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Société

Des caméras sur les policiers?

09-05-2016

Les policiers devraient-ils agir comme les caméramans de leurs propres interventions?

Une bande de chercheurs a débusqué quelques mythes concernant les caméras que des policiers portent au torse ou à l’épaule, lundi, dans le cadre d’un colloque du 84e congrès annuel de l’Association francophone pour le savoir (Acfas), qui se tient à Montréal cette semaine.

Si les policiers ne filment pas encore leurs interventions au Québec, les citoyens le font déjà. Pensons aux désormais célèbres vidéos mettant en vedette la policière Stéfanie Trudeau, surnommée « Matricule 728 ».

Mais dans plusieurs villes en Europe, aux États-Unis et au Canada (Edmonton, Calgary, Toronto), des projets de captation vidéo systématique ont été testés ou ont été intégrés de façon permanente. Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) élabore présentement un projet-pilote fort attendu.

Premier constat, seules huit études ont été menées sur l’impact des caméras jusqu’à présent, a indiqué Rémi Boivin, professeur adjoint à l’École de criminologie de l’Université de Montréal. Et les résultats varient énormément de l’une à l’autre. « On ne sait pas grand-chose sur leur effet, a expliqué Rémi Boivin. On sait qu’il y a une baisse des plaintes des citoyens, mais on ne sait pas vraiment pourquoi. Il faut plus d’expériences. »

Le projet-pilote du SPVM, qui devrait être annoncé prochainement, fournira certainement plus de données. « Ça avance à grands pas », s’est contenté de dire Patrick Lavallée, commandant à la Direction des projets spéciaux, qui était présent dans la salle. Selon des informations obtenues par La Presse en février dernier, 50 agents seront équipés de caméras corporelles pendant l’été, une période de test qui sera suivie d’une consultation publique à l’automne.

Ne vous leurrez pas. Ce projet-pilote ne vous permettra pas de regarder des films policiers en direct ! « Les gens vont être déçus, dit Samuel Tanner, professeur agrégé de l’École de criminologie de l’Université de Montréal. Si une vidéo vous concerne, vous pourrez y accéder, mais ce sera probablement tout. »

Ce professeur a mené des entrevues auprès d’une poignée de policiers québécois qui ont eux-mêmes pris l’initiative de filmer leurs interventions. « Lorsqu’il y a une plainte d’un citoyen, c’est la parole de l’un contre la parole de l’autre. Les procédures sont longues et pendant ce temps, la progression de carrière des policiers est stoppée jusqu’à ce que le dossier soit réglé. Ils étaient prêts à se filmer pour éviter d’avoir à subir ce stress. »

Et que faire de ces milliers de vidéos qu’on ne peut même pas mettre sur YouTube? Claire Nigay, candidate au doctorat en science de l’information à l’École de bibliothéconomie et des sciences de l’information de l’Université de Montréal, a justement souligné le défi de gestion des données que ce type de projet suppose. « La quantité de vidéos sera astronomique ; comment faire pour accéder facilement à l’information, pour faire des recherches [dans cette banque de fichiers]? Est-ce qu’on va tout garder ? Combien de temps ? Dans quel format les conserver ? »

La chercheuse à l’École nationale de police du Québec Annie Gendron a quant à elle présenté les résultats d’une expérience où elle tentait de vérifier si l’angle de la caméra a un impact sur la perception de celui qui visionne ensuite la vidéo. Son équipe a filmé une fausse intervention à l’aide de deux caméras : une corporelle et une autre de surveillance. Des civils et de futurs policiers en formation devaient évaluer le travail des agents comédiens.

L’angle de captation n’avait pas vraiment d’impact sur l’évaluation générale de l’intervention. La chercheuse a néanmoins remarqué que les futurs policiers qui avaient visionné les images captées avec la caméra corporelle étaient plus sévères quant aux mesures disciplinaires à imposer aux agents. « Il y a un biais de perception. Il faut aussi se rappeler que ce qu’on voit dans une vidéo n’a pas nécessairement été vu par le policier. En situation de stress, on sait que le champ de vision rétrécit. »

Sera-t-il plus facile de faire la lumière sur les événements dans le cas d’une poursuite ? Peut-être, à condition que les policiers n’oublient pas de peser sur Marche, une fois qu’ils ont informé les personnes concernées par l’intervention qu’ils sont filmés.

« Très récemment, en Alberta, un policier a dit au juge qu’il n’a pas activé sa caméra parce qu’il n’aime pas le son de sa voix lorsqu’elle est enregistrée », a raconté Nicolas Abran, procureur aux poursuites criminelles et pénales, qui s’intéresse aux enjeux légaux. Une personne qui avait conduit avec les facultés affaiblies, preuves scientifiques et témoignages à l’appui, a donc eu droit à un arrêt des procédures…

Photo : Police de Toronto

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