Publicité
Santé

La crainte d’un vaccin est-elle le prochain défi de la pandémie?

09-11-2020

Image: Alexandra_Koch/Pixabay

Depuis le début de la crise sanitaire, d’immenses efforts ont été mis en place pour développer un vaccin. Mais qu’arrivera-t-il si de larges segments de la population le refusent?

Après presque 10 mois de pandémie, la plupart des pays du monde ont été frappés par deux, voire trois vagues du virus SARS-CoV-2. En l’absence de traitements simples et efficaces, les espoirs d’un retour à la vie normale reposent sur le développement rapide d’un vaccin.

Plusieurs pays et compagnies pharmaceutiques sont dans la course, avec une multitude d’études cliniques impliquant des vaccins très différents les uns des autres. Les attentes sont élevées, et chaque interruption ou retard est longuement disséqué par les médias.

Pour être véritablement efficace, un vaccin doit être administré à une proportion importante de la population. Or, avec les mois qui passent, de plus en plus de personnes se montrent hésitantes face à la vaccination contre la COVID-19.

«Au printemps dernier, le désir pour un vaccin était fort dans la population, mais maintenant, on commence à sentir un certain essoufflement, explique Ève Dubé anthropologue et chercheuse à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Cela rend la promotion d’un futur vaccin encore plus difficile.»

Bien avant la pandémie, l’hésitation face aux vaccins était déjà en hausse dans le monde. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a d’ailleurs signalé le problème comme étant l’une des 10 plus grandes menaces à la santé publique en 2019. Depuis, des études ont confirmé cette tendance, indiquant que si rien n’est fait, les discours antivaccins domineront la conversation en ligne d’ici 10 ans.

Bien que l’efficacité des futurs vaccins contre le virus SARS-CoV-2 ne soit pas encore connue, les experts considèrent qu’au moins 70% de la population devra le recevoir pour qu’on puisse atteindre l’immunité collective.

On comprend donc qu’il ne suffit pas de développer un vaccin efficace; il faut aussi penser à la campagne qui devra l’accompagner, comprendre la source des craintes face aux vaccins, et répondre aux questions des personnes hésitantes.

Qui voudra du vaccin?

Au Canada, la confiance envers les vaccins reste élevée. En juin dernier, une enquête internationale menée dans sept pays et dirigée par des chercheurs de l’Université de Sherbrooke a révélé que 71% des Canadiens seraient prêts à prendre un vaccin homologué par Santé Canada. Ce taux place le pays au 2e rang après l’Angleterre, où cet intérêt est de 73%.

Néanmoins, au Québec, des données provenant d’une étude multidisciplinaire portant sur les comportements face à la COVID-19 suggèrent que la proportion de personnes qui refuseraient un vaccin est à la hausse. On y reprenait les questions de l’enquête internationale. «Au mois de mai, 12% des répondants ont dit qu’ils refuseraient un vaccin, signale la Dre Mélissa Généreux, professeure à l’Université de Sherbrooke, qui a coordonné cette étude. En juin, on est passé à 15%. Cette tendance à la hausse est significative.» L’équipe de Sherbrooke compte compléter un troisième coup de sonde en novembre.

Mise à jour: le 1er décembre 2020, l’équipe de l’Université Sherbrooke annonçait les résultats de son troisième coup de sonde. L’hésitation vaccinale serait à la hausse. Seulement 6 adultes québécois sur 10 seraient prêts à recevoir un vaccin. «Nous attribuons une partie de ce phénomène au faible sentiment de cohérence et aux attitudes négatives face aux consignes gouvernementales : selon l’étude de novembre, ces consignes sont perçues comme étant exagérées et peu claires par plus du quart de la population», expliquait dans le communiqué la Dre Mélissa Généreux.

Pour Jon Roozenbeek, chercheur en psychologie sociale à l’Université de Cambridge et auteur d’une étude sur la désinformation liée ont la COVID-19, le contexte de la pandémie n’offre pas un environnement favorable pour améliorer la confiance envers les vaccins. «Des personnes déjà hésitantes qui observent le déroulement de la pandémie ne vont pas gagner en confiance, bien au contraire. Dans plusieurs cas, ce sentiment est légitime. La compétition pour trouver un vaccin est intense et il n’est pas insensé de penser que certaines compagnies seraient tentées de sauter des étapes. Cela peut rendre certaines personnes plus sceptiques face aux premiers vaccins qui arriveront sur le marché.»

Un avis partagé par Ève Dubé de l’INSPQ. «Parler de vitesse quand on explique le développement de vaccin ne convaincra pas ceux qui nourrissent des doutes. Au contraire, il faut être minutieux et montrer qu’on n’a pas tourné les coins ronds.»

La confiance envers un futur vaccin n’évolue pas en vase clos. En fait, ce n’est qu’une des nombreuses manifestations de la confiance envers les autorités, mise à mal par les théories conspirationnistes. «Moins les gens ont confiance envers les gouvernements, plus ils adhèrent à ces idées, explique Marie-Ève Carignan, professeure au département de communication à l’Université de Sherbrooke, qui a aussi collaboré à la même étude que la Dre Mélissa Généreux. Il y a aussi une corrélation significative entre l’adhésion à ces théories et le refus d’un vaccin homologué par la santé publique.»

Selon les données recueillies par les chercheuses de l’Université Sherbrooke et leurs collaborateurs, environ 56% des personnes qui refuseraient un vaccin ont un score de confiance peu élevé envers les autorités, contre seulement 15% chez ceux qui accepteraient un vaccin. Elles ont aussi remarqué que ceux qui refuseraient un vaccin se documentent davantage par eux-mêmes sur Internet.

«On voit un profil qui se dégage: plus on s’informe en ligne, moins on a confiance envers les autorités, plus on accepte certaines fausses croyances et, en bout de ligne, on accepte moins les vaccins», explique la Dre Généreux.

Des données qu’a aussi observées Jon Roozenbeek. «Nos travaux montrent qu’une hausse de l’appui aux idées conspirationnistes sur la COVID-19 a un lien direct avec la probabilité de se faire vacciner ou non.» À l’inverse, ajoute le chercheur, une hausse de la confiance envers les scientifiques augmente la probabilité de se faire vacciner. Cette confiance est même l’un des éléments qui avait le plus grand effet dans l’acceptation des vaccins.

Le dialogue, élément crucial face à l’incertitude

Comment alors préparer une stratégie adéquate pour une campagne de vaccination? «C’est présentement très difficile, confie l’anthropologue Ève Dubé de l’INSPQ. On n’a toujours pas de vaccin, et il y a plusieurs candidats dans la course. On ne connaît pas leur efficacité, on ne sait pas s’ils pourront prévenir l’infection à grande échelle ou s’ils diminueront seulement les cas graves. On ne peut donc pas développer de message à l’avance, car tout pourrait changer.»

À cela s’ajoute une autre couche de complexité, celle de la disponibilité du vaccin. «Étant donné qu’on risque de ne pas avoir beaucoup de doses au début, il est possible qu’on agisse en ciblant différents groupes, poursuit-elle. L’OMS recommande de vacciner en priorité les travailleurs de la santé, puis les personnes âgées, plus à risque. Historiquement, ce sont des groupes qui acceptent bien les vaccins. Ces premières vagues de vaccination nous donneront le temps de bâtir une campagne pour rejoindre des groupes plus difficiles d’accès, comme les jeunes adultes, ou certains parents.»

Chose certaine, la campagne ne devra pas tourner autour de messages négatifs. «La recherche montre que la peur n’est pas un bon outil de communication, signale Ève Dubé. Il faut plutôt expliquer comment on en est arrivé au vaccin.»

Un tel dialogue peut déjà s’amorcer, même en l’absence d’un vaccin. Selon la Dre Mélissa Généreux, il est crucial de laisser les gens partager leurs craintes. «En ce moment, les messages sont émis par les autorités provinciales et fédérales. Il reste peu de place pour les préoccupations du public. Or, même si les personnes en position d’autorité ont les meilleures intentions du monde, c’est difficile de bien saisir ce qui se passe sur le terrain quand la conversation est unidirectionnelle.»

Pour Ève Dubé, on peut prendre exemple sur les leçons tirées d’autres campagnes faites dans l’urgence. «Pendant la vaccination contre Ebola, les intervenants ont appris à écouter les préoccupations plutôt que d’imposer des directives.»

Ainsi, les liens de confiance sont non seulement essentiels pour un futur vaccin, mais aussi pour l’ensemble des mesures sanitaires. Sans cela, un vaccin pourrait bien ne pas être immunisé contre la méfiance de la population.

Publicité

À lire aussi

Santé

À quoi sert l’orthodontie?

Les traitements orthodontiques sont longs, coûteux et parfois douloureux. Améliorent-ils réellement la santé et l’apparence ?
Raphaëlle Derome 29-05-2023
Santé

Éjaculation féminine et autres secrets anatomiques: la science s’y intéresse enfin

L’éjaculation féminine n’est pas une fabulation de la pornographie, encore moins un mythe. Mais comme tout ce qui touche à l’anatomie féminine, elle a longtemps été délaissée par la recherche. Quelques scien­­tifiques pionniers ont levé le voile sur ce mystère et ils ont amorcé, avec d’autres, une grande révision des livres d’anatomie.
Marine Corniou 18-05-2023
EN PARTENARIAT AVEC LES FONDS DE RECHERCHE DU QUÉBEC
Santé

Le sommeil, un enjeu de santé publique

Et si les inégalités sociales se manifestaient jusque sur l’oreiller ? C’est la conclusion vers laquelle pointent les travaux de recherche de Guido Simonelli.
Maxime Bilodeau 18-05-2023
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x