Jean-Francois Cliche
COVID-19: les essais de provocation jouent-ils avec le feu?
Infecter ou ne pas infecter, telle est la question. Pour le groupe 1Day Sooner, la réponse va de soi : si exposer sciemment, en laboratoire, des humains à la COVID-19 permet d’accélérer la mise au point d’un vaccin, alors oui, on peut le faire, dans la mesure où certaines conditions éthiques sont remplies. Plus de 30 000 personnes dans le monde ont d’ailleurs répondu à l’appel de cette organisation et se portent maintenant volontaires pour servir de cobayes. Mais la communauté scientifique, elle, n’est pas si convaincue…
1Day Sooner a été lancée par une étudiante en biologie de 22 ans, Sophie Rose, qui a rédigé une lettre ouverte enjoignant les National Institutes of Health d’appuyer des essais d’infection intentionnelle (ou « essais de provocation »). « Plus rapide que les tests traditionnels, plaidait la lettre, un essai de provocation humaine va produire des résultats plus concluants [que des études sur des animaux, dont on n’est jamais totalement sûr qu’ils s’appliquent à nous]. »
Les essais cliniques ne peuvent pas montrer de preuve directe d’immunité, puisqu’ils n’exposent pas les participants à un microbe. Ils ne mesurent que les quantités d’anticorps produits après la vaccination. En général, c’est là un excellent indicateur d’immunité, mais la seule manière d’être vraiment certain de l’efficacité d’un vaccin est de le tester « pour vrai » − ce qui est plus facile à dire qu’à faire.
Inoculer un microbe à des humains soulève des questions éthiques aussi évidentes qu’épineuses. C’est pourquoi on ne le fait pas ! Les participants des essais cliniques reçoivent soit le vaccin, soit un placébo. Puis les sujets retournent à leurs activités normales pendant assez longtemps pour qu’un certain nombre d’entre eux soient « naturellement » exposés au microbe. Après quoi on regarde si les individus vaccinés ont été moins infectés que ceux qui ont reçu le placébo. Mais en procédant ainsi, il faut attendre au bas mot plusieurs mois avant d’observer une différence, un temps que la COVID-19 ne nous laisse pas, plaide 1Day Sooner. On pourrait abréger énormément le processus si l’on exposait au virus des sujets en laboratoire.
Alors quelle serait la façon de faire moralement acceptable ? 1Day Sooner propose de recruter uniquement des jeunes en santé : le taux de mortalité chez les 20-29 ans est de 0,03 %, d’après une étude récente publiée dans The Lancet, et ce chiffre est encore plus bas si l’on ne retient que des gens en parfaite santé. Pour peu qu’ils donnent leur consentement éclairé et que les tests se déroulent sous une supervision médicale de grande qualité, alors le risque serait négligeable. Ces arguments ont convaincu des dizaines de chercheurs en médecine et en bioéthique, en plus de 15 lauréats du prix Nobel, qui ont cosigné la lettre de 1Day Sooner. En outre, trois chercheurs américains faisaient valoir essentiellement les mêmes arguments dans un article paru en juin dans le Journal of Infectious Diseases.
Mais pour chaque scientifique qui appuie l’initiative, il s’en trouve toujours un autre qui y voit un raccourci dangereux, voire inutile. Un comité formé par l’Organisation mondiale de la santé au printemps dernier n’a pu trancher la question parce qu’il était trop divisé, rapportait Science cet été.
En général, pour qu’un essai de provocation sur des humains soit jugé éthiquement acceptable, il faut que l’on connaisse déjà un traitement efficace au cas où le vaccin se révélerait inopérant. Or, il n’existe pour l’instant aucun médicament imparable pour la COVID-19, rappelait le chercheur et conseiller de longue date d’entreprises biomédicales le Dr Michael Rosenblatt dans le magazine STATNews. En outre, signale-t-il, comment les participants pourraient-ils donner un consentement éclairé au sujet d’un virus apparu il y a moins d’un an et à propos duquel nous ignorons encore tant de choses ?
Et par-dessus tout, ajoutait le blogueur de Science Translational Medicine Derek Lowe, il n’est pas sûr que des essais de provocation humaine accéléreraient vraiment l’arrivée d’un vaccin. Dans bien des régions du monde, le coronavirus se répand suffisamment vite pour que les tests de vaccins soient jugés concluants ou pas dans des délais assez brefs.
Beaucoup de candidats vaccins ont profité d’une « voie rapide » de la part des autorités règlementaires de divers pays, si bien que plusieurs ont déjà commencé leurs essais cliniques. « On a fait en trois ou quatre mois ce qui prend habituellement de cinq à six ans », me disait récemment Nathalie Charland, la directrice des affaires scientifiques et médicales de l’entreprise québécoise Medicago (qui travaille sur un vaccin). Alors, la question se pose : vaut-il vraiment la peine d’infecter des sujets humains si cela n’accélère pas, ou si peu, un processus qui est déjà écourté ?
Illustration: Vigg