Lancé en 2013 par l’Université du Québec à Montréal (UQAM), 
l’Université Laval et l’université Windsor, en Ontario, le projet Études des parcours relationnels intimes et sexuels (ÉPRIS) vise à mieux comprendre comment nos contemporains interagissent dans leur intimité amoureuse et sexuelle. Nous avons demandé au codirecteur de cette étude, le sociologue et professeur de sexologie Martin Blais, de l’UQAM, de nous en dire plus sur les nouvelles configurations relationnelles.
Votre recherche révèle l’émergence de nouvelles formes de relations intimes. Le couple est-il en train de se transformer?
La très vaste majorité des répondants à notre étude avaient adopté le modèle dyadique monogame. Quant aux autres formes de relations, on distingue les configurations conjugales et celles qui ne le sont pas.
Du côté des relations conjugales, les couples monogames sont encore majoritaires, mais on observe d’autres modèles qui varient en fonction de trois critères: l’exclusivité sexuelle (la fidélité), l’exclusivité amoureuse, ainsi que le rapport à la domesticité (principalement le fait de vivre ensemble ou non). On voit ainsi des couples qui choisissent de ne pas vivre sous le même toit; d’autres, de ne pas avoir d’exclusivité sexuelle avec leur partenaire, ce qu’on appelle un couple ouvert; d’autres encore, de pratiquer le «polyamour», par exemple en ajoutant un troisième partenaire à leur couple.
Les relations non conjugales sont-elles aussi diversifiées?
Bien sûr. En fait, chez les personnes qui vivent leur relation en dehors du modèle conjugal et ne se considèrent pas en couple, nous avons déterminé cinq configurations. 1. La relation sexuelle à occurrence unique, au cours de laquelle les partenaires ont un seul rapport sexuel. 2. Le partenariat centré sur la sexualité – les rapports sont en majorité de nature sexuelle. 3. Le partenariat sexuel centré sur l’amitié où dominent des relations principalement amicales, mais aussi sexuelles. 4. Les ex-partenaires qui continuent d’avoir des contacts sexuels et des activités sociales ensemble, mais ne se considèrent plus en couple. 5. Le partenariat intime et sexuel, où les partenaires entretiennent un lien affectif ou amoureux, s’adonnent à des activités sexuelles et sociales de façon régulière, mais ne se considèrent pas comme un couple.
Ce qui est intéressant dans ces relations non conjugales et qui va à l’encontre des croyances populaires, c’est que les relations sexuelles (même celles d’une nuit) ont lieu majoritairement entre personnes qui se connaissent déjà. De plus, ces relations incluent, pour la plupart, des formes d’amitié ou de sociabilité.
Quel type de lien vous semble le plus nouveau?
C’est qu’il y a une plus grande réserve à se considérer comme étant en couple. Les partenaires mettent plus de temps avant de s’engager de façon formelle, que ce soit sur le plan sexuel, amoureux ou domestique.
Est-ce que l’amour romantique reste un idéal, aujourd’hui?
Une constante ne se dément jamais d’une étude à l’autre: l’importance de l’amour. Ce qui a changé, c’est ce qu’on attend de cet amour. Les critères et les exigences sont plus élevés qu’avant. Il faut donc plus de temps avant de reconnaître une relation comme amoureuse. On note également que la fin de la relation fait partie du projet culturel du couple. On ne s’engage plus en se disant que c’est pour la vie. Les idéaux romantiques restent, mais on est plutôt, aujourd’hui, dans une recherche de compromis. À une époque, les partenaires acceptaient de se mettre au service d’un projet conjugal qui les dépassait. De nos jours, c’est un peu l’inverse. Nous souhaitons que le couple s’adapte à nos intérêts personnels et qu’il soit un instrument de réalisation de soi. Cette recherche de solutions contribue à la diversification des configurations des relations intimes, qu’elles soient conjugales ou non conjugales.
Un sixième (16,5%) des répondants de votre étude déclarent être bisexuels, «queer», «pansexuels», etc. Les frontières entre l’homosexualité et l’hétérosexualité sont-elles plus floues, aujourd’hui?
Ce que suggère cette diversification des étiquettes, c’est que les gens refusent de plus en plus d’être enfermés ou de s’enfermer dans des catégories binaires qu’ils jugent trop étroites pour témoigner de leur réalité. Il y a d’ailleurs une catégorie en émergence dans les études, celle des personnes qui se déclarent principalement hétérosexuelles (deux femmes sur cinq et un homme sur cinq) et non exclusivement hétérosexuelles. Cela démontre une admission plus grande de la fluidité sexuelle dans la société. Et cette fluidité sexuelle augmente, sans doute à cause de la diminution des pressions sociales. Mais qu’est-ce qui est l’œuf, qu’est-ce qui est la poule, dans ce cas-ci? Je ne le sais pas.
Photo: Caroline Hayeur