Illustration: François Berger. Direction artistique: Natacha Vincent.
Et si l’avenir appartenait aux touche-à-tout, profanes et autres couteaux suisses ? De quoi repenser la définition de l’expert.
Rarement un essai m’a-t-il aussi longtemps habité. Dans Range : le règne des généralistes, le reporteur et auteur américain David Epstein s’emploie à démontrer que les détours sur le chemin vers l’excellence sont non seulement normaux, mais souhaitables. Au passage, il déboulonne la statue du spécialiste, cette figure d’autorité qui gagnerait à élargir ses horizons. Des thèses qui, sans surprise, m’avaient immédiatement rejoint lors de la parution du livre dans sa langue originale, il y a plus de deux ans. Le journaliste n’est-il pas, par définition, un généraliste qui se mêle de tout au gré des diktats de l’actualité ?
Comme il est courant de le faire dans ce type d’ouvrage, l’auteur fait flèche de tout bois à grand renfort d’études scientifiques renversantes et d’anecdotes révélatrices. Au diable la désormais célèbre règle des 10 000 heures (ou des 10 ans), qui veut que l’expertise ne s’acquière qu’au prix d’années de « pratique délibérée », soit d’efforts ciblés et soutenus. À la trappe cette injonction de se spécialiser dans un domaine le plus vite et le plus tôt possible pour réussir. Mais est-ce également vrai en science ? Le modèle de l’université, lieu par excellence où se concentrent les détenteurs de savoirs spécialisés, a émergé au 19e siècle et s’est depuis imposé.
Dans un éditorial paru en 2014 dans la revue Infection and Immunity, deux éminents microbiologistes comparaient justement le monde de la recherche à celui, très fermé, des guildes de marchands au Moyen Âge. « La spécialisation scientifique encourage l’efficacité, la rigueur et le respect de normes éthiques en recherche ; elle est aussi synonyme d’un certain conformisme qui favorise le travail en silo et freine l’innovation », écrivaient-ils. Il vaudrait mieux ressusciter le modèle de la Renaissance, où les scientifiques étaient aussi des artistes, si l’on veut encourager l’innovation, disaient un autre duo de chercheurs en 2015 dans la revue Research Policy.
Une étude de 2008 conclut d’ailleurs que les lauréats de prix Nobel ont plus tendance à s’adonner à des passe-temps extérieurs à la science que leurs collègues non nobélisés. Ils sont 1,5 fois plus à même de s’engager durablement dans ces activités par rapport aux membres de la prestigieuse Académie nationale des sciences, aux États-Unis. Dans l’échantillon étudié, avoir un loisir s’avère un meilleur facteur prédictif de l’excellence scientifique que le quotient intellectuel, relèvent les chercheurs. Tous au tricot ?
Qu’ils aient reçu un Nobel ou non, les experts obtiennent la confiance du grand public. « Si l’on regarde par exemple les sondages effectués par le Pew Research Center, la confiance envers les scientifiques demeure stable et élevée depuis des décennies. Elle a même augmenté durant la crise sanitaire », indique François Claveau, professeur au Département de philosophie et d’éthique appliquée de l’Université de Sherbrooke.
Le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en épistémologie pratique apporte néanmoins quelques nuances : « La confiance du public dans la science est une chose. Déterminer si cette dernière est justifiée en est une autre. » Un chapitre entier du livre Experts, sciences et sociétés, que François Claveau a codirigé et qui est paru en 2018, porte sur les biais cognitifs, ces « pièges de l’esprit » qui guettent les experts. Tel l’excès de confiance, qui survient lorsque la confiance subjective d’une personne dans ses jugements est nettement supérieure à leur précision objective.
« Les jeunes les moins compétitifs sont ceux qui tendent à ne faire que du hockey à longueur d’année, entre autres en participant à des camps de perfectionnement estivaux. »
Jean Lemoyne, professeur à l’UQTR
« Pensons à l’artiste militant qui affiche ses couleurs sur la question des changements climatiques. Dans ce cas, le soi-disant expert se prononce à l’extérieur de son champ d’activité », dit Gilles Beauchamp, étudiant de doctorat en philosophie à l’Université McGill et coauteur de ce chapitre.
Le contraire est aussi vrai ; l’expert (le vrai !) peut croire dur comme fer en ses jugements dans son domaine de spécialisation même si ces derniers sont objectivement peu précis, une forme de « surconfiance » tout aussi dangereuse. Une propension plus masculine que féminine, si l’on se fie à la sous-représentation des expertes dans les médias – elles représentent à peine le tiers de toutes les personnes citées au Canada entre autres parce qu’elles déclinent plus souvent les demandes d’entrevue que leurs vis-à-vis masculins.
Pas qu’à l’université
Si l’université constitue un modèle d’organisation de l’expertise, elle n’est toutefois pas la seule. « L’hôpital est l’autre exemple auquel on peut spontanément penser, expose Julien Prud’homme, professeur et directeur du Département des sciences humaines de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). C’est une grande organisation dont le fonctionnement repose sur une division formelle et poussée des tâches », mentionne-t-il. Le chercheur sait de quoi il parle, lui qui a consacré sa thèse de doctorat à l’histoire de l’expertise en santé entre 1940 et 2005 au Québec.
Le cas des médecins est parlant. « Au Québec, à partir des années 1950, ils ont été incités à se spécialiser dans des branches particulières. Cela correspond à leur entrée dans les hôpitaux, eux qui travaillaient jusqu’alors dans leur cabinet », relate Julien Prud’homme. De nos jours, on se heurte cependant à un paradoxe : le système de santé souffre d’une pénurie de médecins de famille, les généralistes de la profession ! Rien de bien surprenant, à la suite de sorties répétées de certains politiciens contre les omnipraticiens… « Ces médecins se présentent désormais comme des spécialistes de la médecine familiale », relève-t-il d’ailleurs au passage.
Le sport est un autre domaine où la figure de l’expert domine. Sidney Crosby, proclamé l’un des 100 plus grands joueurs de la Ligue nationale de hockey en 2017, en est une incarnation. Dès ses premières armes au hockey, on lui reconnaît un talent hors du commun. Élevé très tôt au rang de phénomène, l’enfant prodige dépasse sans cesse les attentes partout où il patine, du camp d’entraînement destiné aux meilleurs joueurs des Maritimes auquel il participe à l’âge tendre de sept ans jusqu’à son équipe actuelle, les Penguins de Pittsburgh, avec qui il a gagné trois coupes Stanley. Est-ce le parcours à privilégier ?
En réalité, le hockey est un sport à spécialisation tardive, selon l’organisme à but non lucratif canadien Le sport c’est pour la vie, qui publie le document de référence Développement à long terme par le sport et l’activité physique. Contrairement à la gymnastique par exemple, il exige une multitude d’habiletés motrices et tactiques que seule une grande diversification des activités physiques et sportives durant l’enfance permet d’acquérir. La spécialisation, c’est-à-dire le moment où l’athlète décide de placer tous ses œufs dans le même panier, ne devrait se faire que vers la fin de l’adolescence, une fois la maturité physique atteinte, dit-on. Au Québec, où le hockey est considéré comme le sport national, c’est rarement le cas.
« Les dirigeants de fédérations aiment dire que c’est un sport à sélection hâtive. Cela incite de nombreux jeunes à se surspécialiser afin de pouvoir décrocher une place dans une équipe d’élite, à un moment où ils développent encore leur littératie sportive », explique Jean Lemoyne, professeur au Département des sciences de l’activité physique de l’UQTR. Il a réalisé une enquête auprès de 404 joueurs québécois âgés de 12 à 17 ans pour documenter le phénomène. Ses travaux publiés en 2020 dans le Journal of Expertise démontrent toute l’étendue des dommages de cette foire d’empoigne.
« Les jeunes les moins compétitifs sont ceux qui tendent à ne faire que du hockey à longueur d’année, entre autres en participant à des camps de perfectionnement estivaux. Ils sont aussi moins actifs sur une base quotidienne et ont une perception plus négative de leur sport que les hockeyeurs les plus compétitifs, qui ont une pratique sportive plus éclatée », rapporte-t-il. Les joueurs qui ont une pratique récréative sont ainsi plus à risque de se blesser et de s’épuiser prématurément. « Des études avancent que l’âge de la première séance de musculation est le principal déterminant du décrochage sportif », ajoute-t-il.
Ces résultats contre-intuitifs − pratiquer plusieurs sports à un jeune âge est plus commun chez l’élite − se vérifient aussi chez les musiciens. Les virtuoses ont souvent joué de plusieurs instruments (trois, quatre, voire cinq) tôt dans leur parcours par rapport à leurs vis-à-vis qui ont jeté leur dévolu sur un seul dès le départ, selon des travaux scientifiques, dont ceux du chercheur britannique John Sloboda. Le choix d’un instrument en particulier se fait sur le tard, généralement de manière spontanée, parce que le musicien l’a décidé et non parce qu’il lui a été imposé.
Interdépendance
De là à affirmer que les généralistes sont mieux préparés que les spécialistes pour exceller, comme le fait David Epstein dans Range, il n’y a qu’un pas à franchir. Pour Julien Prud’homme, cette mise en opposition est néanmoins artificielle et revient plutôt à enfoncer des portes ouvertes. « Dans les faits, ces deux archétypes collaborent l’un avec l’autre. Le spécialiste l’est parce qu’il est en dialogue avec d’autres qui ne le sont pas et vice versa, relève-t-il. Je rejette l’idée de l’expert dans sa tour d’ivoire. Au contraire : c’est un personnage issu de la coopération. »
Autre bémol : les définitions de l’expertise, qui varient selon les domaines. À ce chapitre, l’exemple de la spécialisation sportive prématurée est parlant. En gros, un enfant est spécialisé dès lors qu’il se consacre à un seul sport huit mois et plus par année et que cela nuit à la pratique d’autres activités physiques ou sportives. « Ce sont des critères qui, de facto, font d’à peu près tous les jeunes hockeyeurs des victimes de la spécialisation hâtive. Cela limite beaucoup les analyses que nous faisons dans la foulée de nos enquêtes sur le sujet », déplore Jean Lemoyne.
La polyvalence, en fin de compte, est un peu comme une tarte aux pommes. Personne n’est véritablement contre, surtout pas ceux qui gravitent dans les domaines pointus, où la pression relative à la spécialisation est forte. Un sondage réalisé il y a une dizaine d’années auprès de 1 353 chercheurs a d’ailleurs montré que 70 % d’entre eux estiment que l’interdisciplinarité est gagnante (les ingénieurs mécaniques et les économistes étaient les moins enclins à le penser).
Tout le monde rêve de pratiquer plusieurs sports, de parler plusieurs langues, d’acquérir sans cesse de nouvelles connaissances parce que… pourquoi pas ? C’est d’ailleurs ce qui me plaît le plus dans mon travail de journaliste. Le risque de parler de tout à tort et à travers représente bien peu de chose lorsqu’on a la chance d’embrasser au quotidien la diversité des potentialités humaines.