siècle, la physique statistique nous a appris que, en présence d’interactions, un système peut être déstabilisé sans raison apparente. Par exemple, une avalanche est déclenchée par un évènement complètement anecdotique qui, par un effet d’interactions et d’amplification, entraîne une conséquence qui n’a rien à voir avec l’amplitude de la cause.

Les modèles des systèmes complexes sur lesquels je travaille permettent d’introduire de petites causes qui peuvent engendrer de grands effets. Dans ces modèles, il existe plusieurs équilibres possibles : on peut se trouver dans un équilibre pendant un certain moment et, de façon presque inattendue, se retrouver dans un nouvel équilibre sans revenir à l’équilibre précédent.

C’est comme une bille dans un bol. Avec les modèles économiques traditionnels, quand on secoue le bol, la bille bouge et, quand on arrête de le secouer, elle retombe au fond. Avec les systèmes complexes, il y a plusieurs bols les uns à côté des autres et, quand on ballotte suffisamment la bille, elle peut sauter d’un bol à l’autre. Quand on est dans un modèle comme celui-là, on peut faire des prédictions complètement différentes.

QS Est-ce à dire que vous voulez offrir plus de flexibilité à notre analyse de l’économie ?

JPB Exactement. John Maynard Keynes [un important théoricien de l’économie du 20e siècle] disait qu’« il est préférable d’avoir presque raison que précisément tort ». Les modèles néoclassiques essaient de faire des prédictions extrêmement précises, mais ratent une bonne partie de ce qui se passe réellement dans l’économie. Pour revenir à notre image des bols, si le modèle qu’on utilise n’a qu’un seul bol, on ne peut pas tout décrire. Avoir « presque raison », c’est comprendre les scénarios possibles.

Nos modèles simulent donc le monde avec des millions d’agents qui ont des interactions les uns avec les autres ainsi que des biais comportementaux. De la même manière qu’on peut faire apparaître des phénomènes physiques très différents à partir d’une soupe d’atomes, comme l’eau qui peut être liquide ou glacée, on peut faire apparaître l’économie dans des états très différents, qui peuvent être fonctionnels ou dysfonctionnels. Si l’on jette à la poubelle la notion d’interactions, on ne pourra pas décrire les effets de type avalanche, comme la panique bancaire, qui font en sorte que l’économie est beaucoup plus volatile que les modèles traditionnels l’envisagent.

« On ne peut pas tout maîtriser, on ne peut pas tout calculer, mais au moins, essayons de ne pas rater des évènements rares qui sont en fait faciles à anticiper quand on possède les bons outils. »

QS Est-ce que vos modèles peuvent prédire ce qui va se produire au-delà des scénarios possibles ?

JPB Non. C’est un peu frustrant ; la science devrait être prédictible. Mais je pense qu’il faut l’accepter. On ne peut pas tout maîtriser, on ne peut pas tout calculer, mais au moins, essayons de ne pas rater des évènements rares qui sont en fait faciles à anticiper quand on possède les bons outils.

QS Les banques centrales devraient-elles utiliser ce type de modèle pour prendre leurs décisions ?

JPB Nous ne prétendons pas que nos modèles sont assez sophistiqués pour devenir des outils de politique monétaire fiables à l’heure actuelle, mais ils sont des outils d’aide à la réflexion. Ce sont des générateurs de scénarios.

Par exemple, dans un article rédigé au début de la crise de la COVID-19, mes collègues et moi avons constaté que la mise en place de politiques qui permettraient d’éviter l’effondrement de l’économie entraînerait ensuite de l’inflation. Je ne dis pas que l’inflation que nous voyons actuellement est exactement celle que nous avions prédite, mais il y a un mécanisme très clair que nous avons compris en effectuant la simulation. Notre modèle a montré un autre état d’équilibre possible, celui d’une inflation plus élevée à long terme, qui n’existe pas dans les modèles classiques.

QS Comment votre rôle de président d’une société d’investissement est-il perçu par vos collègues scientifiques ?

JPB La finance n’a pas toujours bonne presse, donc porter une casquette de chef d’entreprise, ce n’est pas toujours facile. Les choses ont toutefois évolué depuis 30 ans. Je pense qu’il y avait beaucoup de sourcils levés à l’époque, mais que maintenant les interrelations sont plus fortes entre le monde universitaire et le monde de l’entreprise.

L’interdisciplinarité, c’est une chose dont tout le monde parle. On dit qu’il faut des gens de toutes les disciplines pour accomplir des progrès. En théorie, c’est très bien. En pratique, l’interdisciplinarité est difficile à mettre en place parce que les gens ne vous écoutent pas ou trouvent que vous ne connaissez rien. Le chemin a été long, mais je crois avoir réussi à démontrer que mon approche est applicable. Elle permet à la physique d’irriguer une autre discipline. C’est le mieux qu’on puisse espérer pour une science.

QS Le plus récent prix Nobel d’économie a été remis à des chercheurs qui ont confronté les modèles économiques à la réalité du terrain, à de véritables situations locales, sortes d’expériences naturelles. Est-ce que cette façon de faire se rapproche de la vôtre ?

JPB Tout à fait. Je pense que l’économie va beaucoup évoluer dans les années à venir. La science économique n’est pas monolithique, il y a un très large spectre de recherches. Le malheur, c’est que le haut du pavé est occupé par des économistes très classiques. Ce sont les gardiens du temple. En 20 ans, je n’ai jamais réussi à faire publier un seul article dans l’une ou l’autre des cinq plus grandes revues de la discipline. Cela dit, je pense que nous sommes arrivés à un point de basculement.

QS Lequel ?

JPB Je crois que les modèles néoclassiques seront remplacés. Cela dit, je ne pense pas que la physique à elle seule sera suffisante pour y arriver. Il faudrait faire intervenir des gens avec des connaissances très variées : des historiens, des sociologues, des économistes, des mathématiciens, des informaticiens, des physiciens… La physique a sa pierre à apporter, j’en suis absolument convaincu, mais il faut l’insérer dans un effort intellectuel beaucoup plus vaste.

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