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Des médias et des scientifiques rapportent que les spermatozoïdes sont en chute libre. Une nouvelle étude fait la part des choses.
Depuis quelques années, le déclin du sperme fait les manchettes : l’espèce humaine serait confrontée à un grave danger reproductif. « L’Occident pourrait devenir totalement infertile en 2045 », « La plupart des couples devront peut-être recourir à la procréation assistée d’ici 2045 », « Qui tue le sperme américain? ». À l’origine de ces allégations, une méta-analyse publiée en 2017 par l’épidémiologiste israélien Hagai Levine et ses collègues dans le journal Human Reproduction Update. Ils ont regroupé 185 études portant sur près de 43 000 hommes, ce qui leur a permis d’avancer que le nombre de spermatozoïdes a chuté de plus de 50 % chez les hommes occidentaux depuis les années 1970. Encore aujourd’hui, l’étude fait parler d’elle, en plus d’être largement reprise dans les cercles masculinistes.
C’est ce qui a poussé des scientifiques du GenderSciLab à l’Université Harvard à investiguer ces données extraordinaires et à proposer un autre cadre d’analyse dans un nouvel article scientifique publié dans la revue Human Fertility. Ils reprochent à l’étude d’Hagai Levine de reposer sur une démarche méthodologique douteuse et d’avoir abouti à des conclusions hâtives. Selon eux, il n’y aurait tout simplement pas suffisamment de preuves solides pour justifier les grands titres apocalyptiques.
Entretemps, « la recherche a été détournée par certains groupes [extrémistes] de militants des droits des hommes, et c’est un problème, avance Marion Boulicault, doctorante au GenderSciLab et première auteure de l’étude. Ces activistes associent ces allégations à un déclin de la masculinité ».
Selon Marc Lafrance, sociologue et anthropologue à l’Université Concordia, ces peurs s’inscrivent dans un mouvement de panique sociale collective et une crise de la masculinité. « Depuis 2008, avec l’effondrement économique, beaucoup d’hommes ont perdu leur emploi et en même temps leur rôle de pourvoyeur », observe-t-il. Ce phénomène n’est pas nouveau pour autant. La recherche historique montre que cette crise revient à chaque cycle de transformation économique et sociale significative. Et elle toucherait davantage les hommes occidentaux que ceux des sociétés plus traditionnelles.
Les militants masculinistes s’en font les porte-voix. « Ils sont très centrés sur l’individu, ils revendiquent l’accès sexuel au corps des femmes et le féminisme a gâché leur vie parce que le patriarcat a été démantelé, explique Marc Lafrance. On observe que ce sentiment patriarcal correspond aussi très clairement à des sentiments suprémacistes blancs. »
Une méthodologie contestable
Et la méta-analyse de 2017 n’a rien arrangé. Elle sépare les pays « occidentaux », comme ceux d’Amérique du Nord, d’Europe ainsi que l’Australie et la Nouveau Zélande, des « autres ». Une démarche méthodologique et une catégorisation largement contestée par Marion Boulicault et Marc Lafrance. Selon ces derniers, les groupes activistes ont interprété les résultats à tort et à travers pour mieux nourrir leur discours voulant que la « race blanche » soit sur le déclin. « Les fantasmes bizarres qui animent de genre de discours sont présents dans la réaction à la publication de cet article », note Marc Lafrance.
Marion Boulicault soulève également la relation hasardeuse établie par l’étude de Levine entre la quantité de spermatozoïdes et la fertilité. « Un nombre élevé de spermatozoïdes ne signifie pas forcément une meilleure fertilité. Ce n’est que l’un des nombreux facteurs qui la déterminent. Il faut prendre en compte leur forme, leur mobilité, le pH, etc. Utiliser le nombre de spermatozoïdes comme une mesure robuste de la fertilité, ça ne tient pas la route », nuance la doctorante en philosophie au Massachusetts Institute of Technology. Et la conception nécessite plus que des spermatozoïdes : elle implique des cellules provenant de deux personnes de sexe différents ainsi que leur interaction.
Par ailleurs, est-ce vraiment surprenant que le corps masculin soit en train de vivre des changements dans une époque caractérisée par des bouleversements environnementaux? Marc Lafrance pense que non. « On sait que la pollution peut affecter le corps, notamment certains plastiques qui peuvent relarguer des composés reconnus comme des perturbateurs endocriniens… ». Ces agents chimiques nuisent à la fertilité, en interférant avec les hormones sexuelles. Marion Boulicault et ses collègues rappellent d’ailleurs dans leur étude que les pays occidentaux sont loin d’être les seuls à souffrir de ce fléau, les pays à revenu faible et intermédiaire étant tout aussi exposés à la pollution, si ce n’est plus.
L’idée que la fertilité masculine serait en chute libre ne serait-elle alors qu’un mythe instrumentalisé par des extrémistes? Marc Lafrance joue l’avocat du diable. « C’est vrai que la méta-analyse [de Hagai Levine] a été récupérée de manière raciste et sexiste, mais je ne suis pas certain que ce soit entièrement juste d’attribuer cette intention aux auteurs. » Le chercheur pense qu’il ne faut pas écarter complètement cette étude pour autant. « Il faut éviter les conclusions faciles. Tout ce que cette étude montre, c’est ce qui a déjà été dit dans d’autres études. C’est une synthèse, une compilation, c’est tout. »
À lire :
- Notre article de 2017 sur la méta-analyse.
- Entrevue sur les perturbateurs endocriniens avec Rémy Slama