Santé
Gary Kobinger : « Les interrogations sur les vaccins sont valides »
Photo : Daniel Schludi – Unsplash
Pour la première fois dans l’histoire de la médecine, des vaccins ont pu être mis au point et même approuvés moins d’un an après l’émergence d’un nouveau pathogène.
Cette impressionnante rapidité soulève aussi son lot de craintes et d’incompréhensions. A-t-on sacrifié la sécurité? Quels sont les risques? Et qu’advient-il des autres vaccins en développement? Gary Kobinger connaît bien les enjeux de la recherche vaccinale. Le microbiologiste, directeur du Centre de recherche en infectiologie de l’Université Laval, a participé au développement d’un vaccin contre la fièvre Ebola, travaillé sur un vaccin contre le Zika et le VIH.
Impliqué à plusieurs niveaux dans le développement de candidats-vaccins contre le SARS-CoV-2, notamment auprès de l’entreprise québécoise Médicago, il fait le point, pour Québec Science, sur ces questions essentielles.
***
Québec Science: En moins d’un an, les scientifiques ont réussi à mettre au point deux vaccins approuvés (ou en voie de l’être) et à en amener une dizaine d’autres en phase finale d’essai clinique. C’est du jamais-vu!
Gary Kobinger: Oui, et cela s’est fait grâce à un effort sans précédent de coordination et de collaboration au niveau mondial. Les vaccins à ARN, notamment, vont devenir une nouvelle arme incroyablement rapide contre les virus émergents. Ce succès va redéfinir notre capacité à faire face aux prochaines épidémies – car il y en aura assurément d’autres, avec des virus potentiellement plus dangereux.
Le développement de ces nouveaux outils va non seulement révolutionner la recherche de nouveaux vaccins, mais aussi celle d’outils diagnostiques et thérapeutiques.
Mais il faut que l’on comprenne, à l’échelle mondiale, que l’on doit s’intéresser aux maladies infectieuses de manière constante, pas seulement quand on est face à une pandémie.
QS: Le fait d’être allé assez si vite pour mettre au point des vaccins inquiète certaines personnes. Elles ont l’impression qu’on s’est précipités en sacrifiant la sécurité. Que leur répondez-vous?
GK: Ces interrogations sont valides. On sort de notre zone de confort, d’habitude cela prend 10 ans pour qu’un vaccin soit homologué. Ce n’est pas surprenant que les gens se posent des questions. Avant que le Royaume-Uni commence la vaccination, il n’y avait que 35 000 personnes qui avaient reçu le vaccin de Pfizer pendant l’essai clinique (sur un total de 44 000 personnes incluses dans l’essai). C’est une population limitée, bien que représentative de la population normale. On peut donc s’attendre à voir des effets secondaires chez les personnes vaccinées qui n’ont pas pu être détectés lors des essais.
Les cas d’exception, qui présentent des effets secondaires rares, seront décelés dans ce qu’on appelle la phase 4, la surveillance qui se poursuit après l’approbation de tous les vaccins. Ce n’est pas réservé aux vaccins anti-COVID.
C’est possible qu’un des vaccins soit finalement retiré du marché ou remplacé par un vaccin avec une efficacité équivalente, mais plus sécuritaire. Mais on ne peut pas le prédire.
QS: Y a-t-il un risque d’effets indésirables à long terme?
GK: La grosse majorité des effets secondaires liés à la vaccination sont détectés dans les 6 semaines suivant l’injection. Et les effets les plus sévères, comme les chocs anaphylactiques, surviennent en général proches de l’injection; c’est pour cela qu’on demande aux gens de rester sur place 15 à 30 minutes après une vaccination.
Cela ne veut pas dire qu’il ne peut pas y avoir des effets à plus long terme, mais ils sont rares. Les vaccins à ARN et à adénovirus, qui sont en cours de développement, sont des vaccins inflammatoires [ils provoquent une forte réaction d’inflammation qui contribue à leur efficacité]. C’est spéculatif, mais possible que dans 5 ou 15 ans, une minorité de gens vaccinés aient certaines complications additionnelles comme peut-être des douleurs articulaires dues à la forte réaction immunitaire. C’est surtout dans les cohortes de survivants à certaines maladies infectieuses (comme l’influenza, Ebola) que l’on observe ce type de problèmes, avec une intensité beaucoup plus forte que chez les personnes vaccinées, car le virus crée une inflammation encore plus grande.
QS: Ce que vous dites, c’est qu’il est moins risqué de se faire vacciner que de contracter la maladie?
GK: En fait, la vaccination est toujours envisagée en considérant la balance bénéfices/risques. Les premières personnes vaccinées contre la COVID-19 ont plus de 80 ans. Pour elles, on a vu que la mortalité associée au virus pouvait être de 40%. Les effets secondaires éventuels du vaccin dans 15 ans, ce n’est pas un problème majeur pour ces aînés. Par ailleurs, ils ont très peu de risques de réactions allergiques.
Pour les plus jeunes, par exemple chez les 20 à 30 ans, la mortalité liée à la COVID-19 est très faible. Avec les vaccins de Moderna et Pfizer, on a observé des effets secondaires marqués (fièvre, douleurs musculaires, exceptionnellement quelqu’un de non fonctionnel pendant 2-3 jours), chez une trentaine de personnes sur 60 000-70 000. Même dans les groupes jeunes, la vaccination semble moins risquée que le virus.
QS: Aux États-Unis, les autorités de santé envisagent de mener un essai clinique sur des adolescents et des enfants pour évaluer les vaccins. Sachant que le coronavirus est le plus souvent bénin chez eux, est-ce vraiment nécessaire de les vacciner?
GK: De prime abord, cela ne me paraît pas forcément utile de vacciner la population de moins de 20 ans, voire de moins de 30 ans. En revanche, c’est important d’avoir l’indication approuvée pour les exceptions. Il faut comprendre que pour l’instant, ce serait illégal d’administrer le vaccin de Pfizer à un enfant, car il n’a pas été testé chez les moins de 16 ans, par exemple.
Mais dans certaines situations exceptionnelles, on aimerait avoir l’option d’utiliser ce vaccin chez un enfant. Prenons l’exemple d’un enfant qui a une leucémie, qui a subi une chimiothérapie. Son système immunitaire est affaibli et il pourrait mourir s’il contractait la COVID-19. Ce serait adéquat que ses frères et sœurs puissent être vaccinés, si la famille le souhaite, pour le protéger, lui. Mais pour ça il faut avoir l’approbation, d’où l’intérêt d’un tel essai clinique.
J’insiste sur le fait que la vaccination doit rester une option. Les «passeports immunitaires » envisagés en Ontario peuvent se justifier pour les voyages (d’ailleurs cela existe déjà pour la fièvre jaune), mais il ne faut pas pénaliser les gens qui ne veulent pas se faire vacciner, par exemple en les empêchant d’aller au restaurant ou au cinéma… Ça ne ferait qu’augmenter la méfiance.
QS: Pour l’instant, ce sont les nouveaux vaccins, notamment ceux à ARN, qui sont en tête de la course. Êtes-vous inquiet pour les autres vaccins en développement? Ont-ils toujours leur place?
GK: Ce n’est pas parce que les vaccins à ARN fonctionnent qu’ils sont l’outil ultime. Je n’ai jamais vu en vaccinologie un vaccin idéal. Jamais. Et cela m’étonnerait beaucoup qu’il n’y ait pas d’autres vaccins plus adaptés pour certaines sous-populations.
Le coût va aussi être un aspect important, la logistique, le stockage, le nombre de doses, la facilité à les produire dans plusieurs pays, etc. J’espère que l’approbation de ces premiers vaccins ne va pas ralentir les autres plateformes vaccinales.
Le vaccin de Sanofi-GSK, par exemple, a obtenu de bons résultats dans la tranche de population plus jeune, mais de moins bons chez les personnes âgées, ce qui les a conduit à annoncer un «retard». En fait, ils viennent de se créer la meilleure niche pour vacciner tous les adultes: leur vaccin est efficace, très peu réactogène [il entraîne peu de réactions indésirables immédiates]. Pour les gens qui ont des inquiétudes avec les nouvelles techniques comme les vaccins à ARN, cela pourrait être rassurant d’avoir recours à ce vaccin, qui repose sur une technologie sécuritaire qu’on utilise depuis 30 ans (les protéines recombinantes).
C’est surtout avec les nouveaux vaccins, que ce soit les vaccins à ARN, à adénovirus, à particules pseudo-virales comme celui de Medicago que l’on devra faire un suivi serré pendant 15-20 ans. Avec les autres produits, on a du recul, ils sont déjà testés.
QS: Je sais que c’est difficile de se prononcer, mais quand pensez-vous qu’un retour à la vie normale sera possible?
GK: Il faut être patient encore pour les prochains mois. On s’attend à une 3e vague, autour du printemps, plus petite. Puis l’épidémie va se calmer, pas à cause des vaccins même s’ils vont accélérer les choses, mais parce que c’est l’évolution normale d’un virus qui émerge dans une population. Au bout d’un moment, de plus en plus de gens seront protégés, d’autant que le virus circule à bas bruit sans causer de symptômes. Il va avoir de plus en plus de difficultés à circuler, à mesure que la population va être immunisée. Je pense qu’à l’été 2021, on sera sortis de la phase difficile.