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Technologie

Les conséquences écologiques insoupçonnées d’un like

15-11-2021

Guillaume Pitron Photo: Réda Settar

Chacun de nos clics sur Internet a des répercussions sur l’environnement. Le journaliste et essayiste Guillaume Pitron tente d’en comprendre les ramifications dans son nouvel ouvrage L’Enfer numérique. Voyage au bout d’un like.

Le numérique, c’est la promesse de l’immatérialité. Pourtant, nous y avons accès par l’entremise d’objets bien réels : les cellulaires, ordinateurs, lunettes et montres intelligentes. Et pour les alimenter, il faut un réseau complexe de câbles sous-marins, de multiples centres de données et des antennes toujours plus nombreuses.

Guillaume Pitron, journaliste et essayiste français, a voulu comprendre ce qui se cache derrière ces appareils technologiques dans son nouveau livre L’Enfer numérique. Voyage au bout d’un like, suite logique de son ouvrage précédent La Guerre des métaux rares : la face cachée de la transition énergétique et numérique dans lequel il enquêtait sur les ressources nécessaires à la production de nos téléphones intelligents et autres objets connectés.

Son point de départ, comme le suggère le titre : quel est le chemin matériel d’un « J’aime »? Quels sont les outils technologiques, structures et bâtiments qui permettent à cette matérialité de devenir immatérielle? Et ce faisant, quelles sont les conséquences sur l’environnement et le climat?

La question est d’autant plus urgente et pertinente que pour plusieurs, dont l’Organisation des Nations unies, la transition écologique pourrait être facilitée grandement par les technologies de l’information et des télécommunications. Mais le monde de demain doit-il forcément passer par les cellulaires et leurs applications, les ordinateurs et l’intelligence artificielle (IA)? Guillaume Pitron a de profondes réserves à ce sujet.

***

Québec Science : Que cherchez-vous à démonter dans cet ouvrage?
Guillaume Pitron : Je m’attaque au mythe du récit d’un capitalisme dématérialisé, qui est en contradiction directe avec l’écologie puisqu’il postule la possibilité de découpler la consommation de ressources de l’augmentation de la pollution qu’engendre leur production. Or, pour qu’Internet roule, il faut faire des trous dans de la roche [parce que des quantités importantes de matières premières sont nécessaires]… Il y a là un paradoxe. Concrètement, si j’envoie un like, qu’est-ce qui se passe? Je voulais mettre en lumière cette matérialité que Greenpeace a qualifié d’infrastructure la plus vaste réalisée par l’humain.

QS : Les concepts de « temps de latence » et « d’hyperdisponibilité » semblent incontournables dans l’évolution d’Internet. Tout autant que la « neutralité du Net ». Pouvez-vous nous expliquer ce qu’ils sont et quels sont leurs effets?
GP : La latence est le temps mis par une information pour passer d’une interface à une autre. C’est l’enfer du consommateur et l’ennemi des industriels. De plus en plus, on exige qu’Internet réponde à notre besoin dans l’immédiat. Les jeux de sport sont un bon exemple : une fraction de seconde peut nous coûter la partie. L’Industrie s’organise pour chasser cette latence. Pour ce faire, il faut organiser géographiquement la structure le permettant. Les centres de données sont rapprochés des utilisateurs afin que le chemin entre eux et l’information soit le plus court possible. Des centres qui sont près de nous, mais qui nous sont cachés.

L’hyperdisponibilité, c’est la disponibilité en tout temps de l’information sans interruption. Pour y parvenir, il doit y avoir des redondances de structures [des câbles et des centres de données sont dédoublés] afin qu’Internet ne s’éteigne jamais et que l’utilisateur puisse toujours jouir de tous les services en ligne. La panne géante qui a affecté récemment Facebook et toutes ses applications est parlante : le consommateur ne tolère pas cette interruption. Or, créer cette urgence a un coût écologique très élevé, car il faut redonder le transport et le stockage des données [le numérique serait actuellement responsable de près de 4% des émissions de CO2].

Ces deux impératifs représentent les deux faces d’une même pièce : toujours plus de performance.

Quant à la notion de neutralité du Net, elle réfère au fait que n’importe qui peut accéder aux services, sans priorisation des usages. C’est en quelque sorte la troisième face de la même pièce : un accès à tous les services sans aucune sorte de limitation, afin que nos souhaits soient assouvis en permanence. Si, demain, on remettait en cause cette neutralité, ce serait une révolution. On pourrait être tenté de le faire pour des raisons écologiques. Mais il y a un risque de le faire pour des raisons antidémocratiques. Prenez la Chine qui empêche l’utilisation de TikTok sur son territoire.

QS : Quels seraient les aspects les plus importants à considérer, ou dont il faudrait se méfier, lorsqu’on nous promet qu’une nouvelle technologie numérique pourra nous aider sur le plan environnemental?
GP : D’abord, il faut s’en méfier, clairement. Les gens qui développent ces technologies sont juges et parties. Et il importe de toujours considérer l’effet rebond [c’est un paradoxe qui montre que les gains énergétiques offerts par une technologie sont contrebalancés par le fait qu’on y a recours davantage, ce qui entraîne une augmentation globale de la dépense énergétique.] Une technologie n’a pas pour but de nous faire consommer moins. Certes, à usage constant, le gain est possible, mais comme les usages explosent, on se doit de les contrebalancer. Il faut se dire que nous sommes des acteurs de ce système. Nous vivons nous-mêmes cette révolution technologique et nous encourageons la production des appareils technologiques – même si nous sommes conscients des écueils. Par exemple, il est connu que l’exploitation de matières premières représente le premier poste de pollution numérique dans la production de téléphones portables. Or, cette consommation numérique nous est trop profitable, confortable. Nous ne voulons pas en assumer les conséquences, car une vie connectée est bien trop agréable. En prendre conscience, c’est vouloir agir en exigeant le changement.

QS : La 5G en fait rêver plusieurs. Croyez-vous que cet enthousiasme a pour effet d’occulter ses conséquences sur l’environnement? Si oui, comment l’expliquez-vous?
GP : La question environnementale demeure subsidiaire, car nos gouvernements sont dans une compétition numérique. L’enjeu devient notre souveraineté numérique : éviter d’être en retard. Il est vrai que la 5G pollue, mais moins que la 4G. Mais avec l’effet rebond, les usages vont exploser ; on produira 10 à 15 fois plus de données avec un portable.

QS : J’aimerais revenir sur votre dernier chapitre, « Rue de l’avenir ». Ce titre fait référence à cette avenue transformée en tapis roulant lors de l’Exposition universelle de Paris en 1900. Cette proposition futuriste vous a amené à réfléchir à toutes ces technologies utopiques qui sont devenues réalités au cours du dernier siècle et à celles qui se concrétiseront dans les années à venir. Ainsi, quelles nouvelles technologies de l’information désirons-nous? Voulons-nous un réseau Internet neutre, dérégulé, ou bien partial, voire liberticide? Fort de vos deux enquêtes, êtes-vous en mesure d’y répondre aujourd’hui?
GP : Plus on va vers l’immatériel, plus on va parler des conséquences sur la nature. Par exemple, le mouvement transhumaniste prédit que l’intelligence artificielle nous aidera à gagner la lutte contre les changements climatiques… Mais croire en la capacité de la technique de réaliser cette possibilité revient à considérer que l’humain ne peut à lui seul prendre son destin en main. C’est vertigineux.

Cela pose inévitablement la question de la responsabilité. Si une machine peut tout régler, je ne suis plus responsable de mes actions. C’est excessivement dangereux du point de vue philosophique. Que la machine puisse accompagner l’humain, c’est une chose ; mais est-ce souhaitable qu’elle le dépasse? Prenez Facebook qui ne réussit plus à comprendre son algorithme. Ses techniciens disent ouvertement qu’ils ne sont plus responsables des comportements inattendus de l’algorithme qu’ils ont élaboré. Il y a un risque d’abdication de l’homme envers la machine [c’est-à-dire les technologies de l’information et des communications] qui, à première vue, aurait le potentiel nous sauver. Il s’agit d’une solution à courte vue, un peu trop facile, un peu trop confortable, plutôt que de s’appuyer sur l’action humaine.

* Les propos ont été revus et condensés pour plus de clarté.

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