Jean-Francois Cliche
COVID-19 : nommer le mal, c’est compliqué
On ignore encore beaucoup de choses au sujet du nouveau coronavirus qui a paralysé une bonne partie de la planète ces derniers mois, mais on sait déjà ceci : il change de nom aussi vite qu’un virus de l’influenza change ses protéines de surface. Au point où l’on doit se demander si notre manière de nommer le pathogène ne sème pas plus de confusion qu’elle n’éclaire.
Au départ, un peu tout le monde disait « nouveau coronavirus » ou « coronavirus chinois ». Puis l’appellation « 2019-nCoV », pour novel coronavirus 2019, s’est spontanément répandue en janvier, sans doute parce que, même si elle sonne un brin technique, elle est à la fois succincte et précise, en plus d’éviter d’associer la maladie à une nationalité.
Mais les choses se sont corsées le 11 février, quand l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a décidé de rebaptiser la maladie « COVID-19 » (pour coronavirus disease 2019), en même temps que le Comité international de taxonomie des virus, lui, annonçait qu’il désignerait désormais ce microbe par l’acronyme, anglais, « SARS-CoV-2 », en référence au coronavirus du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS-CoV) apparu en 2002 et dont le nouveau venu est un proche parent.
Baptêmes et critiques
Deux noms de baptême le même jour pour un virus (et une maladie) qui en avait déjà un… Pas étonnant que certains, comme la virologiste et conseillère à l’OMS Marion Koopmans, aient trouvé tout cela un peu chaotique. Mais ce n’était qu’un début. L’OMS a rapidement fait savoir qu’elle n’allait pas utiliser le nouveau nom du virus parce que la référence au SRAS pouvait porter à confusion. C’est pourquoi elle a continué à l’appeler « 2019-nCoV » dans ses communications publiques, et ce, même s’il s’agissait d’un nom temporaire à l’origine.
Et le 21 mars, une équipe de virologistes chinois a senti le besoin d’écrire à la revue médicale The Lancet pour dire que ni « SARS-CoV-2 » ni « 2019-nCoV » ne faisaient l’affaire. D’une part, plaidaient-ils, évoquer une maladie beaucoup plus grave comme le SRAS alimente inutilement les peurs, d’autant plus que le nouveau coronavirus a des caractéristiques bien différentes de son cousin des années 2000. D’autre part, il ne restera pas « nouveau » éternellement et risque fort de s’installer chez l’humain de manière permanente. Ils suggéraient donc le nom « HCoV-19 », pour human coronavirus 2019.
Il faut admettre que nommer de nouveaux maux n’est pas facile. L’OMS a même publié un guide des bonnes pratiques à ce sujet, énumérant des pièges à éviter, comme inclure le nom d’endroits, de pays, de personnes, d’espèces animales ou d’aliments dans la désignation d’un pathogène ou d’une affection. Mais j’ai quand même l’impression que tous ces gens auraient intérêt à consulter des linguistes, car il y a (au moins) deux aspects qui clochent.
Le premier, c’est la notion d’usage, soit les habitudes langagières courantes. Une fois qu’un terme est adopté par à peu près tout le monde, comme l’était « 2019-nCoV », il peut être difficile de le changer − et même si l’on y parvient, cela crée de la confusion. Dans ce cas, pourquoi lancer un nom temporaire comme « 2019-nCoV » ? Et pourquoi le remplacer alors qu’il faisait l’affaire et qu’il avait déjà été adopté ? Le second problème, c’est que l’OMS semble tenir mordicus à des mots différents pour désigner la maladie et le microbe. Dans ses explications, elle fait valoir que « les virus, et les maladies qu’ils provoquent, ont souvent des noms différents. Par exemple, le VIH est le virus qui cause le sida ».
Explications demandées
Et il est vrai que c’est souvent le cas. Mais il existe des exemples contraires. Ainsi, le virus responsable de la rougeole est appelé… « virus de la rougeole ». Idem avec la rubéole ou l’influenza. On a aussi nommé le bacille à l’origine de la peste Yersinia pestis. Et ainsi de suite : beaucoup de maladies portent le même nom que le microbe qui les cause. Mais l’OMS n’a pas expliqué pourquoi elle a choisi une avenue plutôt que l’autre.
Il aurait fallu le faire, pourtant. Même l’OMS semble en convenir sans le savoir, mentionnant sur son site que « la population ne connaît souvent que le nom de la maladie […] et ignore celui du microbe à sa source » − signe que ce qui est le plus naturel, d’un point de vue linguistique, c’est d’utiliser le même mot pour la maladie et le pathogène.
Dans le monde francophone, la confusion autour du genre de la COVID-19 illustre la même chose : c’est un mot féminin parce qu’il s’agit d’une maladie, mais on était spontanément porté à employer le masculin parce qu’on songeait au coronavirus. Il me semble superflu, voire contreproductif − du moins dans les communications publiques −, de combattre l’usage courant pour imposer deux termes là où un seul suffit.
Illustration: Vigg