Image: Pixabay (Dr StClaire)
Que signifie vraiment le taux de protection de 95% associé aux vaccins de Moderna et de Pfizer? À quel point sommes-nous protégés après avoir reçu l’injection? Certains vaccins sont-ils franchement meilleurs que d’autres?
Alors que la vaccination est désormais ouverte au Québec à tous les adultes de plus de 25 ans, la question du degré de protection conféré par l’immunisation taraude bien des gens. « Comprendre la notion d’efficacité des vaccins n’est pas évident », concède d’emblée Piero Olliaro, spécialiste des maladies infectieuses au Centre de médecine tropicale de l’Université d’Oxford. Dans la revue The Lancet et Lancet Microbe, il a cosigné récemment deux éditoriaux appelant à une meilleure communication autour de l’efficacité vaccinale. Ainsi, un taux d’efficacité de 95% « ne signifie pas que 95% des gens sont protégés de la maladie une fois vaccinés – c’est une idée fausse très répandue », que certaines revues scientifiques elles-mêmes contribuent à diffuser, déplore-t-il.
Ce taux n’a pas non plus de sens au niveau individuel. « On ne peut pas être protégé à 95% – soit on attrape la COVID-19, soit on ne l’attrape pas. Seul un vaccin efficace à 100% pourrait permettre d’affirmer, puisque toutes les personnes vaccinées seraient protégées, que chaque individu est protégé à 100%. Mais un tel vaccin n’existe pas », explique Piero Olliaro à Québec Science. Autrement dit, l’efficacité globale du vaccin ne dit rien sur la protection d’un individu. « Le risque est un concept statistique qui s’applique à un groupe », précise-t-il. On peut toutefois dire que chaque personne vaccinée voit son risque d’être malade baisser de 95% par rapport à une personne non vaccinée… Ce qui ne se traduit pas facilement en termes concrets.
La réduction dont on parle ici correspond à une réduction du risque relatif, souligne Piero Olliaro. Pour rappel, nous expliquions ici comment est calculée cette efficacité officielle. En fait, elle correspond à la réduction du nombre de cas de COVID-19 observée entre un groupe non vacciné et un groupe vacciné, dans le cadre d’essais cliniques. Ce cadre clinique est une notion importante, qui rend difficile la comparaison des différents vaccins entre eux.
Comparer les vaccins entre eux?
En bref, selon les données cliniques publiées, les réductions de risque tournent autour de 95% pour le vaccin de Pfizer–BioNTech, 94% pour celui de Moderna, 90% pour le Sputnik V, et entre 60 et 70% pour les vaccins de Johnson & Johnson (J&J) et d’AstraZeneca. Devant ces chiffres, on peut évidemment se sentir davantage en confiance avec les deux premiers. Pourtant, la différence n’est peut-être pas aussi marquée dans la réalité.
Les répercussions d’un vaccin à l’échelle d’une population dépendent aussi du risque absolu, c’est-à-dire de la probabilité d’attraper la maladie sur une certaine période. Le risque de tomber malade n’est pas le même en plein pic pandémique que dans le creux de la vague. « Nous ne savons pas si les vaccins qui avaient une efficacité lors de l’étude auront la même efficacité dans une population exposée à un risque de COVID-19 différent », écrit Piero Olliaro.
Ainsi, les différents essais cliniques n’ayant pas été menés dans les mêmes conditions épidémiologiques, et les vaccins n’ayant pas été comparés l’un à l’autre au sein des mêmes essais, la comparaison est hasardeuse.
Ces vaccins ont en effet été évalués avec des protocoles différents, des critères destinés à évaluer l’efficacité variant d’une étude à l’autre (prévention des infections symptomatiques pour Pfizer et Moderna; prévention des cas modérés à graves pour J&J), dans des populations disparates, et avec un risque variable de contracter la COVID-19 pendant la période de l’essai. Alors que les vaccins de Moderna et de Pfizer ont été testés en été avec une incidence plus faible de l’épidémie, celui de J&J l’a été à l’automne lorsque le nombre de cas quotidiens était bien plus élevé. Le risque absolu d’être malade était donc plus élevé ; l’apparente efficacité du vaccin (66%) est plus faible, mais elle aurait peut-être été meilleure dans une situation épidémiologique moins intense. La plus faible efficacité de l’AstraZeneca et du J&J peut aussi s’expliquer par l’émergence de divers variants au cours des essais, envers lesquels la protection vaccinale est légèrement plus faible.
Efficacité en conditions réelles
D’où l’importance de prendre l’efficacité annoncée par les fabricants de vaccin avec des pincettes, et de s’attarder à la performance des vaccins en situation réelle, dans la vraie vie, avec des « vrais gens ». C’est-à-dire hors du cadre des essais contrôlés, dans lesquels on connaît bien l’état de santé et les caractéristiques des participants, le risque estimé qu’ils contractent la maladie, etc. La « vraie » efficacité, c’est ce qu’on appelle l’efficacité réelle, ou l’effectivité (effectiveness en anglais).
De ce côté-là, les premières observations sont plutôt rassurantes. Les données viennent principalement d’Israël qui a rapidement vacciné la majorité de sa population. Dans une étude publiée en avril 2021 dans le New England Journal of Medicine, comparant deux groupes de 600 000 personnes (l’un vacciné, l’autre non), des chercheurs israéliens ont confirmé la réduction du risque relatif de 95% environ après deux doses avec le vaccin Pfizer. Deux à trois semaines après la première dose, le risque de contracter une infection symptomatique diminue de 57 %.
D’autres données recueillies au Qatar viennent d’être publiées, elles aussi dans le New England Journal of Medicine, avec le même vaccin. L’efficacité en conditions réelles contre le variant B1.1.7 – le plus répandu au Québec –, était de 89,5% deux semaines ou plus après la seconde dose. Contre le variant répandu en Afrique du Sud (B.1.351), l’efficacité était de 75%. L’efficacité contre les infections graves ou fatales était très élevée, atteignant 97,4%. On est donc très proche de ce qui a été observé lors des essais cliniques.
Risque absolu ou relatif?
Divers experts, dont Piero Olliaro, ont critiqué le fait que seule la réduction du risque relatif (le fameux 95% de Pfizer, par exemple) avait été communiquée.
Si on regarde la réduction du risque absolu, c’est beaucoup moins impressionnant, note l’expert dans son plus récent article. Celle-ci correspond à la différence entre le « taux d’attaque » du virus (la fréquence des infections) avec ou sans vaccin à l’échelle de la population – et elle tourne plutôt autour de 1%, voire moins. Cette réduction reste majeure à l’échelle d’une vaste population, mais elle est moins médiatisée, car moins frappante, estiment Piero Olliaro et ses co-auteurs. Il est toutefois important de communiquer également ce risque dans la sphère de la santé publique, comme on le fait normalement lorsqu’on discute de l’efficacité d’un traitement en médecine, plaident-ils.
Cela étant, tous ne s’entendent pas tous sur ce point, le but d’un vaccin n’étant pas nécessairement d’éviter toutes les infections, mais plutôt – du moins dans le cas de la COVID-19 – de réduire les cas graves, les hospitalisations, et les décès. Et dans tous les essais, les différents vaccins sur le marché ont montré une efficacité extrêmement élevée pour prévenir les décès et les cas les plus sévères. Par ailleurs, les essais ont lieu sur de courtes périodes (3-4 mois); or, dans un contexte pandémique, le risque de contracter la maladie ne se limite pas au risque absolu sur 3 mois. En vivant en continu avec le virus, nous y sommes exposés régulièrement, de façon cumulative.
« Il est clair que plus le nombre de personnes vaccinées sera élevé, plus le nombre de cas total sera faible et plus le risque de nouveaux cas sera faible – même si les effets des vaccins sur la transmission ne sont pas encore clairs », conclut Piero Olliaro.
Mieux comprendre le calcul d’efficacité
Pour mieux comprendre l’erreur de compréhension dénoncée par Piero Olliaro, prenons un exemple concret. Si on vaccinait 100 000 personnes et que 95% d’entre elles étaient protégées (ce qui est faux), 5000 personnes attraperaient tout de même la COVID sur une période de 3 mois, en considérant le taux de transmission réel observé en période pandémique.
En réalité, une efficacité vaccinale de 95% signifie que si on a 1000 cas de COVID-19 dans une population de 100 000 personnes non vaccinées (avec un taux d’infection réaliste où seulement 1% des gens tomberaient malades et 99% échapperaient à la maladie), nous n’aurions que 50 cas dans une groupe de même taille vacciné (99,95% de la population serait épargnée), sur la même période.