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Sciences

Mode d’emploi pour rêver qu’on vole

Des chercheurs tentent d’influencer nos rêves, espérant établir du même coup de nouvelles connaissances sur nos aventures dans les bras de Morphée.
01-04-2021

Je cours sans m’arrêter et de toutes mes forces. Puis, soudain, je ne sens plus le choc de mes pas : ça y est, je vole ! Tel Mario avec sa cape, je suis libre dans le firmament.

Voilà un rêve que je faisais à l’occasion pendant l’enfance. J’ai eu espoir de revivre ces émotions quand un article scientifique de chercheurs québécois est paru, en 2020, dans la revue savante Consciousness and Cognition, qui publiait un dossier spécial sur la manipulation des rêves. L’équipe a tenté de susciter des « rêves de vol » chez les 137 participants de son étude, recrutés avant la pandémie. Alors que les déplacements sont pour le moins limités ces temps-ci, je ne dirais pas non à un vol de nuit, que l’article présente comme associé à des émotions telles que la joie, l’euphorie et l’extase !

Malheureusement, pandémie oblige, je ne pourrai pas essayer la technique de ces chercheurs de l’Université de Montréal et de l’Université McGill, car cela implique une visite au laboratoire des rêves et cauchemars de l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal. C’est là que les participants, qui tenaient un journal de leurs rêves depuis cinq jours, ont enfilé le présumé déclencheur : un casque de réalité virtuelle leur permettant de « survoler » les montagnes et tunnels d’un monde étrange en suivant un parcours de cercles verts tout en évitant des obstacles. Cette aventure de 15 minutes terminée, l’équipe leur faisait faire une sieste (mais on les réveillait une fois entrés dans la phase du sommeil paradoxal, ce stade où l’on parvient à se rappeler ses rêves) ou une séance de lecture dans une chambre aménagée au laboratoire. Ils ont ensuite noté leurs rêves ou leurs pensées, refait le jeu de réalité virtuelle et sont rentrés chez eux. Ils ont repris leur journal de rêves pour les 10 nuits suivantes.

Les chercheurs ont visé dans le mille. Les rêves de vol ont été multipliés par cinq pendant la sieste au laboratoire, par rapport aux rêves des jours précédents, et par huit le soir même. Les songes aériens sont également demeurés plus fréquents dans les jours qui ont suivi. La plupart avaient un lien évident avec le décor de l’expérience de réalité virtuelle. Deux des auteurs expliquent que leur étude, en plus d’être amusante, permet de se pencher sur le mystère du mouvement. « Il est intéressant de savoir comment on peut réussir à faire des rêves de vol, mais cela ouvre une autre porte : comment peut-on recréer n’importe quel mouvement en rêve ? demande le directeur du laboratoire des rêves et cauchemars et professeur à l’Université de Montréal, Tore Nielsen. Car les rêves sont toujours des aventures en mouvement ; c’est rare qu’ils se déroulent sur un seul tableau fixe. C’est le grand paradoxe du sommeil paradoxal : le cerveau est actif, tous les systèmes de sensation sont en alerte, mais on ne bouge pas du tout, le corps est paralysé. Est-ce que le mouvement dans le rêve est le résultat d’un scénario visuel ou est-ce l’inverse : on se déplace dans le rêve et cela nous permet d’aller explorer nos souvenirs ? On n’a pas la réponse encore ! »

Les chercheurs avancent l’idée que la réalité virtuelle et le rêve fonctionnent de la même façon. « Dans les scénarios de réalité virtuelle, on n’est pas complètement immobile, mais on a quand même les deux pieds sur le sol. Pourtant, on arrive à avoir la sensation de voler, souligne Claudia Picard-Deland, doctorante en neurosciences à l’Université de Montréal. Ce sont peut-être les mêmes mécanismes d’illusion de mouvements qui sont en jeu pendant le rêve, mais de manière complètement intrinsèque et spontanée. »

Certains chercheurs voient d’ailleurs le sommeil paradoxal − ou REM, pour rapid eye movement, car nos yeux bougent − comme un générateur de réalité virtuelle inné. Serait-ce pour suivre ce « film » que des mouvements oculaires rapides se produisent ? Des recherches vont dans ce sens.

Tore Nielsen et Claudia Picard-Deland pensent que, à force de travailler à ce reportage, je finirai par rêver que je vole. « Quand j’ai commencé à créer l’environnement virtuel pour l’étude, avec une artiste et un programmeur, j’ai fait beaucoup de rêves de vol, raconte l’étudiante. Et quand on a commencé à écrire l’article, à réfléchir sur tous les mécanismes de vol, je rêvais tout le temps que j’étais en train de voler ! » Dans un congrès, « on a rencontré une artiste qui peignait les rêves de vol de ses amis et elle s’est mise à rêver plus souvent de vol elle-même, relate le professeur Nielsen. Il y a un effet d’exposition ».

Les participants de l’étude montréalaise circulaient dans le ciel de cet environnement de réalité virtuelle créé par l’artiste numérique Katerine Dennie-Marcoux.

Les lucides

Quelques jours (et nuits) après le début de ce reportage, je n’avais toujours pas atteint l’inaccessible étoile, même si j’avais consommé quantité de vidéos filmées du haut des airs par des drones. Je ne sais pas si c’était le signe d’un progrès, mais dans un songe, j’ai couru à toute vitesse dans un stationnement étagé louche, avec ma sœur, pour ensuite admirer la vue d’en haut… sans même penser sauter pour m’envoler.

Je m’accroche à l’objectif, car il semble possible d’apprendre à voler sans casque de réalité virtuelle. L’article des chercheurs québécois cite les cas de deux fameuses dormeuses. Dans les années 1920, en Angleterre, Mary Arnold-Forster disait observer les oiseaux dans le ciel pour faciliter ses décollages nocturnes et affirmait que chaque rêve de vol facilitait la survenue du suivant. Puis, une cinquantaine d’années plus tard, la psychologue américaine Patricia Garfield publiait un livre dans lequel elle indiquait être parvenue à doubler la fréquence de ses rêves de vol en un an. Sa technique consistait notamment à planifier ses rêves et à répéter cette intention en s’endormant.

Voilà deux « rêveuses lucides », une expression qui désigne les personnes régulièrement conscientes d’être endormies. Plusieurs études ont montré que le vol est l’activité nocturne favorite des lucides. Plus encore que les plaisirs charnels, c’est pour dire !

Kenneth Leslie, professeur de psychologie à l’Université Acadia, en Nouvelle-Écosse, accepte de m’aider. Un anneau à son petit doigt témoigne qu’il se destinait d’abord à une carrière d’ingénieur. Puis, il a découvert l’existence des rêves lucides dans les années 1990. « Je me suis entraîné », dit-il en me montrant une collection de carnets de toutes les couleurs dans lesquels il a noté ses rêves, ce qui favorise la lucidité. Autre astuce : il s’est mis à vérifier plusieurs fois par jour son « état d’éveil », par exemple en plaçant ses mains en X. À l’état d’éveil, les mains s’entrechoquent, tandis que, dans les rêves, elles passent l’une à travers l’autre. Répéter ce geste dans la journée crée une habitude qui peut percoler la nuit et permettre de réaliser qu’on rêve.

« Je me souviens d’avoir fait mon premier rêve lucide lors d’un voyage familial en Afrique du Sud. Quelque chose de bizarre était survenu et je me suis demandé si je n’étais pas en train de rêver. J’ai fait le test [des mains]… et j’étais bien en train de dormir ! J’ai fait trois rêves lucides cette nuit-là. Puis, j’ai écrit une lettre à ma blonde de l’époque pour lui raconter l’expérience. Elle l’a lue et, la nuit d’après, elle a fait un rêve lucide ! » Cela montre à quel point nos rêves sont ouverts aux suggestions.

J’ai bien cru poursuivre la chaîne et faire mon premier rêve lucide après avoir entendu cette histoire. Mais j’ai seulement réussi à me réveiller toutes les deux heures, après des rêves somme toute peu excitants, pour croiser mes mains et constater qu’elles étaient bien de chair et d’os. Peu reposant !

Un peu comme l’équipe québécoise, Kenneth Leslie a réalisé une étude visant à favoriser des rêves de vol, mais aussi de chute, de balancement ou de flottement. Ces rêves sont dits « vestibulaires » parce qu’ils stimulent des régions du cerveau associées au système vestibulaire, un ensemble de structures logé dans l’oreille et qui constitue le siège de l’équilibre. C’était dans les années 1990, au Brock University Sleep Lab, en Ontario, où étudiait l’ingénieur défroqué. Au nom de la science, une poignée de participants avait accepté de passer deux nuits dans un hamac. À partir d’une pièce adjacente, et trois fois par nuit, Kenneth Leslie tirait sur une corde pour balancer doucement le hamac de certains d’entre eux pendant le sommeil paradoxal, activant leur système vestibulaire (les sujets qui dormaient dans un hamac en position stable agissaient comme groupe témoin). Il réveillait les participants à trois reprises pendant la nuit afin qu’ils notent leurs rêves. « C’est là que j’ai attrapé la piqûre pour la psychologie ! » mentionne celui qui s’est à l’évidence beaucoup amusé.

Il explique que l’étude avait été lancée parce que des rêveurs lucides rapportaient « tourner » dans leurs rêves pour réussir à prolonger leur état de lucidité quand il le sentait filer entre leurs doigts. L’hypothèse était que cette astuce leur permettait de stimuler des zones du cerveau liées au système vestibulaire. On savait déjà que les individus qui ont une atteinte de ce système (ce qui se caractérise par des étourdissements, vertiges, pertes d’équilibre, nausées, etc.) font plus souvent des rêves lucides. Il avait également été démontré que les lucides ont un système vestibulaire plus aiguisé, selon des recherches au cours desquelles on avait injecté de l’eau chaude ou froide dans le canal auditif externe de participants, ce qui cause une sensation de vertige plus ou moins forte selon la sensibilité de chacun.

Bref, en agitant le hamac, les chercheurs espéraient susciter plus de rêves lucides et provoquer chez les dormeurs davantage de songes où ils flotteraient, tourneraient et voleraient. Cela a fonctionné…, mais le nombre de participants était si petit que Kenneth Leslie voudrait bien reprendre l’expérience pour confirmer les résultats. « J’aimerais trouver une façon de le faire en dehors du laboratoire. Je mène des recherches présentement avec des gens à la maison grâce aux bracelets connectés Fitbit. Avec cet outil, on pourrait essayer de détecter le sommeil paradoxal. Il me faudrait seulement un moyen de les stimuler ou de les bercer automatiquement… Ce n’est pas impossible ! » Un autre article paru dans le dossier spécial sur la manipulation des rêves évoque l’idée de recourir à un appareil du Massachusetts Institute of Technology qui active le système vestibulaire à l’aide d’électrodes. Il est employé pour renforcer l’immersion en réalité virtuelle et pourrait aussi offrir un sentiment de « bascule » aux rêveurs.

Au-delà du simple plaisir, le vol peut contribuer à passer de meilleures nuits ; on peut l’utiliser pour fuir le cauchemar. Ainsi, un participant de l’étude de Claudia Picard-Deland a décidé, en plein rêve, de se faire pousser des ailes pour échapper à un dinosaure, alors que son parachute ne suffisait pas. « Il existe plusieurs théories expliquant pourquoi on rêve, souligne Kenneth Leslie. Selon la théorie de la menace [formulée en 2000], l’humain a évolué de sorte que le sommeil lui permette de simuler le monde pour qu’il y mette en pratique les programmes moteurs dont il a besoin pour survivre. En rêvant à une attaque de tigre à dents de sabre, l’humain apprenait donc jadis à jeter la lance et à s’enfuir en courant, ce qui l’a aidé à rester en vie pendant l’éveil. Le problème, c’est qu’on a hérité de ces rêves anxiogènes. Si vous rêvez que vous faites un examen sans être préparé ou que vous vous retrouvez nu devant un groupe, ce n’est pas si grave. Mais si vous êtes un vétéran ou un médecin qui traite la COVID-19, les cauchemars en lien avec vos expériences traumatisantes peuvent être problématiques. Dans ce contexte, pouvoir être lucide permettrait d’évacuer l’anxiété et les menaces qui ne sont plus réelles pour peut-être mieux explorer le côté positif du monde du rêve. »

Au-delà du simple plaisir, le vol peut contribuer à passer de meilleures nuits; on peut l’utiliser pour fuir le cauchemar.

Du virtuel plus réaliste

Claudia Picard-Deland, Tore Nielsen et leurs collègues pensent que les études sur les rêves de vol pourraient également guider la conception des jeux et expériences de réalité virtuelle qui simulent le vol. « Notre étude montre qu’il y a beaucoup de variabilité entre les participants : certains tiennent quelque chose dans leurs mains qui les fait voler, d’autres volent à l’envers ou comme Superman, dit Tore Nielsen. Mais dans les jeux de réalité virtuelle, c’est toujours une seule formule pour tous. On ne considère pas le fait que certaines personnes se sentiraient davantage en immersion si le contexte était différent. Étudier cette variabilité peut donner des idées pour concevoir les mondes virtuels. »

Pour l’instant, même avec des équipements sophistiqués comme l’unité Birdly (qui comporte une espèce de siège de dentiste mobile sur lequel on se couche à plat ventre, les bras en croix, un casque de réalité virtuelle sur la tête et face à un ventilateur), l’expérience n’est pas aussi chouette que dans nos rêves. Les utilisateurs ont l’impression de glisser au lieu de voler, notaient des chercheurs allemands dans un article de 2020 de la revue IEEE Computer Graphics and Applications.

« Les systèmes sur le marché qui sont vendus comme des expériences de vol ne ressemblent aucunement à ce que les gens s’imaginent quand ils parlent de voler ; c’est seulement qu’ils étaient technologiquement “faciles” à mettre au point », commente l’un des auteurs, Gerold Hoelzl. Ce professeur de la Faculté des sciences informatiques et de mathématiques de l’Université de Passau a eu toute une surprise en sondant les participants de son étude : ils imaginaient en général les ailes sur l’arrière des épaules de leur avatar, mais entendaient les contrôler en battant des bras ! Avec ses collègues, il a créé un prototype léger qui réconcilie ces idées et qui se rapproche davantage d’une sensation de vol ailé que du simple glissement. « Il ne faut pas adapter les gens à la technologie, il faut adapter la technologie à l’imagination, aux rêves et aux attentes des gens. »

Le soir même où je pensais avoir mis le point final à ce texte, je me suis couchée en songeant à ma liste d’épicerie, à cette discussion que j’avais eue avec une voisine. Puis, je suis devenue une espèce de bolide filant sur un rail. Ce dernier finissait abruptement… pour me permettre de m’envoler ! Cela a duré deux secondes et je me suis réveillée avec un grand sourire !

Illustration en ouverture: Pierre-Paul Pariseau

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