Quand tout un peuple est pris d’une rage de rides, faut-il se préparer au pire? À une sorte d’apocalypse – société sclérosée, économie dépressive, État en faillite, système de santé implosé et guerre intergénérationnelle? Ben voyons!
C’est au contraire une sacrée bonne nouvelle! «Que nous soyons devenus une société vieillissante, ça représente toute une percée. Cela veut dire que nous mourons moins de maladies et d’accidents; que nous survivons mieux, dit le démographe Jacques Légaré, professeur associé à l’Université de Montréal, Bref, nous avons cessé de nous reproduire comme des lapins et de tomber comme des mouches.»
La science et les développements technologiques réussissent désormais à nous maintenir en bonne santé jusqu’à plus de 75 ans, voire 90. «Ainsi, l’implication de beaucoup de gens au sein de la collectivité se prolonge, poursuit le démographe – soit par le travail, soit par la transmission de leurs connaissances aux générations qui les suivent, soit par le bénévolat. Ça veut dire surtout que nous formerons à l’avenir une société beaucoup plus expérimentée.»
Pas de panique!
Bref, un Québec plus vieux ne sera… qu’un Québec plus vieux. «Il n’y a pas d’urgence à tout bousculer, en risquant de créer la panique, ajoute Patrik Marier, directeur scientifique du Centre de recherche et d’expertise en gérontologie sociale de l’Université Concordia. Les changements provoqués par le vieillissement seront suffisamment graduels pour que nous ayons le temps de nous y adapter.»
La proportion des personnes de plus de 65 ans au Québec a déjà doublé depuis le milieu des années 1970 – elle était de moins de 8% en 1971 et est passée à plus de 16% aujourd’hui –, sans que cela nous bouleverse. «Quand les 65 ans et plus compteront pour 25% de la population, les gens auront déjà le désir de prendre leur retraite à 67 ou 68 ans, et seront en bien meilleure santé qu’on l’imagine lorsqu’on évoque la vieillesse», avance de son côté Yves Carrière, professeur agrégé en démographie à l’Université de Montréal.
«C’est un phénomène important dans l’histoire du Québec et, oui, ce peut être inquiétant, reconnaît Nicole F. Bernier, directrice de recherche du programme Les défis du vieillissement, à l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP). Mais cela ne signifie pas que les effets négatifs seront insurmontables. Des choix peuvent être faits maintenant, lesquels nous permettront d’être prêts lorsque, dans moins de 20 ans, le quart de la population aura plus de 65 ans.»
Quels choix? Voilà la question. Le report de l’âge d’admissibilité à la pension de la Sécurité de la vieillesse du gouvernement fédéral de 65 à 67 ans, de manière graduelle à partir de 2023, est l’un de ces choix qui s’offrent à une société vieillissante. «Fiscalement, cette décision n’aura aucune incidence sur le budget du gouvernement, croit Patrik Marier. Et cela envoie le bon message à la population: les choses ne pourront plus continuer comme avant.»
La démographie se porte-t-elle bien?
En attendant, ce qui est bien, c’est que, malgré son vieillissement, la population québécoise maintient d’année en année une croissance démographique, contrairement à ce qui s’observe dans d’autres sociétés vieillissantes, comme le Japon et la Russie, qui sont en pleine dépopulation. Mieux, la population du Québec augmente plus rapidement que celle des États-Unis, avec un taux de croissance de 9,1 ‰ contre 7,3 ‰ chez nos voisins du sud, confirment des données démographiques de Statistique Canada. C’est un taux de croissance plus élevé que celui de la Suède, de l’Allemagne, de la Chine, du Royaume-Uni et de la France, ces pays connaissant eux aussi le vieillissement rapide de leurs populations.
Il n’empêche que les contrecoups du vieillissement se font sentir sur le marché du travail. L’année 2013 a d’ailleurs été un moment charnière. Pour la première fois depuis le début de l’ère industrielle, la population québécoise âgée entre 15 et 64 ans, qui répond à 97% des besoins du marché de l’emploi, a cessé de croître. Elle avait pourtant augmenté à coup de 40 000 individus par année pendant toute la décennie précédente. En 2014, elle devrait même diminuer.
C’est ce qui s’appelle frapper un mur. Cela expliquerait en partie, selon l’économiste Pierre Fortin, la faiblesse du marché de l’emploi québécois des dernières années et, par le fait même, les difficultés financières du gouvernement. «Ça reflète bien les effets du choc démographique avec lequel le Québec devra composer dans les années à venir», dit-il.
Pour que le Québec ne s’appauvrisse pas, il devra pouvoir compter sur tous ses membres productifs, pas seulement sur l’immigration. Autrement, la population active – celle qui est au travail ou prête à travailler – pourrait diminuer graduellement dans moins de quatre ans, si rien n’est fait.
«À ce chapitre, nous avons appris des autres sociétés déjà passées par là, poursuit Patrik Marier. La mise en place, ces dernières années, de bons outils comme les centres de la petite enfance (CPE), les congés parentaux ou l’encouragement à la retraite progressive nous permet de maximiser la participation de la population au marché du travail.»
Vieux, mais travailleurs!
En 20 ans, de 1993 à 2013, le taux d’emploi des Québécoises de 15 à 64 ans, particulièrement des femmes avec enfants, est passé de 55% à 70%. Selon une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques réalisée dans 17 pays, les CPE et les congés parentaux ne seraient pas les seules pistes à envisager pour assurer la participation des femmes au marché du travail. En effet, l’aménagement des horaires et la possibilité d’occuper des emplois de qualité à temps partiel figurent aussi parmi les outils efficaces. Lesquels s’avèrent de plus d’excellents moyens de maintenir professionnellement actifs les plus de 55 ans qui représentaient le quart des employés à temps partiel en 2013. D’où l’importance, pour les employeurs, de se montrer ouverts aux ajustements d’horaires.
Déjà, la proportion des travailleurs de 55 ans et plus est passée de 24%, en 2003, à plus de 31% en 2013. Ce n’est toutefois pas suffisant. «On sous-estime grandement la productivité des travailleurs âgés, dit Jacques Légaré. Pourtant, leur expérience fait en sorte qu’ils font moins d’erreurs et provoquent moins d’accidents. Aussi, ils ne s’absentent pas vraiment pour s’occuper des enfants… Surtout, ils sont davantage loyaux, stables et fidèles que les plus jeunes.»
Le milieu du travail aura cependant à s’adapter à cette main-d’œuvre grise. «La volonté de faire reculer l’âge d’ouverture des droits à la retraite doit s’accompagner d’une prévention exceptionnelle concernant les conditions de travail et l’usure professionnelle tout au long de la carrière», peut-on lire dans une étude publiée en 2010 par l’Union confédérale des retraités, un regroupement français. Dans cette optique, les auteurs recommandent un suivi à long terme des employés par des médecins du travail.
Recommandation qui pourrait profiter à tout le monde! «L’adaptation à une société plus vieille ne concerne pas que les personnes âgées, fait remarquer Nicole F. Bernier. Toutes les générations sont touchées, et toutes peuvent tirer bénéfice des changements apportés à l’organisation de la société. Un exemple, l’amélioration ergonomique des milieux de travail.»
Faire de vieux os…en santé
Ajoutons que ces mesures se révéleront d’autant plus intéressantes que nous ne serons pas les vieux qu’étaient nos parents. En effet, non seulement notre espérance de vie globale augmente, mais notre espérance de vie en bonne santé aussi. Cette dernière, que l’Organisation mondiale de la santé appelle «espérance de vie corrigée de l’incapacité», établit l’âge jusqu’auquel un individu peut espérer demeurer actif et jouir d’une autonomie presque totale.
Selon l’Enquête sur la santé et les limitations d’activités de Statistique Canada, effectuée à partir du recensement de 1986, les Québécois pouvaient espérer vivre sans trop de limitations de santé (comme, par exemple, une perte partielle de l’ouïe) jusqu’à 63 ans en moyenne. Vingt ans plus tard, en 2006, c’était 67 ans.
Mais ces données demeurent partielles et manquent cruellement de finesse, déplore Jacques Légaré. «Il y a eu trop de coupures à cet égard, notamment à Statistique Canada. Nous n’avons pas un portrait suffisamment précis de l’espérance de vie en bonne santé des Canadiens et des Québécois. Ce qui ne nous permet pas d’établir des politiques réellement efficaces dans le contexte du vieillissement.» Le professeur suggère du même souffle que les gouvernements investissent davantage dans les études longitudinales.
Une chose est sûre: contrairement aux idées reçues, le vieillissement ne participe que marginalement à l’explosion des coûts de fonctionnement de notre réseau de santé. Il n’expliquait que 10,6% du taux de croissance annuel moyen des dépenses en santé, entre 1998 et 2008, indiquent les évaluations de l’Institut canadien d’information sur la santé. «En fait, ce sont davantage l’inflation, la rémunération des professionnels ainsi que les dépenses associées aux nouveaux médicaments et aux nouvelles technologies qui expliquent le taux de croissance des dépenses en santé», dit le professeur Yves Carrière.
Le démographe reconnaît que l’accroissement du nombre de personnes de plus de 65 ans risque de grever les finances du système de santé, mais il reste tout de même une certaine marge de manœuvre. Ainsi, il donne l’exemple du Japon. Dans ce pays où le poids des personnes âgées est 50% plus important qu’au Canada, seulement 9,5% du PIB était alloué à la santé en 2010. Au Canada, c’était près de 12%.
«Il faudra que la priorité du maintien à domicile sorte des discours et devienne réalité», avertit Nicole F. Bernier. Car l’IRPP estime que les services à domicile ne répondent actuellement qu’à 8% des besoins en termes de soins! «Le gouvernement compte encore sur les familles pour compenser l’insuffisance des services», souligne-t-elle.
Selon la chercheuse, 80% des adultes responsables des soins et de l’aide à apporter à leurs parents sont des femmes, la plupart de plus de 50 ans. Pour l’Institut, l’une des solutions à envisager afin de faire face à cette demande de soins à domicile aurait été le projet d’assurance-autonomie de l’ancien ministre de la Santé Réjean Hébert, à laquelle les Québécois auraient été obligés de cotiser selon leur revenu. Avec cette assurance, environ 40% des besoins des personnes âgées à domicile auraient été pourvus, évalue l’Institut. Mais le nouveau ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a mis le projet de côté pour le moment.
Pour Jacques Légaré, c’est toute notre manière d’aborder la santé et la recherche médicale qu’il faut repenser: cesser de viser à tout prix le maintien en vie, et chercher plutôt à améliorer la qualité de vie. «Vouloir guérir, trouver des remèdes à la maladie, c’est bien; mais une société vieillissante doit mettre ses énergies davantage à améliorer la vie. Ce doit être la priorité. Lorsqu’on leur demande si elles préfèrent vivre plus longtemps ou vivre moins longtemps mais assurément bien, les personnes âgées choisissent la seconde option.»
Jacques Légaré croit que le défi, en santé, n’est plus de trouver des remèdes à des maladies mortelles, mais des cures pour les maladies non mortelles, comme l’arthrite. «Sans quoi, prévient-il, l’impact sur la capacité de l’État à fournir des soins à sa population risque de s’alourdir.»
En somme, le défi est double: vivre vieux et vivre mieux! l
Photo: Julie Durocher
Vieux Japon
En 1989, environ 12% des Japonais étaient âgés de
65 ans et plus. En 2014 c’est près de 26%; plus d’une personne sur quatre. Au Québec, la même tranche d’âge représente aujourd’hui 16% de la population, de sorte que, avant d’atteindre le seuil japonais, il nous faudra attendre 2030, voire 2035, selon les différents scénarios de l’Institut de la statistique du Québec.
Suède vs Québec
En 2008, la Suède, qui favorise la retraite progressive depuis 1976, affichait un taux d’activité chez les 55-59 ans de 87%, contre seulement 72% des Québécois du même groupe d’âge, selon une compilation effectuée par le fiscaliste Luc Godbout, de l’Université de Sherbrooke. Chez les 60 à 64 ans, l’écart se creusait: 67% contre 45%. Chez les plus de 65 ans, 22% des Suédois étaient actifs au travail, contre 19% des Québécois.