Illustration: François Berger
Plus de la moitié de la population mondiale a eu à se confiner depuis le début de 2020. Que savons-nous des effets de l’isolement sur le corps et l’esprit? La science se penche sur le sujet depuis des décennies.
Cyprien Verseux est un expert du confinement, rodé aux heures qui s’égrènent à la fois vite et lentement. Cet astrobiologiste français a passé deux ans de sa jeune existence isolé du monde extérieur. La première fois, en 2015, il intègre, avec cinq coéquipiers, un dôme de 11 m de diamètre simulant un habitat martien sur le flanc d’un volcan hawaiien. Cette mission nommée HI-SEAS IV, financée par la NASA, dure 366 jours et vise à s’assurer qu’un équipage peut rester soudé et sain d’esprit pendant des mois en vue d’un éventuel voyage vers Mars. Deux ans plus tard, le scientifique rejoint la base de recherche franco-italienne Concordia, en Antarctique, pour y passer l’hiver polaire avec 12 autres personnes. Dans les deux cas, il mène des travaux de recherche en microbiologie puis en glaciologie, mais il joue aussi les cobayes : il remplit un journal de bord et des centaines de questionnaires sur ses sautes d’humeur ou ses symptômes physiques dans le but d’aider des psychologues à mieux comprendre les effets de l’isolement.
« Ce qui manque le plus, c’est la nouveauté. On voit toujours les mêmes personnes, on répète les mêmes tâches, on ne change jamais de décor », nous explique le chercheur de 30 ans du laboratoire de microbiologie spatiale appliquée qu’il dirige depuis 2019 en Allemagne. À côté de ce qu’il a vécu, les confinements plus ou moins stricts imposés à la population mondiale depuis le printemps 2020 ont des allures de promenades de santé… « Sauf que cette fois, on ne l’a pas choisi », dit-il. Une nuance de taille !
C’est grâce à des volontaires comme Cyprien Verseux que les scientifiques ont une idée assez précise des effets de la vie en milieu confiné et isolé. Des générations d’hivernants et d’explorateurs polaires, d’astronautes, de spéléologues et de sous-mariniers ont ainsi expérimenté en avant-première le mélange de solitude et de promiscuité auquel nous avons goûté au cours de la pandémie. Pour Alexander Choukèr, directeur du laboratoire Stress et immunité à l’Université de Munich, il n’y a aucun doute : ce que nous vivons avec la COVID-19 n’est peut-être pas aussi extrême qu’une virée au pôle Sud, mais les changements subis au quotidien sont draconiens pour la plupart d’entre nous. De plus, la situation est aggravée par l’incertitude quant à la durée de la crise. « En Antarctique, on sait quand la mission se termine », commente le médecin. Dans un article paru dans npj Microgravity en octobre 2020, le Dr Choukèr affirmait que « le monde est en train de vivre la plus grande expérience d’isolement de l’histoire ».
« Les connaissances acquises au cours des études spatiales ou polaires peuvent nous servir aujourd’hui », assure-t-il, pour mieux comprendre les répercussions de l’isolement et de la distanciation sociale. Il en sait quelque chose : il a fait partie de l’équipe évaluant la santé des participants de Mars 500, la plus longue simulation spatiale jamais réalisée. L’expérience, conduite en Russie jusqu’en 2011, a duré pas moins de 520 jours…
Les dérèglements cités dans la littérature scientifique sont multiples : fatigue, dépression, troubles du sommeil et de l’humeur, anxiété… « Mais il n’y a pas que des effets psychologiques. Quand l’environnement change de façon extrême, presque tous les organes sont perturbés, et le système immunitaire est particulièrement touché », résume Alexander Choukèr.
Torture et manipulation
Dans le cerveau, le stress peut aussi affecter presque toutes les fonctions, comme l’ont appris, parfois bien malgré eux, les pionniers qui ont défriché la science de l’isolement. « L’une des premières anecdotes est l’expédition scientifique belge Belgica, dont l’équipage s’est retrouvé pris dans les glaces de l’Antarctique en 1898 », raconte Alexander Choukèr. Ce premier hivernage forcé fut l’occasion, pour l’explorateur Frederick Cook, de décrire la « mélancolie » et l’incapacité progressive de ses coéquipiers à se concentrer et à réfléchir.
Mais c’est surtout dans les années 1950, en pleine guerre froide, que la science de l’isolement prend son essor. À l’époque, on craint par-dessus tout la manipulation mentale − mais on souhaite bien sûr maîtriser les esprits ennemis. À la fin des années 1960, une quinzaine de centres nord-américains, pour la plupart financés par la CIA, se consacrent ainsi à l’étude de la « privation sensorielle », qui est vue comme une technique efficace de lavage de cerveau. L’une des expériences les plus connues est menée à l’Université McGill par Donald Hebb. Ce neuropsychologue isole des étudiants (volontaires et payés) dans des pièces minuscules sans bruit, sans lumière et sans aucun contact humain. Précisons qu’ils peuvent aller aux toilettes et qu’on leur apporte des repas. Mais le chercheur leur fait aussi porter des gants et entoure leurs bras de carton pour inhiber leur sens du toucher. Sans surprise, au bout de quelques heures, les cobayes s’agitent, deviennent anxieux, ont des hallucinations, parlent à voix haute. Aucun d’entre eux ne résiste plus de quelques jours. En 2008, la chaîne BBC reproduit l’expérience avec six volontaires pendant 48 heures. Encore une fois, le spectacle fait pitié : anxiété, détresse, paranoïa, troubles du raisonnement…
« L’isolement extrême est une forme de torture, rapporte Cécile Rousseau, professeure au Département de psychiatrie de l’Université McGill, qui a travaillé avec des réfugiés et des victimes de supplices. Sans stimulation extérieure, on perd ses repères spatiotemporels ainsi que la connexion protectrice avec la réalité. On entre dans un monde intérieur et cela peut mener à la psychose. »
Les effets psychologiques de l’incarcération font l’objet de nombreux travaux, d’autant que les isolements imposés (torture, prises d’otages, attentats, accidents) ne sont pas si anecdotiques : rien qu’aux États-Unis, environ 60 000 prisonniers sont placés en « confinement maximal », coupés du monde 23 heures par jour, selon plusieurs rapports. Et ce, parfois pendant des mois, alors que l’Organisation des Nations unies considère un isolement de plus de 15 jours comme de la torture. Au Canada, la pratique est bannie depuis 2019, mais un récent rapport souligne qu’elle est toujours en vigueur dans certaines prisons fédérales.
Seuls ensemble
Ce sont heureusement des situations plus éthiques qui occupent les chercheurs de nos jours ; et sauf exception, plutôt que des individus seuls, ce sont de petits groupes qui sont scrutés à la loupe. Principalement en vue des vols spatiaux de longue durée. « Nous voulons que la NASA prenne au sérieux le facteur humain dans l’équation », indique Kim Binsted, la chercheuse responsable du projet HI-SEAS à l’Université d’Hawaii.
Au terme de cinq missions dans le dôme, un constat s’impose : « Quels que soient le processus de sélection et la préparation des participants, il y a des conflits, dit-elle. C’est inévitable, même si la cause des frictions varie d’une équipe à l’autre. » Divergences de caractères, problèmes de leadership ou difficultés personnelles : dans tous les cas, ça explose !
C’est ce qu’a confirmé en 2019 une revue de la littérature publiée dans Frontiers in Psychology, qui a passé au crible 72 études effectuées dans des groupes isolés. « Après 90 jours ou 40 % du temps de mission écoulé, toutes les équipes ont rapporté au moins un accrochage », concluent les auteurs.
Si, au plus fort du confinement, alors que vous étiez cloîtré avec conjoint, enfants ou colocataires, votre impatience a atteint des sommets, rassurez-vous : même les astronautes, ces êtres exceptionnels par bien des aspects, craquent en entendant leurs collègues mastiquer. « Ils sont irrités par des microstimulus, par des bruits ou les habitudes des autres… Des gens normaux se sauteraient à la gorge en quelques jours ; eux, ça leur prend un peu plus de temps, mais ils n’y échappent pas », témoigne en riant Kim Binsted.
Greg Décamps, chercheur à l’Université de Bordeaux, explique les sautes d’humeur par le « syndrome général d’adaptation », qui décrit trois phases de réponse face aux agressions extérieures. « La première, c’est la phase d’alarme. Lorsqu’on découvre le nouvel environnement, on panique, on pense qu’on ne va pas y arriver. On entre ensuite rapidement dans la phase de résistance, où l’on tente de reprendre le contrôle sur la situation. Or, dans les missions spatiales ou polaires, la seule chose qu’on peut contrôler, ce sont les autres. On essaie donc d’agir sur leur comportement, ce qui donne lieu à de l’agressivité, à laquelle le groupe répond par une contre-agressivité », note le psychologue, qui a beaucoup travaillé avec des hivernants de la base Concordia, gérée par les instituts polaires français et italien. Puis vient la troisième phase, celle de la résignation. « Je parle plutôt d’acceptation. On n’a pas d’autre choix que de s’adapter et ce n’est pas forcément négatif », affirme-t-il.
Le stress lié à ces contraintes se manifeste dans quatre grands domaines, ajoute le psychologue : émotionnel, relationnel, physique et occupationnel. Outre les baisses de moral et l’agressivité, il y a des perturbations somatiques : maux de tête, de dos, troubles de l’appétit… « Sur le plan du travail, on ne parvient plus à s’organiser, on se démotive ou alors on prend certains risques. Pendant la pandémie, notre adaptation a pu entraîner des problèmes dans ces quatre sphères. Et c’est normal : l’absence de réaction serait plus problématique. »

Installé à 2400 m d’altitude sur le volcan Mauna Loa, le dôme de HI-SEAS est un habitat d’environ 110 m2. Il a abrité cinq équipages de six personnes; d’autres missions pourraient avoir lieu après la pandémie.

Lors de l’expérience Mars 500, en Russie, six hommes sont restés enfermés dans des modules simulant un vaisseau et une base martienne. Les sorties n’étaient possibles qu’en combinaison spatiale, comme dans les missions HI-SEAS.

En Antarctique, la nuit polaire totale dure trois mois et les températures peuvent atteindre -80 °C. Maintenir la base Concordia en activité durant les mois d’hiver nécessite la présence d’une dizaine de personnes.

Située à à 3 200 m d’altitude au beau milieu de l’Antarctique, la base Concordia est la station scientifique la plus isolée du monde. Durant neuf mois, toute évacuation est impossible. Images : NASA ; MARS 500 ; ESA/IPEV/PNRA–S. GUESNIER
Cerveau vulnérable
Manque de lumière et monotonie conduisent aussi les hivernants vers la fameuse « mélancolie » qui avait touché l’équipage du Belgica. Ce qu’on appelle désormais le syndrome mental d’hivernage se traduit entre autres par une faible réactivité et même des altérations cognitives. Un ralentissement que Cyprien Verseux a connu en Antarctique, après ses mois de nuit polaire à -80 °C. « On s’en rend compte à la fin de l’hivernage, quand les estivants arrivent dans la station. On a l’impression qu’ils sont hyperactifs, surexcités », se souvient-il.
La léthargie des hivernants n’est d’ailleurs pas qu’une impression. L’isolement affecte les structures cérébrales, en particulier l’hippocampe, une région associée à la mémoire et au repérage spatial. C’est ce qu’a montré une étude d’imagerie menée auprès de neuf scientifiques ayant séjourné 14 mois en Antarctique. Publiée fin 2019 dans le New England Journal of Medicine, elle révèle que le gyrus dentelé, une sous-partie de l’hippocampe, a rétréci de sept pour cent entre leur départ et leur retour. Cette réduction était liée à de moins bonnes performances aux tests cognitifs. D’autres zones du cortex avaient aussi perdu du volume et l’on ignore encore si ces changements sont réversibles.
Du côté immunitaire, c’est aussi la débandade. Les confinés se retrouvent dans un état d’inflammation permanente. « Le système est en état d’alerte. Si on le stimule, les réponses sont extrêmement puissantes ! Un peu comme un arc bandé, prêt à décocher ses flèches », illustre Alexander Choukèr. Mais alors que l’immunité innée est très réactive, causant par exemple des problèmes cutanés, d’autres fonctions immunitaires sont au contraire « paralysées ». « La réponse antivirale est inactivée, mentionne le chercheur, qui vient de publier une étude sur le sujet. C’est intéressant dans le contexte actuel. » Voire inquiétant !
« Je parie qu’on tombera tous malades quand les restrictions seront levées ! commente Kim Binsted. À force de ne plus croiser personne, notre système immunitaire n’est plus entraîné. » Elle peut en témoigner, elle qui a passé quatre mois en isolement dans l’Arctique canadien en 2007 pour une mission « martienne ». À sa sortie, l’équipe a enchaîné les infections virales !
Loin des nôtres
Et nous, dans tout ça ? Il n’y a pas besoin d’être perdu dans l’hiver antarctique pour subir les affres de l’isolement. « Toutes les études le prouvent : l’isolement réel n’a en fait que très peu de conséquences sur la santé par comparaison avec le sentiment d’isolement, qui est perçu de façon purement subjective », résume Greg Décamps. La solitude, due au décalage entre les contacts sociaux souhaités et les contacts réels, est un fardeau lourd à porter. Plusieurs études, surtout menées chez les personnes âgées avant la pandémie, montrent que ce sentiment augmente le risque de déclin cognitif, de démence, d’accidents cardiovasculaires, d’hypertension et de mortalité en général. Avec la pandémie, « deux groupes sont principalement affectés : les aînés déjà isolés, qu’on a enfermés dans leur chambre pour les protéger. Et les adolescents, qui ont pour tâche de devenir des adultes en se séparant de leurs parents. En les empêchant de le faire, on va contre leur développement normal, ce qui crée de l’anxiété, des conflits, des dépressions », rapporte Cécile Rousseau, qui a sondé 3 000 Québécois au printemps 2020. Sans surprise, les adultes déjà vulnérables avant la crise sont également fragilisés.
Récemment, des chercheurs de l’Institut-hôpital neurologique de l’Université McGill ont constaté que le sentiment de solitude donnait lieu lui aussi à une « signature » particulière dans le cerveau. Grâce aux données d’imagerie cérébrale de 40 000 personnes, consignées dans la biobanque du Royaume-Uni, l’équipe a découvert que les individus qui se sentent seuls ont des connexions plus intenses dans le « réseau cérébral par défaut ». Ce réseau regroupe des régions qui s’activent lorsque le cerveau est perdu dans ses pensées, qu’il fait appel à l’imagination, se projette dans le passé ou l’avenir.
L’étude, publiée dans Nature Communications en décembre 2020, porte donc à croire que le cerveau compense le vide social par des interactions imaginaires. Est-ce là encore un signe d’adaptation ? Peut-être, mais cela ne remplace en rien les interactions réelles. « Les gens qui ont vécu seuls les pires moments de la pandémie ont expérimenté un environnement très routinier et répétitif, comme dans les maisons de retraite. C’est très mauvais, cela aggrave les processus anxiodépressifs », déplore Greg Décamps.
Et pour celles et ceux qui sont bien entourés, la multiplication des appels sur Zoom, les échanges sur les réseaux sociaux et l’apparente connexion avec le reste du monde ne sont que des pis-aller. Rien ne vaut un câlin ni même une tape dans le dos. « La définition de la solitude doit être repensée, estime Cécile Rousseau, également chercheuse à l’Institut de recherche du Centre de universitaire de santé McGill. Pour certains, le monde virtuel est devenu émotionnellement plus important que le monde tangible. Or, je remarque chez mes patients et mes proches un besoin de proximité. Il manque les signaux de communication non verbaux, qui passent par le corps. »
Dans une étude en prépublication, portant sur 1 700 participants, Katerina Fotopoulou, professeure de neurosciences au University College de Londres, mentionne que ceux qui ont été privés de « contacts intimes » depuis la crise vont moins bien, psychologiquement, que ceux qui ont droit à des caresses et des câlins fréquents. « Le toucher permet à notre monde intérieur d’être relié à l’extérieur. Ce sens est également unique sur le plan social, car vous pouvez vous occuper d’un bébé sans voir ni entendre, mais pas sans le toucher », fait-elle observer.
Alors que faire en attendant de serrer nos proches dans nos bras ? Adopter les stratégies des hivernants et des astronautes, répond Cyprien Verseux, qui assure que, s’il a bien supporté l’enfermement, c’est qu’il y avait été préparé. Les mots clés : loisirs et discipline. Il faut ensuite mettre ces activités au programme et les effectuer avec la même rigueur que d’autres « tâches de mission ». Enfin, « évitez de surfer sur Internet sans but. Vous aurez l’impression de répondre à un besoin, mais, en fait, cela vous empêche de vous consacrer à quelque chose de constructif », reprend l’astrobiologiste, qui a appris le ukulélé dans le dôme d’HI-SEAS.
Loin d’être traumatisé par ses expériences, il n’exclut pas de repartir sous peu dans un environnement moins confortable que la ville de Brême. Il compte poser sa candidature auprès de l’Agence spatiale européenne pour devenir astronaute. En vue d’un confinement de plus, mais, cette fois, avec la tête dans les étoiles.
Perdre la notion du temps
Au printemps, sept femmes et sept hommes se sont isolés dans une grotte, en France, durant 40 jours, sans aucun moyen de connaître l’heure. La mission, baptisée Deep Time, avait pour but de mieux comprendre l’adaptation de l’organisme à l’enfermement.
L’expérience faisait écho à celles du spéléologue français Michel Siffre, qui a passé plusieurs mois dans des grottes sans repère temporel. En 1972, il est resté presque sept mois sous terre au Texas, bardé de sondes et d’électrodes, sous l’œil de scientifiques de la NASA. Le « spéléonaute » a tenu bon, malgré le ralentissement cognitif et les idées suicidaires. Ce pionnier a contribué à faire avancer les connaissances en chronobiologie, révélant que l’horloge interne se calait sur un cycle de 25 heures plutôt que de 24.