Madhukar Pai est médecin et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en épidémiologie translationnelle et santé mondiale à l’Université McGill. Illustration: Sophie Benmouyal
La pandémie de COVID-19 a exposé les inégalités sociales en matière de santé, en particulier dans les pays du Sud, où les vaccins restent difficilement accessibles. Le Dr Madhukar Pai utilise toutes les tribunes pour les dénoncer.
Les maladies qui sévissent dans les pays à faible revenu attirent en majorité peu l’attention et les investissements. Mais il suffit que ces mêmes maladies − ou une nouvelle venue − touchent les pays riches et le financement est instantané, selon Madhukar Pai, médecin et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en épidémiologie translationnelle et santé mondiale à l’Université McGill.
Naviguant entre Montréal et l’Inde, son pays d’origine, ce spécialiste de la tuberculose a fait de la justice sociale en santé son cheval de bataille. Ces deux dernières années, il s’est beaucoup insurgé contre l’indisponibilité des vaccins dans les pays du Sud et la « covidisation » de la recherche, soit la réorientation de nombreux fonds pour soutenir la lutte contre la COVID-19 au détriment d’autres maux.
Il appelle aussi régulièrement à la décolonisation de la santé. « Tous les aspects de la santé mondiale, y compris les conférences, sont conçus pour profiter au Nord global, a-t-il déclaré lors de la 24e Conférence internationale sur le sida, tenue à Montréal en 2022. Le continent africain et les pays à faible revenu sont laissés-pour-compte. Ce n’est pas une erreur ou un parti pris inconscient. C’est délibéré et intentionnel et cela fonctionne comme prévu. Lorsque nous voyons le même schéma récurrent décennie après décennie et maladie après maladie, la seule explication est la suprématie blanche et le racisme systémique. Nous ne pouvons pas décoloniser la santé mondiale sans nous pencher sur cette réalité. »
***
Québec Science : Comment avez-vous commencé à vous intéresser aux injustices en santé ?
Madhukar Pai : Ce sont ces inégalités qui font que la tuberculose et d’autres maladies infectieuses font encore des victimes. Le monde devient de plus en plus inégalitaire. Les pays riches s’octroient la priorité sans soutenir les pays à faible et moyen revenu.
Le cas des vaccins contre la COVID-19 est emblématique. Les pays riches ont agi de sorte que 2,4 milliards de personnes ne soient pas complètement vaccinées en régissant la fabrication, la propriété intellectuelle et l’approvisionnement relatifs aux vaccins. Je suis convaincu que c’est systématique et intentionnel au détriment des pays pauvres.
Un Africain sur cinq est à ce jour non vacciné. Ce n’est pas normal que la population africaine reçoive en dernier le vaccin contre la COVID-19 [pour diverses raisons, l’Afrique a obtenu ses vaccins plusieurs mois après l’Europe, l’Asie et les Amériques] ou qu’il faille attendre 10 ans pour que les nouveaux traitements contre le VIH arrivent sur le continent. Ici, au Canada, nous sommes en colère si nous n’avons pas de traitements instantanément. Où est mon vaccin contre la variole simienne ? Où est ma dose de rappel pour la COVID-19 ? Nous manquons de décence et échouons sur le plan de la solidarité.
QS Pourquoi n’observe-t-on pas de progrès quant à la gestion des maladies à l’échelle mondiale ?
MP Nous continuons de répéter les mêmes erreurs année après année, maladie après maladie, pandémie après pandémie. Et c’est la même chose avec la crise climatique. Les répercussions de cette crise toucheront surtout les pays pauvres, mais elles n’épargneront pas les pays riches.
Nous faisons partie d’un monde dans lequel les pays à faible et moyen revenu représentent environ 80 % de la population du globe. Pourtant, ils sont constamment tenus à l’écart.
QS L’été dernier, vous avez justement dénoncé le fait que le Canada organisait la conférence mondiale sur le VIH/sida en l’absence de plusieurs représentants africains, dont les visas avaient été refusés. Quelles étaient vos critiques ?
MP Le Globe and Mail a rapporté que des représentants africains ont non seulement eu des difficultés à obtenir leur visa, mais que certains se sont aussi vu opposer des refus catégoriques. Pourtant, les participants latino-américains ont pu venir à Montréal sans trop d’embûches. Il y a eu des retards dans la délivrance des visas à cause de la pandémie, mais cela me laisse croire qu’il y avait aussi de la discrimination.
Vous ne pouvez pas organiser une conférence sur le sida sans la présence d’Africains alors qu’il s’agit de la population la plus touchée par la maladie avec des millions de vies perdues ! En les excluant de cette conférence, cela envoie le signal qu’honnêtement on s’en fiche. Il faudra une révolution où les pays à revenu intermédiaire exigeront que les pays riches ne puissent prendre de décisions à leur sujet sans qu’ils soient présents à la table.
La pandémie de COVID-19 a d’ailleurs ouvert les yeux des dirigeants africains sur ce point : ils ont réalisé qu’ils doivent notamment fabriquer leurs propres vaccins parce qu’ils ne peuvent pas compter sur les autres nations.
QS Vous êtes spécialiste de la tuberculose, une maladie infectieuse que vous qualifiez de l’une des plus meurtrières qui soit. On en entend pourtant peu parler.
MP La tuberculose continue d’être un grave problème, surtout dans les pays du Sud. L’infection progresse dès qu’il y a de la pauvreté, des inégalités, de la malnutrition et des conflits. Par exemple, si la guerre se poursuit en Ukraine, il y aura certainement une hausse des cas de tuberculose.
C’est une maladie meurtrière en grande partie parce que les nations riches n’investissent pas suffisamment dans la recherche et parce qu’on utilise encore de vieux outils pour la combattre. Le vaccin contre la tuberculose, le BCG, a eu 100 ans en 2021. Les médicaments, eux, ont été élaborés il y a plus de 40 ans. Il est très difficile d’éliminer la maladie uniquement avec ces traitements. S’il y a eu des milliards de dollars dépensés pour l’avancement scientifique et les vaccins contre la COVID-19, la tuberculose n’a jamais réussi à attirer ce genre d’investissement.
En étudiant les répercussions de la pandémie de COVID-19 sur les efforts pour enrayer la tuberculose, on estime que plus de 10 ans de progrès ont été perdus. Pourtant, nous nous rapprochions lentement des objectifs d’éradication de l’épidémie de tuberculose d’ici 2030.
Depuis la pandémie de COVID-19, la lutte contre d’autres maladies perd aussi du terrain, notamment celle contre le VIH/sida et le paludisme. La couverture vaccinale des enfants a également reculé et ressemble à ce qu’elle était il y a 30 ans. La rougeole et la poliomyélite reviennent en force.
QS En effet, les investissements consacrés aux maladies comme le VIH/sida et la tuberculose ont été redirigés entièrement vers la lutte contre la COVID-19. Comment revoir les investissements ?
MP Il est essentiel d’investir réellement dans la santé et de faire en sorte que les soins de santé soient un droit fondamental. Aujourd’hui encore, près de 50 % de la population mondiale n’a pas accès à des services de santé. Les pays doivent prioriser la mise en place de la couverture de santé universelle, selon l’Organisation mondiale de la santé.
Sans cette couverture universelle, les combats contre la tuberculose, le paludisme et d’autres maladies sont perdus d’avance.
Nous avons la chance au Canada qu’un système universel existe. Même si celui-ci est imparfait, nous sommes bien mieux lotis que la plupart des autres pays. Mais regardez l’état de nos propres systèmes de santé au Québec et ailleurs au Canada ! Imaginez alors la situation dans les nations plus pauvres…
La préparation à une prochaine pandémie ou à d’autres maladies devient réalisable avec une couverture universelle. Cependant, convaincre les dirigeants qu’il faut à présent investir dans la santé mondiale est une tâche colossale, malgré les dégâts que la pandémie de COVID-19 a causés à l’économie de la planète.
QS Votre engagement est-il bien perçu dans le milieu scientifique ?
MP Il y a des scientifiques et des médecins qui se soucient beaucoup des inégalités en santé, mais je reconnais qu’ils ne sont probablement pas majoritaires.
Mon université soutient mon travail et m’a nommé directeur de sa division de santé mondiale. J’ai reçu une chaire de recherche du Canada des Instituts de recherche en santé du Canada et des distinctions d’organismes comme la Société royale du Canada et l’Académie canadienne des sciences de la santé.
QS Croyez-vous que la prochaine génération est consciente de ces enjeux ?
MP Les jeunes représentent un grand espoir pour moi. Mais je m’inquiète aussi : tout le poids de nos problèmes ne doit pas reposer sur leurs épaules. Comment peuvent-ils résoudre la crise climatique par exemple ? Les dirigeants actuels ont la responsabilité d’agir sans tarder. La situation s’aggrave de jour en jour. On ne peut pas attendre qu’un étudiant devienne premier ministre dans 15 ans ! Nous devons être les alliés des jeunes et leur donner le pouvoir de faire évoluer les choses.
Pour être optimiste, il faut aussi contribuer réellement à un changement positif. En d’autres termes, il ne suffit pas d’espérer et de rester passifs devant nos problèmes. Pour moi, cela signifie éduquer les jeunes, parler aux médias, écrire, participer à une marche, manifester. Tout le monde doit s’y mettre. En ce moment, certaines des plus grandes transformations se produisent parce que les gens sont indignés devant l’inaction.
Je suis donc convaincu qu’il faut s’engager activement en tant que citoyen, qu’intellectuel, que professeur et que personne dont la voix est écoutée. Je dois faire quelque chose pour que l’espoir ne s’évanouisse pas.