Représentation de l’aura par Hubert Airy (1870). Dans sa forme typique, elle commence par un « scotome scintillant », une petite tache aveugle avec un bord dentelé coloré, vacillant, qui s’étend en forme de C vers un côté du champ visuel. Image: Wikimedia Commons; publicdomainreview.org/collection
Les étranges symptômes visuels qui précèdent parfois les crises de migraine inspirent les artistes et les écrivains depuis des siècles.
Lorsqu’elle avale le gâteau, Alice grandit et grossit. Lorsqu’elle boit la potion, son corps rapetisse jusqu’à devenir minuscule. Le monde lui paraît étrange, peuplé d’objets mouvants ou dédoublés. L’espace et le temps sont distordus. Ce qu’expérimente l’héroïne d’Alice au pays des merveilles, après avoir chuté dans le terrier du lapin blanc, n’est peut-être pas étranger à son créateur, Lewis Carroll. Il aurait ressenti ce même vertige, ces mêmes hallucinations à l’occasion de crises migraineuses.
Rien de très inhabituel : ce type de signes neurologiques transitoires, qui affecte la vision, précède de quelques minutes à une heure le mal de tête chez presque un tiers des personnes souffrant de migraine, une maladie chronique qui touche environ 10 % de la population mondiale. Cet avant-goût de crise, qu’on appelle « aura », se traduit le plus souvent par des points lumineux scintillants, des zigzags brillants ou des taches floues ou aveugles. Mais des sensations anormales, des troubles langagiers ou moteurs peuvent également survenir.
Même si Lewis Carroll n’a mentionné ses migraines dans son journal que tardivement, après la rédaction de son célèbre roman en 1865, il aurait bel et bien souffert de ces auras visuelles à plusieurs reprises dans sa jeunesse. C’est du moins ce que soutient le médecin Klaus Podoll dans son livre Migraine Art: The Migraine Experience from Within (2008), qui rassemble plus de 300 illustrations et dessins créés par des migraineux du monde entier. Pour ce professeur de psychiatrie de l’Université d’Aix-la-Chapelle, en Allemagne, les techniques d’art pictural représentent parfois le meilleur moyen, pour les patients, de communiquer leurs expériences et de raconter leurs symptômes.

Miniatures de Hildegarde de Bingen, extraites du Scivias, qui décrivent ses visions. Les causes de la migraine ne sont pas claires, mais il s’agirait d’une excitabilité neuronale anormale associée à des facteurs génétiques et environnementaux. Image: Wikimedia Commons; publicdomainreview.org/collection
D’ailleurs, l’« art migraineux », qu’il soit littéraire ou pictural, ne date pas d’hier. Klaus Podoll suggère dans son ouvrage que les auras et leurs motifs géométriques auraient pu inspirer certaines peintures rupestres du paléolithique. Une théorie difficile à vérifier, mais pas improbable : on trouve des témoignages de céphalées à travers l’histoire, l’un d’eux dans un poème sumérien datant de 3 000 ans avant notre ère. Un bon nombre de malades a donc vécu, au fil des âges, ces expériences invalidantes, mais potentiellement belles pour ceux qui possèdent la fibre artistique − ou une inclination mystique.
Ainsi, les visions annonciatrices de crises auraient influencé le mathématicien et philosophe Blaise Pascal (1623-1662), qui aurait pu les interpréter comme le signe d’une présence divine. Idem pour la religieuse Hildegarde de Bingen, compositrice et femme de lettres du 12e siècle, que beaucoup de neurologues contemporains (dont Oliver Sacks) soupçonnent d’avoir souffert de migraines avec aura. Elle a raconté et peint ses visions dans un ouvrage, le Scivias, qui comporte de nombreuses miniatures aux motifs dentelés typiques.
Ce n’est toutefois qu’au 19e siècle que la science s’est enfin penchée sur les auras. Le médecin britannique Hubert Airy, lui-même sujet aux migraines, a représenté ses hallucinations dans une célèbre image publiée en 1870 dans les Philosophical Transactions of the Royal Society. On y reconnaît les « créneaux » ressemblant à des fortifications, bordant des arcs de cercle qui bougeaient et s’amplifiaient pendant la vingtaine de minutes que duraient ses symptômes.
Si le phénomène est encore mal compris, ces auras semblent se produire lorsqu’une « vague électrique » anormale parcourt les neurones du cortex visuel, mettant la vision hors circuit. Cette « dépression corticale envahissante », qui se traduit par une hyperpolarisation des neurones suivie par une baisse de leur activité, a pu être observée par imagerie fonctionnelle chez des patients en crise.
Sylvie Hill, écrivaine, poète et blogueuse pour l’organisme Migraine Québec, a un souvenir traumatisant de sa première aura. « J’avais 12 ans, c’était le matin et j’ai été aveuglée, comme éblouie par de la lumière. Je ne trouvais plus mes mots, j’avais une sensation d’engourdissement. C’était effrayant », dit cette quarantenaire qui souffre de migraines liées au cycle menstruel. Aujourd’hui, ses auras sont uniquement visuelles et ressemblent « à de l’eau qui bout au ralenti, à une sorte de plasma qui s’étend progressivement dans le champ de vision ».
Elle n’y puise aucune inspiration particulière. « Les auras peuvent complètement dominer votre vie », dit celle qui planifie toutes ses sorties en fonction de son cycle menstruel. Mais elle comprend qu’on puisse y voir de la beauté. « Certaines personnes ont une stratégie d’adaptation positive face à la migraine. L’art migraineux est très cathartique, il permet de mettre en images le chaos. Et c’est aussi un bon outil éducatif, pour que la société comprenne mieux ce que sont les migraines. »

Représentation de l’aura visuelle (1891) par Joseph Babinski, neurologue français qui s’est intéressé à la « migraine ophtalmique hystérique ». Image: Wikimedia Commons; publicdomainreview.org/collection