Illustration: Vigg
Les dernières études sur les fausses nouvelles laissent toutes entendre la même chose : on semble avoir beaucoup exagéré leur importance…
Depuis l’élection de Donald Trump, les « fausses nouvelles » sont non seulement sur toutes les lèvres, mais aussi dans la mire des chercheurs. Et les dernières études sur le sujet laissent toutes entendre la même chose : on semble avoir beaucoup exagéré leur importance. Vous avez bien lu : « exagéré »…
J’en ai compté trois qui sont parues en 2019 dans des revues savantes bien connues. Science Advances a lancé le bal en janvier avec un article au titre évocateur : « Less than you think » (moins que vous pensiez). Ses auteurs ont analysé les partages de 3 500 utilisateurs de Facebook entre avril et novembre 2016 et ils ont constaté que seulement 8,5 % d’entre eux avaient relayé des nouvelles provenant de sources douteuses.
Deux semaines plus tard, c’était au tour de Science de publier une étude qui s’intéressait, elle, au réseau social Twitter. En examinant les gazouillis de quelque 16 000 abonnés américains entre août et décembre 2016, les chercheurs ont constaté que la plupart des fausses nouvelles (79,8 %) avaient été partagées par une toute petite minorité très active de 0,1 % des utilisateurs et que seulement 1 % de l’échantillon avait consommé 80 % des fausses nouvelles.
Enfin, en novembre dernier, on lisait dans les Proceedings of the National Aacademy of Sciences que l’influence des « trolls professionnels » du gouvernement russe désireux de semer la bisbille aux États-Unis est minime. En questionnant 1 239 Américains utilisateurs courants de Twitter, les auteurs ont découvert que seulement 76 d’entre eux, ou 6 %, avaient aimé, relayé ou cité des publications de comptes créés par l’« Internet Research Agency », une organisation liée au Kremlin. Et encore, tout indique que ces 6 % n’ont pas été influencés à proprement parler par ce qu’ils ont lu, mais qu’ils partageaient des contenus avec lesquels ils étaient déjà d’accord.
Définir le faux
Alors, pourquoi les fausses nouvelles font-elles couler tant d’encre ? En elles-mêmes, les manigances d’une puissance étrangère pour tenter de manipuler une élection sont de toute évidence d’intérêt public. Et il est bien possible que les médias en parlent d’autant plus que le phénomène leur offre un point de comparaison flatteur − eux qui ont souvent été critiqués pour leurs penchants sensationnalistes.
Mais par-dessus tout, ces études illustrent à quel point il est difficile de définir les fausses nouvelles et d’en mesurer la portée. Aucune d’entre elles n’a tenté de valider la véracité (ou l’absence de véracité) des contenus qui étaient relayés ou «aimés». Elles sont simplement parties de «listes noires» de sources particulièrement malhonnêtes. Ainsi, l’étude de Science Advances n’a considéré que les sites visant à générer du trafic et à procurer des revenus publicitaires, et non à influencer qui que ce soit, ce qui a exclu des sites hyperpartisans comme Breitbart News et Fox News, qui sont pourtant des sources régulières de «nouvelles» très déformées. La même idée domine dans l’examen des interactions avec des trolls professionnels.
Ce sont des choix qui peuvent être défendus jusqu’à un certain point. Même des sites aussi sulfureux que Breitbart News et Fox News ne font pas que colporter des contrevérités. Aux côtés des faussetés manifestes qu’on y lit (comme des commentaires sur l’acte de naissance «contrefait» de Barack Obama), on y trouve aussi de véritables nouvelles. Inclure de tels médias dans les listes noires aurait donc impliqué de faire un tri parmi les hyperliens partagés, ce qui aurait immanquablement amené les chercheurs dans des zones grises : des omissions plutôt que des mensonges purs et simples, des biais plutôt que de la malhonnêteté, des ragots contenant tout de même un fond de vérité (parfois mince, parfois plus substantiel), etc. Il leur aurait fallu trouver comment établir précisément la «teneur» en vérité d’une nouvelle et à partir de quel point on peut dire qu’une nouvelle est fausse.
Plancher théorique trompeur
En évitant ces zones grises, ces études ont sous-estimé la portée du phénomène, selon moi. Il est évident que, devant des sources de faussetés particulièrement grossières, la plupart des gens flairent l’arnaque et passent leur chemin sans accorder de «J’aime» ni partager. Quand la frontière entre le vrai et le faux est plus floue, les «nouvelles» sont plus crédibles et il est plus tentant de les relayer.
En ne retenant que les cas les plus caricaturaux, ces chercheurs ont établi un genre de «plancher théorique» : l’influence réelle des fausses nouvelles est plus grande que ce qui transparaît dans ces résultats. Mais comme l’a déjà dit Mark Zuckerberg à ceux qui accusaient Facebook de ne rien faire pour limiter la propagation des rumeurs, «la vérité, c’est compliqué». Bien plus, en tout cas, qu’une simple liste.