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12-02-2021

La science-fiction peut-elle nous aider à mieux comprendre l’évolution humaine?

Cyborgs, mutants, voire une nouvelle espèce qui remplacerait Homo sapiens. De nombreux ouvrages littéraires, surtout de science-fiction, ont pensé à ce post­humain − celui qui viendra après nous. Ces œuvres peuvent-elles nous aider à mieux comprendre la manière dont nous évoluons comme espèce ? C’est la thèse que défend Élaine Després, professeure associée au Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire de l’Université du Québec à Montréal, dans son récent livre Le posthumain descend-il du singe ? Une invitation à entrevoir notre future évolution. Ou serait-ce plutôt nos futures évolutions ?

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Québec Science : Pour penser l’humain du futur, nous entendons souvent parler de transhumanisme, un courant qui voit comme souhaitable l’« augmentation » de l’humain grâce aux technologies. Vous lui préférez le posthumanisme. Pourquoi ?

Image: UQAM/François Laplante Delagrave

Élaine Després : Le transhumanisme est une idéologie qui se réclame de l’humanisme des Lumières. Nous y trouvons cette idée d’être capables de nous transformer, de nous arracher à notre animalité, de prendre en main notre propre évolution grâce au progrès.

Le posthumanisme découle plutôt de la cybernétique, discipline fondée par le mathématicien Norbert Wiener [dans les années 1940]. La cybernétique étudie comment nous recevons de l’information de notre environnement et quelles sont les adaptations auxquelles nous procédons en retour. Ce courant ne perçoit plus l’humain comme quelque chose qui est à part, mais bien en communication avec tout ce qui l’entoure.

Le posthumanisme est donc une façon de réfléchir à ce que l’humain devient par rapport aux technologies et aux sciences qu’il met en place. Il permet de répondre à la question suivante : que veut dire être humain dans un monde où c’est nous qui modifions notre environnement et notre propre corps ?

QS Comment le posthumanisme nous aide-t-il à mieux comprendre notre évolution ?

ED Dès les débuts du posthumanisme, des biologistes ont contribué à la cybernétique. Ils y voyaient des éléments qui répondent à la théorie de l’évolution. Rappelons que cette discipline trouve son origine dans un principe de la thermodynamique qui dit que, naturellement, l’Univers se dirige vers une température uniforme. C’est la même chose pour l’information : l’Univers tend à se simplifier, à restreindre les échanges. C’est l’entropie.

La façon de lutter contre cette tendance, c’est de le faire localement, de créer des îlots d’entropie négative. Et pour Norbert Wiener, l’humain et le vivant en général font cela : ce sont des îlots qui se battent contre l’entropie.

Comment ? Eh bien en faisant circuler plus d’informations nouvelles, en produisant plus d’interactions, en communiquant. Prenons l’exemple de la biodiversité : les espèces sont diversifiées et s’influencent de différentes façons. Aujourd’hui, par contre, la biodiversité s’affaiblit : il y a de moins en moins d’espèces animales. C’est un effet de l’entropie. Nous savons que c’est un danger et c’est pourquoi nous souhaitons combattre ce phénomène.

Selon Norbert Wiener, l’humain est l’être de communication par excellence. Le posthumain s’appuie sur cette définition en se demandant quelles sont les implications de ce besoin de communication sur notre corps biologique et sur les technologies que nous concevons.

QS Qu’est-ce que la littérature, et la science-fiction en particulier, peut nous apprendre sur le posthumain ?

ED Dans les textes de science-fiction qui traitent du posthumain, la proposition des littéraires découle de la cybernétique de Norbert Wiener. Ce n’est donc pas une lubie d’écrivain : ils s’inspirent directement de la théorie scientifique.

Le posthumanisme permet un certain dépassement de l’anthropocentrisme, cette idée que l’humain est au centre et que tout le reste est autour . Ainsi, les auteurs s’intéressent à la façon dont notre environnement et nos technologies vont nous modifier culturellement et biologiquement.

Par exemple, certains romans ont repensé notre rapport aux animaux ou à l’intelligence artificielle. Cette sensibilité que nous développons envers des êtres artificiels est très courante dans la science-fiction contemporaine. Notre empathie pourrait être étendue à autre chose que l’humain. Cela nous mène à une éthique posthumaine qui repense notre rapport moral aux autres êtres, vivants ou non. D’autres ouvrages examinent ce que seraient les conséquences pour notre corps et notre cerveau si nous remplacions systématiquement nos membres par des prothèses.

Un roman que j’analyse, Hot House, nous projette dans un futur où les plantes auraient pris le dessus. Essentiellement, la planète Terre est devenue un grand arbre. L’auteur y pousse à l’extrême la réflexion sur notre rapport à l’environnement et sur les répercussions majeures qu’un tel bouleversement aurait sur nous.

QS Tout cela demeure de la fiction. Peut-on vraiment y voir un lien avec la science ?

ED La littérature est un moyen de transmettre des connaissances. Des chercheurs se sont penchés sur ce qu’on appelle le «darwinisme littéraire». Ils voulaient savoir à quoi sert la littérature dans une perspective évolutionniste. L’une des réponses est que nous communiquons des connaissances en racontant des histoires.

La culture est une adaptation évolutive. L’humain n’a que très peu de moyens de défense, mais il a beaucoup d’imagination. C’est d’ailleurs ce que la plupart des romans que j’ai étudiés mettent en scène : la façon dont les humains trouvent des solutions à des problèmes qui seraient insolubles si nous mettions plusieurs générations à nous adapter.

Comme elle n’a pas les mêmes exigences méthodologiques, la littérature permet de tester des hypothèses qui sont encore hors de la portée de la science. Elle nous autorise à sortir du cadre, à faire des expériences de pensées. Cette influence de la littérature sur la science n’est pas nouvelle. On sait que Jules Verne a ainsi inspiré de nombreux ingénieurs.

QS Dans les romans que vous avez analysés, les chemins évolutifs des posthumains sont très diversifiés. Autrement dit, la façon dont les humains évoluent selon un auteur peut être radicalement différente de ce qu’imagine un autre. Comment réconciliez-vous cette imagination foisonnante avec la théorie scientifique ?

ED L’évolution, c’est d’abord une théorie qui a été énoncée par Darwin. Elle est devenue un paradigme dominant : c’est la grande théorie adoptée par la plupart des scientifiques. Mais il y en a d’autres. Plusieurs scientifiques ont proposé diverses théories de l’évolution qui racontent des histoires assez différentes.

C’est le cas de l’un des principaux théoriciens auquel je me réfère dans mon livre : Stephen Jay Gould. Pour lui, l’évolution n’est pas une longue série de microévolutions ; elle ressemble plutôt à de grands bonds provoqués par des catastrophes. Personne ne remet en cause l’idée de l’évolution des espèces. C’est plutôt une réflexion sur ses mécanismes et son fonctionnement.

QS Vous établissez trois types d’évolution humaine décrits par la littérature. Qu’est-ce que ces catégories nous apprennent ?

ED Il y a l’évolution naturelle, l’évolution dirigée et l’évolution technologique. De celles-ci, seule l’évolution naturelle fonctionne selon l’idée de la sélection naturelle.

C’est que l’humain ne cadre pas très bien dans la théorie de l’évolution. Certains penseurs considèrent que c’est parce que l’humain a externalisé ses moyens d’adaptation. Autrement dit, plutôt que d’évoluer génétiquement, nous avons imaginé des outils pour nous adapter.

Nous agirions de la sorte depuis l’avènement d’Homo sapiens. Nous pouvons tout à fait dire que ce type d’adaptation fait partie de la théorie de l’évolution, mais il faut quand même reconnaître que, en termes de vitesse, de moyens et de conséquences, nous nous en éloignons considérablement.

C’est précisément ce qui m’a intéressée : le fait que l’imaginaire permet de créer « des » évolutions, alors que nous avons parfois l’impression que, dans la nature, il s’agit d’un processus linéaire… Ce n’est peut-être pas si vrai que ça !

QS Est-il l’heure d’annoncer que l’humain est mort, vive le posthumain ?

ED Certains théoriciens du posthumanisme pensent que nous assistons à la fin de l’humain. Pas dans le sens où nous dépasserions le stade d’Homo sapiens, mais plutôt que nous surpasserions le concept de ce qu’est un être humain d’après l’humanisme des Lumières.

Je ne pense pas que nous en soyons là. D’ailleurs, le transhumanisme se réclame de l’humanisme. La manière dont sont conçues la plupart de nos technologies aussi. Cette idée d’améliorer l’humain, de le faire progresser, c’est un principe ancré profondément dans la philosophie des Lumières.

Gardons en tête que l’humanisme a produit de très bonnes choses. Nous lui devons les chartes des droits et libertés par exemple. Celles-ci servent souvent de base aux penseurs du posthumanisme pour réfléchir à notre communauté morale, l’agrandir, voire la dépasser. Je crois qu’humanisme et posthumanisme vont cohabiter pendant encore un bon bout de temps.

Image en ouverture de l’article: Shutterstock

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