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10-03-2022

La honte est une émotion universelle et puissante qui peut envahir l’esprit. Apprenons à la connaître pour la désamorcer. Ou pour l’utiliser?

Je devais avoir sept ou huit ans. L’aire des casiers de mon école était pleine d’élèves surexcités. Je sortais des toilettes quand une enseignante m’a fait remarquer qu’un long morceau de papier hygiénique traînait derrière moi, coincé à la taille de mon collant. « Comment est-ce possible ? Je ne suis même pas allée aux toilettes ! » ai-je clamé dans un mensonge évident ayant pour but tout aussi évident de sauver mon honneur. Je me souviens surtout de mon envie de disparaître sous le carrelage du plancher.

Ce sentiment vous dit quelque chose ? La honte est une émotion universelle (sauf peut-être chez les psychopathes, dont je ne fais visiblement pas partie !). Si elle est souvent utile et saine − il faut bien apprendre à gérer son papier hygiénique −, elle a aussi un pendant nocif, qui accable les victimes d’actes malveillants ou les personnes qui sont la cible de préjugés. Le mouvement #MeToo, l’initiative du teeshirt orange des survivants des pensionnats autochtones, le mouvement pour l’acceptation du corps et les revendications de différents groupes minoritaires l’illustrent bien ; ils ont tous pour visée un affranchissement de la honte et proposent même de la faire changer de camp. Car ceux et celles qui éprouvent souvent ce sentiment sont plus à risque de présenter tout un éventail de problèmes de santé mentale : dépression, anxiété, trouble alimentaire, syndrome de stress post-traumatique et trouble de la personnalité limite. La honte à long terme mine la vie − la recherche en psychologie le montre bien.

Il s’agit d’une émotion bien particulière, dit Delphine Collin-Vézina, professeure à l’Université McGill et titulaire de la Chaire de recherche du Canada junior en aide sociale à l’enfance. « Ce n’est pas une émotion primaire avec laquelle on naît, comme la colère, la tristesse ou la peur. La honte fait partie des émotions secondaires, celles qu’on apprend, qu’on se met à ressentir en relation avec les autres. C’est une émotion sociale en fait. »

On peut facilement imaginer que, au fil de l’évolution humaine, la honte a favorisé la survie. « Elle a une fonction de maintien de l’ordre et des conventions, pour permettre d’intégrer un groupe avec des normes particulières, mais aussi pour s’assurer que les enfants apprennent les règles afin de se protéger des dangers, poursuit la professeure. On apprend par exemple aux jeunes enfants à ne pas traverser seuls la rue. Si un enfant transgresse cette règle, il pourrait avoir honte. La honte a donc sa raison d’être. »

Attention à ne pas confondre la culpabilité (sentir qu’on a fait quelque chose de mal) et la honte (se sentir mauvais). Ces émotions suivent d’ailleurs des circuits neuronaux différents, mentionne la professeure de l’Université de Melbourne Sarah Whittle, qui étudie le sujet. La honte implique deux réseaux : le premier, dit de saillance, « comprend l’amygdale et participe à la détection et au traitement des signaux de menace dans l’environnement, détaille la chercheuse. Le second est le réseau “par défaut”, qui est en partie responsable de la réflexion sur soi dans le passé, le présent et le futur ».

La culpabilité se concentre quant à elle dans le réseau par défaut. « La différence est que, quand nous nous sentons coupables, notre attention est davantage portée sur les autres, indique la neurobiologiste. Il est alors plus probable que nous ayons de l’empathie pour eux ; nous utilisons nos connaissances pour déterminer ce que les autres peuvent ressentir » en raison de nos actions. Si un sentiment de culpabilité excessive est souvent présent chez les personnes atteintes de dépression − c’est même un symptôme évalué lors du diagnostic médical −, son équipe cherche actuellement à vérifier si la honte ne jouerait pas un rôle encore plus grand dans cette maladie.

Illustration: Sébastien Thibault

« La honte se situe dans l’écart entre la perception de soi et la construction idéale de soi dans le monde. Plus l’écart entre les deux est grand, plus le sentiment est intense. »

Jérôme Lapalme, psychologue

Un idéal à l’écart

Les murs du bureau du psychologue Jérôme Lapalme, dans le Vieux-Terrebonne, ont entendu maints récits bien plus douloureux que mon histoire datant de l’école primaire (qui m’a néanmoins suffisamment marquée pour que je me la rappelle près de 30 ans plus tard). Il explique comment cette émotion se construit, selon le champ de la psychologie. « La honte se situe dans l’écart entre la perception de soi et la construction idéale de soi dans le monde. Plus l’écart entre les deux est grand, plus le sentiment est intense. Et la honte, c’est particulièrement fort et négatif. Sur le continuum des émotions, elle est pas mal dans le top déplaisant ! » Le standard à atteindre peut être de l’ordre de la moralité, de la compétence ou de l’esthétique, selon la littérature scientifique.

Mais pourquoi l’écart perçu avec ce standard est-il si désagréable ? « Cela attaque directement l’égo, répond Jérôme Lapalme sans hésitation. Si la perception de soi est trop loin de la représentation voulue, c’est comme un échec de notre existence. » Une étude suisse menée en 2010 sur plus de 2 600 individus de 13 à 89 ans a d’ailleurs montré que la probabilité de ressentir de la honte est plus forte chez les adolescents, les jeunes adultes et les personnes âgées parce que ce sont des époques de la vie où le rôle social change, suggèrent les auteurs. Cette étude s’ajoute à d’autres travaux qui laissent croire que les femmes vivent davantage de honte que les hommes, peut-être en raison des stéréotypes sociétaux et culturels avec lesquels elles se comparent. Les personnes aisées, elles, ressentiraient moins cette émotion.

Jérôme Lapalme cite une grande variété d’expériences de la honte, de l’adolescente qui se trouve grosse par rapport à un idéal véhiculé dans la publicité et qui sombre dans un trouble alimentaire jusqu’à l’homme qui ne va pas bien et qui se sent humilié de consulter un professionnel de la santé. Les cas les plus frappants sont peut-être ceux d’abus sexuels. « Personne ne veut se voir comme un sujet sans défense et soumis à la volonté d’un être malveillant. Ce n’est pas l’idée qu’on veut avoir de soi-même dans le monde. »

S’il est souhaitable qu’un enfant éprouve de la honte pour avoir traversé la rue seul, personne ne voudrait qu’il vive cette émotion après avoir subi un abus ou une agression sexuelle. C’est pourtant ce qui se passe. « C’est une honte qui n’est pas un apprentissage ou une leçon, souligne Delphine Collin-Vézina, qui étudie le sujet depuis plusieurs années. L’enfant la porte comme un fardeau sans but. » Et elle ne disparaît pas lors du passage à la vie adulte. Les adultes abusés la ressentent aussi, comme en font foi le langage utilisé dans les dénonciations et les témoignages entendus pendant les procès.

La professeure y voit deux raisons principales. D’abord, l’abus touche à la sexualité, un sujet encore tabou. « Il y a quelque chose d’un peu sale, un jugement autour de ce qui est correct et de ce qui ne l’est pas. » Le deuxième facteur est la dynamique même de l’abus sexuel : un abus de pouvoir. « Une personne impose ses propres désirs, sa propre volonté, au détriment de l’intégrité de l’autre. Et en agissant ainsi, les abuseurs responsabilisent la victime par toutes sortes de stratégies plus ou moins subtiles, du genre “Ne le dis pas parce que si tes parents savent que tu es venue me voir ils vont te chicaner” ou “Je ne sais pas ce qui m’a pris, tu es vraiment spéciale”. »

Les études de Delphine Collin-Vézina, et bien d’autres, montrent qu’un mécanisme de défense des victimes face à cette honte consiste à enterrer l’histoire « dans une petite boîte loin dans leur cœur ». Une tactique évidemment peu efficace. « C’est difficile de se libérer de la honte seul, car c’est une émotion sociale. C’est en s’ouvrant à d’autres que le sentiment d’être fautif peut être libéré ; quelqu’un doit être là pour nous dire “Je ne pense pas que tu devrais ressentir de la honte, je ne pense pas que tu es responsable”. » D’où l’importance pour tout le monde d’être prêt à recevoir de telles confidences et à y répondre de façon adéquate.

« Je ne dis pas que tous les stress au travail sont liés à la honte, mais plusieurs le sont. »

Pernille Steen Pedersen, professeure à l’École de commerce de Copenhague

L’imposteur au travail

Cette honte de l’ordre du traumatisme est trop fréquente. Mais un autre type de honte est omniprésente dans nos sociétés, d’après les travaux de Pernille Steen Pedersen : celle qui fleurit dans les milieux de travail. Cette chercheuse de l’École de commerce de Copenhague a écrit deux livres sur le sujet (en danois) et ils font fureur. Le premier, paru en 2016, en est à sa 11e réimpression !

Tout a commencé en 2011. Elle estimait alors qu’il manquait des morceaux dans la compréhension du stress au travail. Elle a donc interrogé des employés qui avaient été en arrêt de travail pour cause de stress ainsi que des gestionnaires supervisant des employés en détresse. « C’était presque un travail archéologique : j’essayais de trouver de nouvelles pièces ! » raconte la professeure.

Les patrons parlaient d’employés qui travaillaient trop dur et qui avaient du mal à se détendre. Les employés, eux, avaient le sentiment qu’ils ne pouvaient pas faire leur travail assez bien, qu’ils ne pouvaient pas être à la hauteur de leurs propres attentes ou de celles des autres. « Il y avait une sorte de constante liée aux attentes. Mais ce n’était pas tout, il y avait aussi une impression de faute. Par exemple, si une entreprise avait réalisé des compressions et que les employés avaient à travailler plus vite, ils s’en voulaient de ne pas réussir à atteindre leurs objectifs. » Le sentiment d’imposture, celui qui donne l’impression de ne pas mériter son poste et qui fait craindre d’être démasqué par ses collègues, était également fréquent.

Pernille Steen Pedersen a fini par faire le lien avec la honte même si le mot précis ne se trouvait pas dans ses verbatims. « Je ne dis pas que tous les stress au travail sont liés à la honte, mais plusieurs le sont », affirme la volubile chercheuse. Il semble que ce langage « parle » aux travailleurs : depuis 2016, elle reçoit une quantité impressionnante de témoignages de lecteurs qui se sentent enfin compris.

La professeure a poursuivi ses travaux et découvert que les employés qui vivent dans la honte sont imperméables aux marques de reconnaissance. « C’est tellement important pour les humains de croire en eux afin de s’épanouir. La reconnaissance est nécessaire pour y arriver. » Mais la honte bloque tout.

Le problème est relativement récent. Il émerge, selon Pernille Steen Pedersen, de la culture de la performance mesurable en entreprise, qui a cours depuis les années 1980. Pensons aux employés du mois et autres marqueurs de productivité chiffrés. « Cela a engendré beaucoup de honte et c’est très dangereux. On devrait plutôt souligner les grands dilemmes, les apprentissages, les gestes posés. On ne peut pas célébrer la performance et après donner peu de temps aux gens pour accomplir leurs tâches ; c’est trop frustrant. » La honte est d’autant plus grande que le travail est une partie de plus en plus importante de l’identité des individus. « De nos jours, la première chose qu’on demande à quelqu’un qu’on rencontre, c’est “Que faites-vous dans la vie ?” »

Plus près de nous, au Centre de recherche interdisciplinaire sur le bien-être, la santé, la société et l’environnement de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), la généticienne et ergonome Karen Messing a consacré une grande partie de sa carrière aux femmes travaillant dans des milieux traditionnellement masculins. À quelques reprises, elle a mené des entretiens de groupe avec des travailleuses d’une même entreprise pour voir si des améliorations permettraient d’attirer et de retenir la main-d’œuvre féminine ou de réduire les arrêts et accidents de travail, plus fréquents chez les femmes dans certains secteurs. Toutes ces réflexions ont nourri son dernier livre, paru en français à l’automne 2021 : Le deuxième corps : femmes au travail, de la honte à la solidarité.

C’est au cours d’une rencontre avec des techniciennes en communication − les filles du câble, en quelque sorte ! − qu’elle a pris conscience de l’existence de ce qu’elle et ses collègues appellent maintenant le « phénomène de la troisième heure ». Pendant la première heure de discussion, les femmes ont affirmé que tout allait bien, tandis que les chercheuses se demandaient ce qu’elles faisaient là ! Durant la deuxième heure, une travailleuse a dénoncé un supérieur qui avait raconté à tout le monde qu’elle ne voulait plus aller chez un client qui lui avait fait des avances, ce qui avait fait rire ses collègues masculins. Le groupe de femmes a ensuite évoqué des outils non adaptés à leur taille, mais en ajoutant que ce n’était pas si grave.

Puis, Karen Messing a fini par suggérer l’utilisation d’une ceinture croisée à la poitrine pour mieux répartir le poids des outils et éviter des blessures. « Elles se sont regardées avec un petit sourire et j’ai compris que j’étais vraiment à côté de la plaque avec cette idée ! Elles m’ont dit d’oublier ça, qu’elles ne pourraient jamais porter cet accessoire [car il ferait ressortir leurs seins]. Elles ont alors commencé à parler de toutes sortes de difficultés ; cela a ouvert une brèche. » Leur statut de femme leur faisait vivre nombre d’injustices au travail − ce dont elles ont discuté pendant cette salutaire troisième heure.

Au départ, c’est la honte qui pousse les femmes à se taire dans ce genre de réunion, tout comme dans leur milieu de travail, d’après la professeure. Après des décennies de combat pour avoir droit aux mêmes emplois que les hommes, les travailleuses ne veulent plus souligner leurs problèmes. Or, « tous les milieux professionnels et tous les outils ont évolué en fonction d’un corps masculin, rappelle Karen Messing. Il faut changer ça ! On n’a pas à avoir honte de choses qu’on n’a pas décidées, comme notre taille ou le fait d’avoir des menstruations ».

Elle-même a éprouvé de la honte à certains moments de sa carrière, dont celle de ne pas avoir répliqué à un dirigeant syndicaliste qui a fait taire les femmes qui s’exprimaient lors du dévoilement de son rapport sur les « filles du câble ». Et dans un département universitaire où de nombreux hommes étaient peu sympathiques avec elle au début de sa carrière, dans les années 1970, c’est la solidarité qui l’a fait sortir de la honte. « Il faut juste une autre personne pour ne pas ressentir la honte. Quand Donna [Mergler, une professeure de l’UQAM] et moi nous sommes découvertes, ç’a été comme une lumière. »

Illustration: Sébastien Thibault

De la dynamite

Voilà qui fait écho à un essai récemment publié par le philosophe français et professeur de l’Institut d’études politiques de Paris Frédéric Gros : La honte est un sentiment révolutionnaire.

À travers l’histoire, les philosophes se sont peu intéressés à la honte, vue comme une forme de susceptibilité. Ils lui ont préféré le concept de culpabilité, perçu comme le véritable sentiment de détresse morale. Le professeur Gros refuse pour sa part de laisser le monopole de la honte à la psychologie. « Bien sûr, il existe une honte qui peut être réglée dans le cabinet d’un psychologue en racontant son histoire, dit-il en visioconférence. Mais il y a aussi une honte qui, quand elle se conjugue au pluriel, se transforme en colère politique. C’est tout simplement le fait de ne pas accepter l’état du monde tel qu’il est. Ce n’est pas la honte de soi, c’est la honte du monde ! Elle possède un noyau de l’ordre du feu, de l’étincelle et de la dynamite. » De quoi passer à l’action.

C’est la honte collective dénoncée par les femmes devant des comportements masculins déplacés, celle de la jeune militante écologiste suédoise Greta Thunberg devant des décideurs aux actions climatiques trop timides, celle des militants du mouvement Black Lives Matter devant des opérations policières qui tuent plus souvent des personnes noires. Pour le professeur, le néolibéralisme est une grande fabrique de honte, notamment celle d’être pauvre ; là encore, l’émotion a une saveur politique.

Sur le plan individuel, Frédéric Gros souligne que la honte n’est pas indésirable ; elle contribue même à former de beaux humains. Platon a d’ailleurs écrit que « la honte est le principe directeur de l’homme de bien ». « La honte, c’est aussi la capacité à se retenir au bord de la bêtise, de la vulgarité, de l’ignominie, déclare le professeur. Le sage n’ose pas être lâche, faible ; il trouve que, par rapport à l’image qu’il se fait de la perfection, il aurait trop honte. Il existe un adjectif en français : éhonté. Il qualifie des gens qui n’ont pas honte, des gens qui ne se retiennent pas, des cyniques. Personne n’a envie d’être ça ! Cela suppose quelque chose comme une valeur éthique de la honte. »

L’essai de Frédéric Gros parle aussi de la honte absurde des humains vis-à-vis de leurs excréments, qui sont un « rappel cuisant que nous ne sommes pas de purs esprits, que nos idéaux de pureté, nos rêveries de légèreté transparente se heurtent au poids du corps », écrit-il. Le sale est honteux, voilà qui explique ma réaction lors de l’épisode du papier hygiénique pris dans mon collant.

Le contenu de la cuvette peut même nous coller à la peau quand la honte se fait envahissante, indique Frédéric Gros. « Devant un sentiment d’abandon, de solitude et d’esseulement, on se dit “Je ne suis qu’une merde !” On intériorise le mépris des autres et ça, c’est terrible. »

Il termine l’entretien sur de sages paroles. « N’ayez pas honte de me recontacter en cours de rédaction si vous avez des questions ! » Promis.

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