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Santé

Dette immunitaire : serons-nous davantage malades cet hiver?

17-11-2021

Image: Pixabay

La pandémie de COVID-19 pourrait bien avoir un effet délétère insidieux : en ayant tenu la population à l’écart des virus « habituels », elle risque d’entraîner des vagues d’infections saisonnières plus fortes cet hiver, en particulier chez les enfants.

Alors que les cas de COVID-19 repartent à la hausse dans plusieurs régions du monde, les médecins s’inquiètent de la recrudescence en parallèle d’un grand nombre d’infections saisonnières, qui avaient plus ou moins disparu ces derniers mois.

Les mesures strictes de distanciation physique, le port du masque, et les fréquents lavages de mains imposés pour contrer la COVID-19 ont bien sûr réduit la transmission des autres agents pathogènes, en particulier les virus respiratoires. « Pendant les confinements, et même après la réouverture des écoles, le nombre de visites à l’hôpital et en clinique pour des infections pédiatriques communes […] a diminué de façon significative », constataient des pédiatres français dans un article publié en mai 2021. À première vue, cette baisse temporaire des attaques virales et bactériennes, observée partout, a été une bonne nouvelle, car elle a évité un engorgement supplémentaire des urgences au plus fort de la crise.

Mais le vent tourne. Les enfants épargnés par les virus saisonniers pendant de longs mois n’ont pas bâti l’immunité qu’ils se forgent normalement au fil des « rencontres » virales. Une fois que les mesures sanitaires seront levées ou atténuées, ils risquent d’attraper tout ce qui passe. C’est ce que les experts désignent comme la « dette immunitaire ».

Cette dette commence justement à être « remboursée ». Rien pour aider le système de santé exsangue. Au premier rang des virus qui reprennent du poil de la bête, on trouve le virus respiratoire syncytial (VRS). Les infections au VRS sont très fréquentes depuis quelques semaines au Québec. Selon l’Institut national de la santé publique du Québec, plus de 500 cas ont été enregistrés au cours de la semaine du 6 novembre. « Ce virus, c’est la cause numéro un d’hospitalisation chez les bébés de moins d’un an », rappelle le Dr Jesse Papenburg, du Département de pédiatrie de l’Hôpital de Montréal pour enfants.

Le VRS entraîne tout un éventail d’infections allant du simple rhume à l’otite, jusqu’à la pneumonie et la bronchiolite potentiellement graves. Il est responsable de 60 à 80% des hospitalisations de bébés pour bronchiolite (une obstruction des voies respiratoires inférieures, qui peut entraîner des difficultés à respirer et à s’alimenter).

Et il frappe normalement de novembre à avril. « Ce qu’on est en train de vivre est sans précédent. Nous avons commencé à voir des cas de VRS à l’hôpital dès la fin de l’été 2021. En septembre, à Montréal, le taux de positivité des tests atteignait 30%, voire 50%. C’est plus que ce qu’on peut voir certains hivers, et ça s’est propagé à d’autres régions du Québec depuis », constate le pédiatre, spécialiste des maladies infectieuses. Et ça ne laisse rien présager de bon pour l’hiver ; on peut s’attendre à un deuxième pic.

C’est d’ailleurs ce qui s’est produit en juillet-août dans les pays de l’hémisphère sud, au cœur de leur hiver. L’Australie et la Nouvelle-Zélande, notamment, ont vu un accroissement des hospitalisations d’enfants affectés par le VRS, alors que l’année précédente, au début de la pandémie, le nombre de cas de VRS avait diminué de 98% (et ceux de grippe de 99,9%, selon une étude publiée dans Nature).

« Cette dette immunitaire est particulièrement inquiétante pour le VRS, pour lequel l’immunité est obtenue par exposition au virus, les anticorps maternels s’estompant rapidement; sans exposition saisonnière, l’immunité baisse et la susceptibilité face à des infections ultérieures, potentiellement plus graves, augmente », écrivaient des pédiatres néo-zélandais dans The Lancet Child & Adolescent Health fin octobre.

Un « pool » de personnes non protégées

Les bébés de moins de 6 mois sont les plus vulnérables, et ils paient le prix de la relative « tranquillité » pandémique qui a épargné leurs proches. « On attrape le VRS plusieurs fois dans sa vie. Chez les enfants plus vieux et les adultes, ça cause en général un simple rhume, mais cela permet à chaque fois de donner un boost à l’immunité », explique le Dr Papenburg.

À chaque contact avec le virus, notre organisme se souvient de l’ennemi et produit de nouveaux anticorps fringants. « Comme il n’y a presque pas eu de VRS depuis 15 mois, il n’y a pas eu de « boost ». La proportion de la population susceptible d’attraper le virus a donc augmenté de façon importante. » En gros, nous sommes moins armés que les autres années pour lutter contre ce virus, donc nous tombons davantage malades et… nous transmettons davantage l’infection aux personnes fragiles, dont les bébés. « Ce bassin de gens susceptibles, c’est le fuel qui nourrit le feu, en quelque sorte », résume le médecin.

Dès l’automne 2020, des chercheurs avaient anticipé le phénomène avec des modélisations mathématiques, prédisant un fort rebond des épidémies de VRS et de grippe saisonnière dans les prochaines années, en particulier pour l’hiver 2021-2022.

Le spectre de la grippe

La grippe saisonnière semble effectivement resurgir, elle aussi, du moins en Chine et aux États-Unis. Une vraie revenante : « En mars 2020, quand les mesures sanitaires ont été mises en place, on a vu une chute abrupte de l’influenza, indique Jesse Papenburg. Et l’hiver passé, en 2020-2021, il n’y a eu presque aucune grippe au Canada. Les taux de positivité des échantillons testés n’étaient jamais supérieurs à 0,1%, alors que lors des pics saisonniers habituels on est autour de 25%. Toutes les infections respiratoires étaient dues au SRAS-CoV-2. »

Idem en Europe lors de l’hiver 2020-2021. « Par rapport aux années précédentes, on a constaté une réduction de 20% du nombre d’échantillons testés, mais une réduction de 99% des échantillons positifs pour la grippe », indique l’Organisation mondiale de la santé pour cette région.

Le Dr Papenburg précise que la transmission de la grippe est difficile à prédire, mais que là encore, le bassin de gens susceptibles de l’attraper a augmenté, faute de contacts au cours des derniers mois. « Il est important de se faire vacciner pour limiter les risques, rappelle le médecin, même s’il est possible que le vaccin soit moins adapté cette année car il est conçu à partir des souches qui ont circulé dans l’hémisphère sud. Et cette année, il y en a eu très peu. » Au Québec, les bébés de 6 à 23 mois, les adultes de 60 ans et plus, les travailleurs de la santé et la plupart des personnes atteintes de maladies chroniques ou ayant des proches fragiles peuvent recevoir le vaccin gratuitement. Les autres peuvent le recevoir dans des pharmacies moyennant certains frais.

Une chose rassure Jesse Papenburg cependant : « Les gens ont tout de même appris beaucoup. Ils savent qu’ils doivent rester à la maison en cas de symptômes, et ils ne sont pas encore revenus à leur quantité de contacts pré-pandémiques. Le port du masque dans les lieux publics et le lavage des mains devraient limiter la transmission. Mais de notre côté, à l’hôpital, on se prépare au pire. On espère juste que l’influenza ne viendra pas s’ajouter aux autres infections. »

 

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