Photo: Dominique Lafond
Les parents qui se questionnent sur la parentalité positive et ses multiples facettes sont le plus souvent des parents aimants, favorisés économiquement et conscients des risques liés à la maltraitance. Comment outiller ceux qui ont vraiment besoin de soutien?
« Tout le monde a besoin d’être guidé, mais pour les familles vulnérables sur le plan social, le niveau de base et les acquis ne sont pas les mêmes », explique George Tarabulsy, de l’Université Laval. Ce sont ces parents-là qui ont le plus besoin d’être outillés, clament d’une seule voix tous les experts interrogés.
Plusieurs programmes visant à « enseigner » aux familles à risque certaines habiletés parentales ont été étudiés en long et en large dans le monde. Tous montrent, à des degrés variables, leur efficacité en matière de prévention de la maltraitance et d’amélioration des comportements des petits. Ils reposent tous sur une approche bienveillante, les différences concernant surtout la structuration des ateliers de formation et la durée.
Parmi les programmes les plus connus se trouvent le Triple P (Positive Parenting Program) et Ces années incroyables. Au Québec, les deux ont été implantés, dans divers contextes de recherche. Marie-Hélène Gagné, spécialiste de la question des violences familiales à l’Université Laval, a évalué le Triple P, entre autres dans la Capitale-Nationale, où il est déployé sous la responsabilité du CIUSSS. « Le programme enseigne 17 stratégies, qui vont de l’écoute de l’enfant jusqu’au time-out [mise à l’écart]. Le parent constitue son propre portfolio de stratégies pour établir une relation harmonieuse avec son enfant », indique la chercheuse, qui s’apprête à publier les résultats de son étude portant sur 291 parents. Bilan : « le Triple P est plus efficace que l’offre de services classiques », glisse-t-elle.
À Sherbrooke, Marie-Josée Letarte s’intéresse au programme Ces années incroyables, initialement mis sur pied à la fin des années 1970 aux États-Unis pour les enfants ayant un trouble du comportement. L’approche se décline en ateliers hebdomadaires, qui s’étalent sur 14 à 20 semaines selon les clientèles. « On insiste sur la relation parent-enfant : on passe 5 semaines à parler de l’importance de jouer avec l’enfant, de l’écouter, d’être engagé auprès de lui, de faire preuve d’empathie », note-t-elle.
De son côté, George Tarabulsy a amorcé des travaux pour mettre en place un programme national de soutien à la parentalité « fait au Québec », pour s’affranchir des programmes existants, « difficiles à modifier ».
En attendant, comment faire pour que les stratégies qui fonctionnent soient présentées aux familles ? « C’est un défi d’appropriation de la part des intervenants. Les travailleurs sociaux qui sortent de l’école ont à peine eu un cours d’introduction au développement de l’enfant, déplore-t-il. Et ils ont une charge de cas beaucoup trop élevée. » Pourtant, mieux vaut prévenir que guérir.
Que faire pour que le lave-vaisselle soit vidé ?
Le chantage, les récompenses, les négociations et l’isolement temporaire sont perçus par les idéologues de la bienveillance comme des « violences éducatives ordinaires ». En pratique, rares sont les parents qui n’en font jamais usage… « Un enfant n’a pas toujours la motivation pour vider le lave-vaisselle ou ranger. Pour qu’il développe une motivation intrinsèque, il faut d’abord qu’il essaie le comportement et voie qu’il est capable de le faire. On peut donc utiliser des récompenses, mais pas à long terme. Souvent, les félicitations et les encouragements suffisent », affirme Marie-Josée Letarte, experte en psycho-éducation à l’Université de Sherbrooke.
Le point qui cristallise toutes les tensions est toutefois l’usage du time-out, préconisé par Caroline Goldman dans son livre File dans ta chambre !. C’est pourtant une technique largement étudiée dans les programmes d’habiletés parentales, souligne Melanie Woodfield, chercheuse en psychologie à l’Université d’Auckland, en Nouvelle-Zélande, dans une synthèse sur le sujet publiée début 2022. « Des revues étendues sur le sujet indiquent que le time-out est à la fois sécuritaire et efficace quand il est utilisé de façon prévisible, non fréquente et calmement. »
Attention ! « Certains parents sont toujours dans le time-out, et ça ne fonctionne pas. Il faut que les bases empathiques et bienveillantes soient solides », souligne Marie-Josée Letarte. La punition n’exclut pas l’empathie : on peut parler des émotions vécues une fois le calme retrouvé.
Melanie Woodfield affirme que le time-in [réconfort] et le time-out ont tous deux leur place. Ainsi, « quand l’enfant vit une déception intense, de la colère ou de la frustration sans agressivité ni comportement destructeur, s’asseoir à côté de lui et décrire son expérience peut l’aider à se développer », écrit-elle.
Dans le cas où l’enfant refuse d’accomplir une action (s’habiller, se brosser les dents, alouette…), le neuropsychologue Michael Potegal souligne que l’indifférence ou le retrait sont contre-productifs – la tâche n’en sera pas plus accomplie. « Dans ce cas, je proposais à ma fille de poser mes mains sur les siennes pour l’aider à faire la tâche en question. Les enfants ont horreur de perdre leur autonomie ! Ça fonctionnait très bien. » À bon entendeur…