Les cartes anciennes sont loin d’être banales, elles racontent l’évolution de la vision du monde.
Ding! Un message atterrit sur la page Facebook de Québec Science un jour de juin 2020. « Bonjour, simplement vous informer que la carte que vous montrez n’est pas correcte. Le Groenland est plus petit que l’Amérique latine. Votre carte présente une version tordue de la réalité. C’est peu scientifique de votre part ! » Le jeune homme à l’œil de lynx fait référence à une carte de l’Organisation mondiale de la santé accompagnant un article sur la COVID-19 où le Groenland paraît plus grand que l’Amérique du Sud. En réalité, il est sept fois plus petit que ce continent !
L’anecdote illustre bien le défi que plusieurs cartographes ont eu à relever au fil des siècles : comment reproduit-on la planète toute ronde sur une surface plane ?
La science cartographique a pris son envol au 1er siècle. L’astronome grec Claude Ptolémée inscrit dans un volume appelé Geographia les noms et coordonnées d’au moins 8 000 lieux, qui serviront de connaissances de base aux cartographes. « Il a été le premier à utiliser des coordonnées géographiques, la longitude et la latitude, pour localiser un point dans le monde », souligne Lauren Williams, bibliothécaire aux livres rares et collections spécialisées de l’Université McGill.
Le savoir de Ptolémée atteint l’Afrique et l’Asie, mais semble être tombé dans l’oubli pendant des siècles en Europe. Les connaissances du géographe refont surface en 1493 dans l’encyclopédie illustrée Chronique de Nuremberg. Celle-ci contient une carte inspirée de son travail qui montre une vision intéressante de la Terre à cette époque où le Nouveau Monde n’a pas été encore découvert. « On voit des inexactitudes telle la représentation de l’océan Indien comme une étendue d’eau fermée. Les gens pensaient qu’il était impossible de faire le tour du continent africain », indique Lauren Williams. Au Moyen Âge, les Européens croient que le monde a été formé par les trois fils de Noé après le déluge. Ceux-ci figurent d’ailleurs dans trois coins de la carte tenant la Terre dans leurs mains.
Quelques décennies plus tard, la projection de Mercator bouleverse le monde de la cartographie : c’est comme si l’on avait inséré la Terre dans un cylindre pour la compresser et la dérouler ensuite. Elle a été imaginée par Gerardus Mercator, un cartographe et géographe flamand qui a conçu ses premières cartes en 1569. Sa force est de conserver les distances nautiques entre deux points, ce qui était crucial pour les grands explorateurs de l’époque. « Le but de Mercator était d’inventer une projection utile à la navigation. Il n’essayait pas de représenter objectivement le monde tel qu’il était et ne se souciait pas des étendues terrestres, explique Lauren Williams. Les cartes dessinées selon la projection de Mercator ont permis aux marins de naviguer très loin sans avoir à changer le réglage de leur boussole. Tant qu’ils maintenaient le cap, ils arrivaient exactement là où ils pensaient aller. Il s’agissait d’un développement majeur en navigation et en cartographie. »
La projection de Mercator est encore la technique la plus utilisée de nos jours en cartographie. En contrepartie, comme le soulignait notre internaute sur Facebook, elle déforme certains points de la planète au fur et à mesure qu’on s’éloigne de l’équateur, ce qui explique la taille gênante du Groenland. « Mercator lui-même a reconnu que la façon dont le monde était dessiné sur sa carte était inexacte. Mais pourquoi sa représentation est-elle toujours populaire ? » se demande Lauren Williams. La question est d’autant plus pertinente que pas moins d’une soixantaine de projections ont été créées depuis Mercator – sans qu’aucune soit parfaite.
Mercator lui-même a reconnu que la façon dont le monde était dessiné sur sa carte était inexacte. Mais pourquoi sa représentation est-elle toujours populaire ? »
Lauren Williams, bibliothécaire aux livres rares et collections spécialisées de l’Université McGill
Sirènes et castors
Les cartes se sont raffinées au fur et à mesure des nombreuses expéditions maritimes. Il n’était pas rare d’y voir, en plus des étendues de terres, des ornements : armoiries, anges, sirènes, monstres marins, bateaux, cannibales, baleines, histoire illustrée… Certains de ces ornements possédaient une signification particulière ; par exemple, la baleine symbolise la résurrection et les obstacles que les navigateurs ont dû affronter. D’autres dessins servaient à remplir le vide d’une carte ou à raconter une histoire ; c’était l’usage qu’en faisait le Flamand Jodocus Hondius, graveur et cartographe. Il fut l’un des premiers à réaliser des cartes du Nouveau Monde. Alban Berson, cartothécaire à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), pointe un bateau au large de la Virginie sur une carte de Hondius datant du début du 17e siècle. « Les Amérindiens avaient une technique inusitée pour construire leur embarcation dans un tronc d’arbre au moyen d’un feu contrôlé qui brûlait l’intérieur. Cette technique de fabrication, inconnue des Européens, a tellement impressionné Hondius qu’il l’a illustrée sur sa carte », relate le cartothécaire. Cette pratique se voulait aussi informative qu’esthétique, selon Alban Berson. « Pour le propriétaire d’une carte, la fiabilité des données géographiques et topographiques est importante, mais si elle est enjolivée, c’est aussi un atout », dit-il. Les cartes destinées aux rois et à leurs conseillers sont particulièrement spectaculaires.
Allier la minutie au style était la spécialité du grand navigateur français Samuel de Champlain, fondateur de la ville de Québec en 1608. Encore aujourd’hui, il est reconnu pour ses cartes très précises. Elles ont permis aux historiens de recréer ses voyages. « Champlain était un promoteur du Nouveau Monde. Il voulait absolument le coloniser, s’y installer et le déclarer territoire français. Il a toujours fait la promotion de cet endroit, qu’il trouvait riche en ressources naturelles », expose Ann Marie Holland, bibliothécaire aux livres rares et collections spécialisées de l’Université McGill et spécialiste des cartes du célèbre explorateur.
Ainsi, des plantes et des animaux (castor, rat musqué, renard) ornent l’une de ses cartes, datée de 1613. En montrant les richesses de cette nouvelle contrée, Champlain cherchait à y attirer ses compatriotes et à séduire des investisseurs pour ses traversées. Sur cette même carte, on peut voir quatre Amérindiens vaquant à différentes occupations. « Les peuples autochtones étaient considérés comme des guerriers, mais aussi comme des agriculteurs. Champlain essayait donc de dépeindre ces deux côtés », détaille Ann Marie Holland.

Dans les années 1760, le général James Murray met sur pied un immense projet de cartographie de la vallée du Saint-Laurent. Une équipe d’ingénieurs militaires qualifiés accompagnent le capitaine Samuel Holland pour effectuer cette tâche, qui les mènera dans tous les villages. Image: Bibliothèques et Archives Canada
Une arme politique
Peu importe la perspective choisie, les cartographes ne sont pas impartiaux. « Les gens pensent que les cartes, anciennes ou récentes, sont des documents neutres, fait observer Isabelle Charron, archiviste des cartes anciennes à Bibliothèque et Archives Canada. La carte est fiable, mais il y a toujours une intention ou une façon de représenter la réalité qui en occulte d’autres. Il faut donc la lire avec cela en tête. »
Le professeur d’histoire de l’Université de Sherbrooke Tristan Landry analyse notamment la part de vérité dans les cartes anciennes. Il donne l’exemple de Londres au 17e siècle : les quartiers pauvres n’étaient pas signalés ! « L’idée était de montrer une image parfaite de la ville », remarque-t-il. À notre époque, certaines villes utilisent ce subterfuge. Ainsi, à l’occasion des Jeux olympiques de Rio de Janeiro, en 2016, une carte touristique produite par les autorités municipales ignorait les favélas adjacentes aux lieux de compétition.
Objet de mensonges, les cartes peuvent aussi devenir des armes politiques et faire couler le sang. Pendant la guerre de Sept Ans, qui s’est déroulée de 1756 à 1763, l’armée britannique voulait conquérir la vallée du Saint-Laurent. Cependant, elle connaissait mal le fleuve, un cours d’eau difficilement navigable. Ce sont les Français qui possédaient les cartes les plus fiables. « Les Britanniques essayaient de voler ces cartes, raconte Isabelle Charron. Ils étaient prêts à tout pour obtenir des informations géographiques et sont même allés jusqu’à enlever des pilotes français du Saint-Laurent. » Du même souffle, l’archiviste rappelle la grande valeur des cartes anciennes. « Il faut s’imaginer tous les efforts humains et financiers nécessaires pour recueillir des renseignements géographiques alors que les satellites n’existaient pas. » Après le siège de Québec, le général James Murray met sur pied un immense projet de cartographie de la vallée du Saint-Laurent. « Murray devait se dire que plus jamais il ne se retrouverait dans cette fâcheuse position de ne pas connaître assez bien un territoire », estime Isabelle Charron. Cette très grande carte, produite en sept exemplaires, mesure 15 m de long sur 1 m de large. Bibliothèque et Archives Canada possède d’ailleurs deux copies de ce document en couleurs, dont celle qui appartenait à Murray. On y trouve des routes et des villages des années 1760 ainsi que leur nombre d’habitants, les hommes en âge de prendre les armes, la localisation des moulins, etc.
Encore aujourd’hui, malgré la précision des données satellitaires, des cartes dessinées autrefois se révèlent fort précieuses. Lors de l’invasion de l’Afghanistan par les États-Unis en 2001, les Américains se sont servis des cartes soviétiques parce qu’elles « indiquaient les meilleurs emplacements pour les points d’eau. L’armée pouvait donc arriver avec des repas déshydratés sans avoir à transporter d’eau », rapporte le professeur Tristan Landry.
Désormais, les cartes modernes sont accessibles en quelques clics sur nos appareils numériques. Mais le savoir séculaire est inscrit dans leur ADN : Google Maps utilise encore la projection de Mercator, car elle s’avère la plus appropriée à petite échelle en préservant les angles droits. Personne ne voudrait d’une carte où les rues, pourtant en ligne droite, sont déformées. C’est là l’avantage indéniable de cette projection et ce qui explique son incroyable longévité.
Et pour en revenir à notre internaute avisé et au Groenland : sachez que, pour résoudre les enjeux de proportion de la projection de Mercator, une nouvelle représentation a été proposée dans les années 1970. Appelée Gall-Peters, du nom des deux cartographes qui ont contribué à son émergence (séparément, à des siècles différents !), elle respecte la proportion réelle des continents…, mais déforme aussi certains endroits de la planète : elle donne l’impression que la Terre est en train de fondre !

Bibliothèque de l’Université McGill
Sombres desseins cartographiés
Les cartes dévoilent parfois le côté obscur de l’humanité, comme celles très troublantes créées par le régime nazi pendant la Seconde Guerre mondiale. « Les Allemands dessinaient des cercles noirs pour localiser et estimer la taille des différents groupes ethniques, plus particulièrement des Juifs, dans l’Europe centrale et l’Europe de l’Est, dans le dessein avoué de les faire disparaître, raconte Christopher Lyons, bibliothécaire en chef aux livres rares et collections spécialisées de l’Université McGill, encore ébranlé par le souvenir de ces cartes. Je n’ai jamais regardé le mal d’aussi près. »
De son côté, Tristan Landry, de l’Université de Sherbrooke, a réussi à mettre la main sur une carte du renseignement militaire soviétique imprimée en 1981 à Moscou, pendant la guerre froide. Elle montre les alentours de Montréal et aurait été réalisée par des agents soviétiques qui devaient habiter la ville, puisqu’ils semblaient en connaître les moindres détails. « On y décrit la hauteur des ponts, une information utile pour savoir si les bateaux peuvent passer en dessous, ainsi que le poids supporté par ces structures. On indique aussi les lieux où se trouvent les antennes radio, les réserves de pétrole militaire et civil, les bâtiments appartenant à l’armée canadienne… » Quel était l’objectif de cette carte ? Tristan Landry l’ignore, mais elle n’était assurément pas destinée à guider le public dans les rues de la métropole.
Les erreurs en série
Au cours de l’histoire, les cartes se sont perfectionnées au fil des périples des explorateurs. Cependant, quand une erreur était commise, elle pouvait se répéter pendant des siècles ! Alban Berson, de BAnQ, prépare d’ailleurs un livre complet sur ce sujet. « L’exemple le plus connu est celui de la Californie qui, pendant deux siècles [du 16e au 18e], a été représentée comme une île », relate-t-il. Ces cartes imparfaites font le bonheur des collectionneurs. Il existe d’ailleurs une collection consacrée à « l’île » californienne qui réunit 750 de ces cartes loufoques à l’Université Stanford, en Californie.
La technologie moderne ne protège pas toujours contre ces erreurs. La preuve : l’île de Sable, près de la Nouvelle-Calédonie, figure pour la première fois sur une carte en 1774. Elle sera longtemps répertoriée sur certains atlas et mappemondes – y compris dans Google Maps. Mais il a fallu attendre le voyage d’un navire de recherche scientifique en 2012 pour constater que cette île n’a jamais existé !