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12-01-2023

La corvée de la lessive devient encore plus pénible quand on s’intéresse à son coût environnemental. Peut-on laver plus vert ?

Au Lavoir moderne, on est loin du joli bassin en pierre et de la fontaine où œuvraient jadis les lavandières dans les villages de France. Le hangar gris, situé en banlieue de Paris, abrite bel et bien un lavoir collectif, mais l’ambiance y est plutôt industrielle : grosses machi­nes à laver en métal, « tunnel » de lavage de plusieurs mètres de long, presses géantes pour repasser les draps, plieuses automatiques…

L’espace est encore à moitié vide, mais le propriétaire des lieux, Alpha­dio Olory-Togbe, a préféré voir grand. Après huit ans de travail, son concept est enfin prêt, les étapes de la chaîne sont rodées, les investisseurs sont convain­cus. Le Lavoir moderne est en passe de devenir « le premier industriel de l’entretien écologique du linge pour les particuliers ». Une sorte de laverie à grande échelle, qui entretient les sous vêtements, les chemises, les jeans ou les draps de plus de 5 000 clientes et clients parisiens. La quantité de linge lavé dans l’usine atteint déjà 100 tonnes par mois !

Le souhait de l’entrepreneur est ambitieux : remplacer le lave-linge do­mestique, qui pollue et est gourmand en eau et en électricité (et en temps, direz-vous !). Pour ce faire, il propose un service clés en main de collecte, de lavage et de livraison de linge en 48 à 72 heures. Le tout avec la plus faible empreinte écologique possible : la quantité d’eau est divisée par trois, à volume de linge équivalent par rapport au lave-linge domestique, et l’énergie pour entretenir 1 kg de linge, par 10. « Personne ne peut dire aujourd’hui que le moteur thermi­que, c’est l’avenir. Je pense la même chose du lave-linge. Ça a fait son temps ; ce n’est pas écologique », aime à répéter Alphadio Olory-Togbe.

Il n’a pas tort. Les estimations varient, mais ces électroménagers consom­meraient plus de 700 TWh d’électricité par année à l’échelle de la planète, soit plus que ce que consomme l’ensemble du Canada, et « avaleraient » environ 20 km3 d’eau (soit, si on calcule grossiè­rement, 7 millions de piscines olym­piques). Est-ce vraiment soutenable ?
Ou même souhaitable ?

 

Le cadet de nos soucis ?

Des études ont montré que les laveuses à chargement frontal permettaient de réduire d’environ 50 % la consom­mation d’énergie et de 30 % la consommation d’eau par rapport aux vieilles laveuses à tambour vertical. Image: Shutterstock

Alors que les trajets en auto et en avion ou la consommation de viande arrivent en tête de liste des gestes individuels qui peuvent être faits pour réduire notre empreinte environnementale, le lavage du linge est rarement mon­tré du doigt. Si on veut vivre en société, on ne peut pas y couper : les tenues puantes font mauvais effet.

La corvée paraît à ce point inévitable que très peu de gens s’y intéressent, en particulier en Amérique du Nord, où les données sont difficiles à trouver. Rainer Stamminger est l’un des rares scien­tifiques qui ont consacré leur carrière à étudier les conséquences du nettoyage mondial de bobettes et autres fripes du quotidien. Ce chercheur en compor­tement des consommateurs et en ingé­nierie environnementale à l’Université de Bonn, en Allemagne, a signé pres­que toutes les revues de littérature scien­tifique disponibles sur le sujet.

« La plupart des données exis­tantes concernent l’Europe. Il y a pourtant un grand problème de consommation d’eau en Amérique du Nord, mais peu de gens s’en soucient », déplore-t-il. Avec son équipe, il a observé des indi­vidus chez eux et recueilli des données pendant des mois sur leurs habitudes de lavage, en Europe, mais aussi aux États-Unis, en Asie et en Australie.

En moyenne, selon l’âge de l’appareil et sa capacité, un cycle de lavage consomme entre 40 et 90 litres d’eau. Cela signifie que le lave-linge engloutit le cinquième de toute l’eau domestique utilisée. À noter que les laveuses à chargement vertical, encore répandues en Amérique du Nord, tournent plutôt autour de 150 L par cycle. (À ce sujet, les Canadiens consomment d’ailleurs en moyenne deux fois plus d’eau que les Européens avec plus de 300 L par jour et par personne, mais passons…) Côté électricité, la consommation reste rai­sonnable à condition de ne pas laver à l’eau chaude. En revanche, la sécheuse est une calamité : elle représente à elle seule jusqu’à 34 % de la consommation de tous les électroménagers, selon l’organisme Écohabitation. C’est deux fois plus que le frigo !

Et le coût énergétique n’est pas tout. Le lavage des vêtements synthétiques libère des quantités astronomiques de microplastiques dans l’environnement. Ce problème, encore méconnu il y a 15 ans, est désormais bien quantifié : des études indiquent que le lavage des textiles est responsable de 35 % des microplastiques polluant les océans ! En 2019, une équipe italienne a révélé dans la revue Nature que chaque kilo de linge lavé relâchait entre 124 et 308 mg de microfibres, soit de 640 000 à 1 500 000 particules. Sans parler des substances chimiques entrant dans la composition des détergents – dérivés du pétrole, surfactants non biodé­gradables, etc.

Les meilleurs élèves

En Amérique du Nord, la certification Energy Star guide les consommateurs vers les appareils avec les meilleurs rendements écoénergétiques.

En bref, un modèle certifié consomme en gros 25 % moins d’énergie et 33 % moins d’eau qu’un modèle classique. Ces réductions sont toutefois calculées sur un ou deux cycles « standards », qui ne sont pas forcément ceux qui seront utilisés en pratique par le consommateur.

Les sécheuses Energy Star, apparues seulement en 2014, consomment quant à elles 20 % d’énergie en moins. Difficile de comparer ces normes avec celles qui sont en vigueur en Europe, car le système de notation n’est pas le même. Chez nous, une catégorie « Energy Star Les plus écoénergétiques » a vu le jour pour distinguer les meilleurs produits parmi la catégorie hétéro­gène des appareils certifiés Energy Star. Évidemment, entre un modèle Energy Star
de 2010 et un modèle de 2022, il y a eu du progrès…

Lavage frénétique

Bref, le bilan est plutôt sale. Et en plus d’avoir les garde-robes les plus fournies de l’histoire (80 milliards de vêtements achetés en moyenne chaque année dans le monde), les humains modernes sont devenus, au fil des dernières décennies, de plus en plus obsédés par la propreté. Rares sont les gens qui portent plusieurs jours le même chandail, qui tolèrent une petite tache de gras sur leur pantalon ou une légère odeur musquée émanant de leur maillot de sport.

En moyenne, une famille américaine effectue ainsi huit brassées de linge par semaine. Et même si l’on se « contente » d’une corvée de linge tous les deux jours, le lavage émet annuellement l’équivalent de 440 kg de CO2 par personne, selon une estimation du Guardian, soit l’équivalent d’un trajet Montréal-Paris en avion. (Au Québec, avec l’hydroélectricité, le bilan carbone est sans doute moins lourd, mais non nul.)

Au total, même si l’entretien du linge ne représente que 8 % des émissions de carbone d’un foyer, la pratique est loin d’être anodine. En outre, si le lavage lui-même pose problème, la multiplication des laveuses n’est pas en reste. Chaque appareil est constitué de 37 kg d’acier, de 18 kg de béton, de 14 kg de plastique et de quelques kilos d’autres métaux, dont de l’aluminium et du cuivre : l’extraction, la transformation et le trans­port de ces matières ont eux aussi une énorme empreinte carbone.

Multipliez cela par le « parc » de machines déjà fabriquées sur la planète et vous aurez probablement le tournis. En 2013, un rapport estimait qu’il y avait 840 millions de machines dans le monde, une « richesse » qui ne cesse de croître à mesure que les modèles deviennent meilleur marché. Parallèlement, les appareils sont moins robustes que par le passé, une étude française ayant montré que leur durée d’usage moyenne était passée de 10 ans en 2010 à 7 ans seulement en 2018.

Bien commun

Pour Alphadio Olory-Togbe, qui a « toujours détesté faire son lavage », cette situation est une aberration. D’autant que des études estiment que toutes ces machines sont utilisées moins de 4 % du temps… Évidemment, le système de « prêt-à-ranger » proposé par le Lavoir moderne n’est pas exportable partout, même si son créateur espère faire des émules dans d’autres villes et pays. Reste que Paris est un terrain de jeu particulier, avec sa clientèle relativement aisée, une densité de population élevée, et une tradition de confier ses chemises au « pressing ».

Illustrations: Shutterstock; Sophie Benmouyal

D’autres villes d’Europe, surtout en Suède et en Suisse, prônent plutôt la mutualisation des machines, avec des salles de lavage communes dans les immeubles. Dans un article intitulé « Et si tout le monde se mettait au partage ? » paru en 2020, une équipe suédoise a estimé que, si l’Europe lavait son linge dans des salles communes, « le plus grand taux d’utilisation des machines et leur plus grande durée de vie [car ce sont des modèles semi-industriels] pourraient réduire d’un tiers les émissions de gaz à effet de serre et […] diminuer la demande en matière première grâce à un meilleur recyclage des machines en fin de vie ». D’autres chercheurs suédois, en 2021, faisaient des estimations similaires, prévoyant 26 % de gaz à effet de serre en moins en cas de laveuses partagées.

Laver son linge sale entre voisins plutôt que seulement en famille, donc ? « Le partage ne me dérange pas, car il y a un programme de rinçage entre chaque utilisation », témoigne un auteur de la première étude, Tomohiko Sakao, de l’Université de Linköping, qui s’adonne à la pratique. Mais si la culture du partage est déjà bien ancrée en Suède, elle n’a pas autant la cote dans les sociétés nord-américaines…

« À mon avis, il est possible d’ame­­ner les utilisateurs à changer leur comportement en faveur d’un lavage du linge plus respectueux de l’environnement ; toutefois, il faudrait étudier la magnitude possible d’un tel changement », concède le chercheur.

Pour Rainer Stamminger, il y a peu de chances que les particuliers fassent machine arrière, justement. « Les buanderies étaient fréquentes en Europe dans le passé, mais la tendance actuelle est de posséder sa propre machine à laver. C’est une question d’intimité. » Il souligne que les fabricants ont fait d’importants efforts pour rendre leurs laveuses plus vertes. Ce que corrobore l’Association américaine des fabricants d’électroménagers : selon elle, la consommation d’énergie par cycle a été réduite de 78 % entre 1990 et 2021 (et de 9 % entre 2010 et 2021). La consommation d’eau a quant à elle été réduite de 30 % depuis 2010. Des chiffres extrapo­lables au Canada, où les normes sont semblables à celles des États-Unis depuis 2016.

Chez nous, l’adoption croissante de machines à chargement frontal est une bonne chose. Des études ont montré que ces appareils permettaient de réduire d’environ 50 % la consom­mation d’énergie et de 30 % la consommation d’eau par rapport aux vieilles laveuses à tambour vertical. « Je pense que l’in­dustrie a optimisé les lave-linges autant que possible, mais ce n’est qu’une partie de l’histoire. On peut avoir une machine très écoénergétique et l’utiliser très mal. On s’est rendu compte que la consommation d’eau et d’énergie peut varier d’un facteur 5 en fonction des comportements de lavage ! » explique Rainer Stamminger.

Alors, comment être un élève modèle ? « On ne nous l’apprend pas, c’est pourquoi les gens font généralement la même chose depuis qu’ils ont commencé à laver leur linge », note le chercheur. Ils commettent donc toujours des erreurs de débutant : faire tourner des machines à moitié vides, laver à l’eau chaude, avoir la main lourde sur le détergent, et choisir des cycles de lavage courts en pensant bien faire. Ce dernier comportement compte parmi les pires. Mieux vaut « opter pour des programmes longs à basse température, selon Rainer Stamminger. C’est contre-intuitif, on pense que les programmes courts vont économiser de l’énergie, mais c’est l’inverse. C’est comme en voi­ture, si on va très vite, on brûle plus d’essence que si on prend son temps ! »

L’eau froide doit être la règle, quand on sait que 80 à 90 % de l’énergie utilisée par un lave-linge l’est pour chauffer l’eau (sauf pour ceux branchés directement à l’eau chaude, mais l’eau est tout de même chauffée en amont…). À moins d’avoir affaire à du linge d’hôpital souillé, l’eau froide assurera un résultat sanitaire satisfaisant, en plus de réduire la quan­tité de fibres qui se détacheront du linge.

À la fin des années 2000, certains détaillants, comme le britannique Marks and Spencer, avaient d’ailleurs changé les étiquettes de leurs vêtements pour encourager leur clientèle à laver à 30 °C plutôt qu’à l’eau chaude (40 °C et plus). Mais cette initiative est restée assez isolée et personne n’en a fait grand cas. « Un changement de comportement dans ce domaine nécessiterait des programmes éducatifs et ceux-ci ont été supprimés ou ne sont pas aussi glamour que ceux qui vantent l’origine inno­vante des fibres [leur provenance ou leur caractère biologique]. Les détaillants préfèrent se concentrer sur les ma­tériaux, puisque c’est un élément que les consommateurs peuvent prendre en compte lors de leur achat », analyse Gwendolyn Hustvedt, spécia­lis­te des textiles à l’École des sciences de la famille et de la consommation à l’Université d’État du Texas.

En 2011, cette chercheuse a publié une revue des études menées sur le sujet par le département américain de l’Énergie, indiquant qu’environ 60 % des émissions carbone associées au cycle de vie d’un t-shirt étaient produites après l’achat de la pièce – et donc lors de son entretien.

Enfin, la consigne peut sembler absurde, mais le linge le plus « écolo » est celui qu’on ne lave pas. Une étude parue en 2020 montre que l’action la plus efficace pour réduire l’empreinte environnementale des lessives est d’en réduire le nombre. « La fréquence de lavage est l’indicateur le plus important de consommation d’énergie. On peut préférer les fibres comme la laine, qui ont moins besoin d’être lavées, et chan­ger ses habitudes de lavage », résume l’équipe de recherche norvé­gienne et australienne.

À défaut de disposer d’un équivalent du Lavoir moderne dans sa ville, pensons-y à deux fois avant de jeter dans le panier un vêtement porté seulement quelques heures. Qui osera se plaindre d’avoir moins de corvées de linge ?

Un tour de machine

Entre le début de la chaîne du Lavoir moderne, où les vêtements sales arrivent par lots, dans des filets, et l’extrémité, où le linge propre et plié attend d’être livré dans des sacs en papier, il a fallu mettre au point toutes sortes de prototypes, tester des machines, inventer des façons d’étiqueter chaque petite culotte avec un code-barres pour qu’elle retrouve in fine son propriétaire. « On en a déchiré, des vêtements ! » admet Alphadio Olory-Togbe, le cofondateur.

En effet, concevoir une laverie automatisée, mais néanmoins délicate et « verte » n’a rien d’évident. Si les blanchisseries industrielles existent depuis des lustres, elles ne sont pas conçues pour laver le linge mélangé et fragile, et elles sont énergivores. Quant aux nettoyeurs « à sec », ils sont 10 fois plus chers et utilisent des solvants toxiques comme le perchloroéthylène.

« Il y avait des défis techniques à toutes les étapes. Pour offrir notre service à un prix n’excédant pas 2,5 euros par kilo de linge [soit une dizaine de dollars canadiens la brassée moyenne, repassage et pliage inclus], il fallait absolument tout automatiser, y compris le tri », détaille l’entrepreneur. Le linge est ainsi classé en 27 catégories, selon la couleur, la forme et la matière des vêtements mis en commun. D’ici peu, le tri se fera grâce à des caméras multispec­trales mises au point avec une équipe de recherche.

Mais l’argument choc du Lavoir moderne, c’est sa faible empreinte écologique. Dès 2024, l’eau circulera en circuit fermé pour être totalement recyclée. Elle sera filtrée pour éliminer les résidus de détergents et les microplastiques, une étape effectuée en collaboration avec l’IFP Énergies Nouvelles, un institut de recherche.

En attendant, 40 % de l’eau est déjà recyclée (les eaux de rinçage sont réutilisées pour le prélavage du lot suivant), la vapeur est récupérée pour chauffer l’eau, les détergents sont les plus doux possible et dosés au gramme près par un système électronique, le séchage se fait à température ambiante dans un « tunnel » à air très sec, et même la collecte et la livraison se font en scooter électrique.

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