Michèle Audette est présidente de l’Association des femmes autochtones du Canada. Elle est de toutes les tribunes pour défendre les enjeux qui les concernent.
Les développeurs du Nord misent sur la participation des Autochtones. Mais qu’en est-il dans les faits?
Quand l’ancien premier ministre Jean Charest a annoncé le Plan Nord, il se vantait d’avoir l’appui des Autochtones. Or, des 41 communautés présentes sur le territoire du Québec, moins d’une dizaine ont été consultées. Par exemple, il a été décidé que ce projet s’appliquerait à la région située au-delà du 49e parallèle. Les Autochtones n’ont pas cette définition du Nord. Ils divisent plutôt le territoire en fonction des repères naturels, comme les cours d’eau.
Quelle contribution les peuples autochtones peuvent-ils apporter au développement nordique?
Leur savoir traditionnel peut aider à développer le territoire d’une manière plus durable. Récemment, le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador a complètement interdit la chasse au caribou de la rivière George, parce que, en moins de 30 ans, le nombre de bêtes est passé de 800 000 à quelque 20 000 individus. Si on avait pris en compte les connaissances que les Autochtones ont de leur milieu, le développement aurait été fait autrement, et cette situation aurait sans doute pu être évitée.
Et qu’en est-il de la contribution des femmes autochtones?
Il a été prouvé que les femmes autochtones sont plus pauvres que l’ensemble des Canadiennes. Le développement du Nord peut être l’occasion d’améliorer leurs conditions de vie, mais il faut qu’on leur facilite l’accès à des formations qui mènent vers des emplois spécialisés. D’autant plus que tout le monde le dit: dans le domaine de la machinerie lourde, les femmes constituent une main-d’œuvre recherchée parce qu’elles sont appliquées.
L’identité, c’est la santé!
Jean Désy, né au Saguenay, a pratiqué la médecine sur la Côte-Nord, au Nunavik et sur le territoire de la baie James. Il a aussi écrit de nombreux livres sur le thème de la nordicité.

Jean Désy, né au Saguenay, a pratiqué la médecine sur la Côte-Nord, au Nunavik et sur le territoire de la baie James. Il a aussi écrit de nombreux livres sur le thème de la nordicité.
Quel regard portez-vous sur les problèmes sociaux qui affectent les communautés autochtones que vous avez connues?
Les problèmes sociaux dépassent l’entendement médical. Le mot le dit: ce sont des problèmes de société. La déliquescence de bien des communautés autochtones est liée à l’histoire, à toutes sortes de façons d’être dans le monde. Pour vivre «en santé», ces communautés doivent retrouver leur identité et elles doivent se donner un but commun. Il faut insister sur l’aspect culturel, au sens le plus large. Quand un Inuit comme Zacharias Kunuk fait le film Atanarjuat, la légende de l’homme rapide, c’est
tout un peuple qui prend la parole. Cela contribue à atténuer bien des problèmes.
Devant cette réalité, vous est-il déjà arrivé de vous sentir plus travailleur social que médecin?
Dans la société du sud, en général, chacun a sa spécialité. Dans le monde nordique, en particulier chez les Autochtones, on voit les choses autrement; la structure mentale est différente de la nôtre. Bien qu’ils se soient sédentarisés, les peuples du Nord pensent toujours comme des nomades. Cela modifie forcément leur rapport au monde. À leurs yeux, nous avons une fonction beaucoup plus large, plus globale. Ce n’est pas une mauvaise chose, puisque cela nous oblige à adopter une attitude plus humble face à notre métier.
Vous avez écrit: «Dans le Nord, je suis utilisé à juste escient.» Que vouliez-vous dire?
En général, dans les villages nordiques, les soins de première ligne sont dispensés par le personnel infirmier, sous la supervision d’un médecin. J’aime beaucoup ce type d’organisation, parce cela me permet de me concentrer sur les cas complexes. C’est un mode de gestion des soins plus coopératif et égalitaire.
Architochtone
À 79 ans, l’architecte Douglas Cardinal a encore de nombreux projets sur sa planche à dessin. Descendant des Pieds-Noirs d’Alberta, il s’est inspiré de ses racines autochtones pour concevoir de nombreux bâtiments, dont le Musée canadien des civilisations, à Gatineau, et l’Institut culturel cri d’Oujé-Bougoumou, près de Chibougamau.
Peut-il y avoir une architecture autochtone?
D’un architecte à l’autre, les approches varient. Je considère que l’architecture autochtone est plus organique; les lignes courbes sont généralement privilégiées et les bâtiments intègrent autant que possible des matériaux comme le bois qui rappellent les constructions traditionnelles.
On a donc fait des erreurs…
Un projet conçu selon une perspective coloniale, comme il y en a tant dans le Nord, ne répond pas aux besoins et au mode de vie de la communauté. Les petits bungalows typiques des réserves amérindiennes le démontrent bien. Ces logements ne sont pas seulement affreux, leurs divisions et leurs matériaux ne sont pas du tout adaptés à la réalité des Autochtones. Cela donne les résultats qu’on connaît: surpeuplement des maisons, dégradation des installations, conditions de vie misérables…
Et quel impact un projet d’architecture autochtone peut-il avoir sur l’environnement?
Le développement durable est au cœur de l’architecture autochtone. Par exemple, les bâtiments d’Oujé-Bougoumou, près de Chibougamau, sont inspirés des habitations traditionnelles cries, comme les tipis. Mais ils intègrent des technologies de pointe, dont un système de chauffage centralisé alimenté par des biocarburants. Cette ville crie a d’ailleurs été primée par les Nations unies pour son respect des principes de développement durable.
Victoire pour les Nordiks
Joé Juneau, ancienne vedette de hockey, est passé des amphithéâtres de la Ligue nationale aux arénas des villages du Nunavik. Il est aujourd’hui l’un des entraîneurs des Nordiks, une équipe de jeunes Inuits.
Vous consacrez beaucoup de votre temps aux jeunes Autochtones. Le jeu en vaut-il la chandelle?
Pour être honnête, plusieurs choses n’ont pas beaucoup changé. Les villageois du Nunavik ont vécu une explosion de population, mais l’immobilier n’a pas suivi. Les familles s’entassent à 15 par maison et malheureusement plusieurs foyers comptent leur lot de toxicomanes. C’est dans ce genre de milieu que plusieurs jeunes grandissent. Il y a du bruit et on se couche tard. Ensuite, on leur demande de se lever tôt le matin pour aller à l’école. Pas facile. Sans compter l’attitude générale de plusieurs adultes qui n’accordent souvent que peu d’importance à l’éducation. Rien pour encourager la persévérance scolaire. Seulement 10% d’entre eux terminent leur secondaire dans les temps requis.
Que leur apporte le programme de hockey que vous avez développé?
C’est une façon de faire de l’éducation, mais c’est avant tout un programme de prévention de la criminalité. On utilise le hockey pour redonner aux jeunes une fierté, un but, un projet. On insiste sur le travail d’équipe, la persévérance, l’effort, l’honnêteté, la confiance, le sentiment de compétence, l’estime de soi, etc. Des choses qu’ils n’apprennent pas nécessairement dans leur milieu.
Quels sont les principaux obstacles que vous devez surmonter?
Sûrement pas les jeunes! Le hockey, ça les allume vraiment! Ils sont prêts à beaucoup d’efforts et de sacrifices pour se présenter à chaque entraînement afin de se faire sélectionner pour les tournois «dans le sud». Il nous faut surtout composer avec une bureaucratie et un système scolaire pas toujours bien adaptés à leur réalité et leurs besoins.
«Ah les écolos d’ville!»
Henri Jacob, président de l’Action boréale en Abitibi-Témiscamingue (ABAT), croit que les environnementalistes auraient avantage à aller voir le Nord de près.
Vous n’êtes pas toujours tendre envers certains groupes écologistes. Que leur reprochez-vous?
Ils sont trop souvent déconnectés de la réalité du terrain. Bien au chaud dans leur condo en ville, ils entendent parler des régions dans les médias. Puis ils se bricolent des pancartes et réclament l’interdiction des coupes à blanc ou la fermeture des mines.
Ils n’ont pas l’air de comprendre que, si une mine cesse ses opérations, ce sont des centaines de travailleurs qui perdent leur emploi et autant de familles qui se retrouvent en difficulté. Avec ce genre de «solution», on ne fait que transformer un problème environnemental en un problème social.
Devraient-ils rester dans leur condo et cesser de vous embêter?
Au contraire! Ils devraient sortir plus souvent visiter les régions, rencontrer ceux qui vivent de la forêt et des mines. On n’a pas le choix d’exploiter nos ressources. Ceux qui «pitonnent» sur leur ordinateur ou leur téléphone devraient le savoir: leurs petites machines sont pleines de terres rares! Il faut bien les prendre quelque part… Seulement, il est essentiel de respecter les communautés. Une mine à ciel ouvert en plein milieu d’une ville, comme à Malartic, ça n’a aucun sens! Il faut faire les choses intelligemment.
Que suggérez-vous?
D’abord, d’évaluer nos besoins réels. Ce n’est pas parce qu’on trouve un gisement quelque part qu’il faut absolument l’exploiter. Ensuite, on doit s’assurer de créer le maximum de richesses à partir de nos ressources, en les transformant chez nous au lieu de les brader à l’étranger. L’Abitibi a longtemps été un centre mondial d’extraction du cuivre et on n’avait même pas d’usine de fabrication de tuyaux! Avec Malartic, on a maintenant la plus importante mine d’or du Canada. On pourrait se mettre à fabriquer des calices pour le Vatican? Après tout, on a failli avoir un pape québécois…
Fabriqué au Québec
Daniel Roy a été soudeur-assembleur pour une entreprise de la Côte-Nord pendant une quinzaine d’années. Il est aujourd’hui président du Syndicat des Métallos, le plus grand regroupement de travailleurs du secteur des mines au Québec.
Vous dites que le développement du Nord peut représenter une chance pour l’économie du sud. Qu’entendez-vous par là?
Le Nord du Québec, dont l’économie repose beaucoup sur le secteur primaire, est en pleine effervescence. Mais l’industrie manufacturière, située dans les régions plus au sud, est en déclin.
D’après une étude réalisée par la firme de services professionnels Deloitte, en 2000, le secteur manufacturier représentait 23% du PIB du Québec. En 2010, il ne comptait plus que pour 16%.
Si la tendance se maintient, il aura chuté à 13% en 2015. La survie de notre industrie manufacturière passe donc par la transformation des ressources extraites du Nord. Toutefois, à l’heure actuelle, une bonne partie de ces ressources sont transformées dans les pays émergents.
Le Québec a-t-il l’expertise nécessaire pour transformer lui-même ses ressources?
Tout à fait! Le fer, les terres rares, le graphite et le lithium, par exemple, peuvent être transformés au Québec. Ces métaux et minéraux entrent d’ailleurs dans la composition de batteries pour les véhicules électriques. Le Québec a donc le potentiel de devenir un leader dans la fabrication des moyens de transport de demain.
Comment inciter les multinationales qui exploitent nos ressources à en transformer une part significative au Québec?
Les entreprises sont là pour faire de l’argent. Le meilleur incitatif se situe donc sur le plan fiscal. Les redevances minières, par exemple, pourraient être modulées en fonction du pourcentage de transformations effectuées au Québec. Une compagnie comme Nemaska Lithium, qui s’apprête à opérer une mine dans la région de la baie James et qui s’est engagée à construire une usine de fabrication de batteries au lithium à Valleyfield, mérite d’être récompensée.
Une ville, ça a besoin de ses citoyens
À la suite du boom du secteur minier, la population de Fermont a doublé en l’espace de quelques mois. La mairesse de la ville, Lise Pelletier, a un défi à relever: accueillir les nouveaux habitants, tout en préservant la qualité de vie fermontoise.
Comme beaucoup de villes minières, Fermont accueille des travailleurs qui font la navette entre leur résidence dans le sud et leur emploi dans le Nord. Quel impact cela a-t-il sur le développement de la ville?
Pour des besoins ponctuels, comme la construction de nouvelles unités de logement, le fly in-fly out, ou «fifo», ne pose pas de problème. Mais pour des emplois à long terme, comme ceux qu’offre une mine qui décide de s’installer pour des dizaines d’années, le fifo n’a pas sa place, puisqu’il ne favorise ni le sentiment d’appartenance ni le développement durable de la ville. En étant seulement de passage, les travailleurs dépensent en effet la majeure partie de leur paie chez eux, dans le sud.
Quels effets cela a-t-il sur le plan social?
Depuis qu’ArcelorMittal a annoncé l’agrandissement de son complexe minier Mont-Wright, en 2011, notre population a doublé! Cette arrivée massive de travailleurs a coïncidé avec le départ de nombreux citoyens très impliqués dans la communauté, mais qui ont décidé de retourner s’établir dans le sud pour leur retraite.
Ce grand bouleversement a créé beaucoup de tensions. D’un côté, il y avait ceux qui ont un sentiment d’appartenance envers la ville et ont à cœur son développement, et, de l’autre, ceux qui ne sont là que pour travailler.
Comment pouvez-vous inciter les travailleurs à s’installer de façon permanente?
En investissant dans nos infrastructures, notamment dans le logement. À Fermont, nous avons ouvert de nouvelles rues pour permettre la construction de 150 autres unités d’habitation. Pour encourager la venue des familles, il faut aussi leur offrir plus de services adéquats. Des garderies, par exemple.
Objectif: l’éducation

Michel Allard, expert en pergélisol, enseigne au département de géographie à l’Université Laval. Membre du consortium de recherche Ouranos sur la climatologie, il a collaboré à la rédaction du rapport De la science aux politiques publiques au Nunavik et au Nunatsiavut, publié l’an dernier par ArcticNet, un réseau de chercheurs voué à l’étude des impacts des changements climatiques et de la modernisation dans l’Arctique canadien côtier.
Sommes-nous assez conscients des changements climatiques?
Les Québécois et les Canadiens sont parmi les peuples les plus sensibilisés aux changements climatiques. Mais ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans le Nord ne réalisent pas à quel point le réchauffement est rapide.
Comment cela se traduit-il concrètement?
Dans les années 1990, j’étais «climatosceptique», comme on dit aujourd’hui. Mais je passe deux ou trois mois par année dans le Nord. Je suis bien forcé d’admettre que la glace de mer fond beaucoup plus rapidement que les modèles de simulation climatique ne l’avaient prévu. J’ai constaté que le pergélisol fondait presque à vue d’œil. Quantité de nouveaux petits lacs apparaissent. Les arbustes se répandent partout dans la toundra. La durée du temps de glace raccourcit. La neige arrive plus tard à l’automne et fond plus tôt au printemps. Il pleut en hiver; les Inuits n’avaient jamais vu ça. Et des glissements de terrain se produisent un peu partout à cause de la dégradation du sol.
Quel rôle pourraient jouer les Autochtones?
Depuis longtemps, le développement nordique est fondé sur l’exploitation des ressources naturelles. La principale préoccupation de la presse et du public touche les redevances. Or, il y a un véritable clivage de responsabilité citoyenne entre nous et les peuples du Nord; un déficit énorme de fraternisation. Les Inuits du Nunavik et les Cris sont en train de produire leurs propres plans de développement. Ils veulent protéger ou valoriser certains secteurs. Ils veulent des redevances pour financer leur éducation. Ils veulent du tourisme. Il nous faut établir une stratégie commune pour bien vivre ensemble sur ce territoire. Il émerge aujourd’hui une nouvelle société autochtone, mieux éduquée, et qui devra relever l’énorme défi de sauter de plain-pied dans la modernité malgré un contexte de changements climatiques.
Il faudra donc apprendre à mieux se connaître réciproquement?
Le prochain défi du Nord se situe en effet plus dans l’éducation que dans la fonte du pergélisol.
Sur les traces de Bob Morane

Bob Morane s’est aventuré dans le nord du Québec et du Canada. Son auteur, Henri Vernes qui a maintenant 94 ans, a déjà séjourné au-delà du 49e parallèle.
Le Nord a donc exercé sur vous une grande fascination.
Certainement! Dans ma jeunesse, j’avais lu les romans de Jack London et de James Olivier Curwood. J’avais donc déjà acquis un goût de l’aventure dans le Grand Nord. J’ai été très heureux de pouvoir y aller, me balader en traîneau à chiens, rencontrer un grand chef autochtone. Je réalisais ce dont j’avais rêvé quand j’étais jeune. De plus, à l’époque, j’écrivais six livres par an. Je devais donc absolument me renouveler, trouver de nouvelles ambiances, de nouveaux pays… Le Québec a été un de ceux-là et il m’a inspiré plusieurs romans.
Comment est né Terreur à la Manicouagan?
Il s’agit en fait d’une sorte de commande d’Hydro-Québec. À l’époque [NDLR: en 1964], un concours autour de Bob Morane avait été lancé. Hydro-Québec a organisé mon voyage ici, ma visite du site, m’a donné toute la documentation voulue… Il était entendu que j’écrirais un tome se déroulant dans le secteur des grands barrages. Comme j’avais été journaliste, il ne m’a pas été difficile de tirer les informations de ma visite, de ma documentation et de mes notes pour les inclure dans la trame de mon histoire.
Pensez-vous que le Nord a conservé cette aura mystérieuse et aventureuse?
Absolument! Montréal et Québec ont changé, c’est sûr, mais certainement pas le Nord. Il y a toujours les animaux, les forêts… Et il y a toujours les Indiens, même s’ils ne tuent plus personne à coup de flèches!