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Sciences

Les plus anciennes traces de cuisson d’aliments remontent à 780 000 ans

28-02-2023

Crâne d’une carpe moderne. Image: Université de Tel-Aviv

Une équipe de scientifiques a fait reculer de 610 000 ans la preuve de la première cuisson d’aliments grâce à des dents de poissons trouvées en Israël.

Celles et ceux qui manient la canne à pêche vous le diront : peu de repas sont aussi satisfaisants qu’un bon shore lunch. Après s’être levé aux aurores pour taquiner la truite, se reposer près d’un feu qui crépite et réchauffe, en savourant la chair subtilement grillée de sa prise, ouvre un espace hors du temps.

Ce plaisir si particulier est peut-être ancré dans notre imaginaire depuis plus longtemps qu’on le croyait. Une équi­pe multidisciplinaire de chercheurs d’Israël, d’Angleterre et d’Allemagne a trouvé des traces de cuisson d’aliments remon­tant à 780 000 ans sur le site de Gesher Benot Ya’aqov en Israël. On sait par ailleurs que ce site, fouillé depuis les années 1930, a probablement été occupé par Homo erectus − on y a découvert des outils et des traces de foyers. Voilà qui fait reculer de façon spectaculaire les débuts de la « cuisine », puisque la confir­mation précédente de la cuisson d’un aliment n’avait « que » 170 000 ans.

Savoir à partir de quelle époque les homininés ont fait cuire leurs aliments est important, car la nourriture cuite est plus facile à mastiquer, plus digeste et plus sécuritaire. L’économie d’énergie liée à la cuisson des aliments aurait ainsi orienté l’évolution du genre Homo.

Des dents qui parlent

Il faisait peu de doute que l’acte de cuire des aliments remontait à plus de 170 000 ans, mais les scientifiques n’en possédaient jusqu’à maintenant que des preuves indirectes comme des traces de feux maîtrisés (qui peuvent servir à autre chose que la cuisson) ou des os brûlés (pouvant simplement avoir été jetés dans les flammes).

C’est grâce à des dents pharyngiennes − des sortes de plaques situées dans la gorge − de poissons apparentés à la famille des carpes que l’équipe a pu démontrer que les bêtes auxquelles elles avaient appartenu ont bel et bien été cuites. Comme le site est attenant à un lac, les chercheurs ont trouvé des restes de poissons à plusieurs endroits. La plupart présentaient des ossements de tous types et de toutes tailles de poissons, ce qui laisse présager une mort naturelle. « Mais dans un autre emplacement, on voit clairement qu’il y a eu une sélection, avec une préférence pour ces grosses “carpes” », explique Marion Prévost, chercheuse à l’Institut d’archéologie de l’Université hébraïque de Jérusalem. Une zone contenant surtout des dents (et pas d’arêtes) a mis la puce à l’oreille des chercheurs : une fois cuites, les arêtes se désagrègent plus facilement, mais les dents, plus solides, auraient pu résister.

Dans ce quadrilatère, les chercheurs se sont aperçus que les dents pharyngiennes avaient en outre une couleur particulière. L’équipe a donc voulu étudier les cristaux formant l’émail de ces dents qui, sous la chaleur, prennent de l’expansion. « Nous cherchions à établir deux choses, indique Irit Zohar, chercheuse au Steinhardt Museum of Natural History (lié à l’Université de Tel-Aviv) et auteure principale de l’article, publié dans la revue Nature Ecology and Evolution. D’abord, ce qu’il advient des cristaux de l’émail à travers le temps : grossissent-ils naturellement ou non ? Ensuite, s’il se produit des changements dus au fait de les chauffer, mais non de les brûler. Parce que lorsque les dents ont été brûlées, c’est très facile de le voir. »

Grâce à une méthode innovante tirant avantage de la diffraction des rayons X, l’équipe a pu constater l’effet de la chaleur sur les dents pharyngiennes de carpes contem­poraines et les comparer avec ce qui était survenu des dents des pois­sons anciens. L’expérimentation lui a permis de conclure que les températures auxquelles avaient été soumises les différentes dents pré­historiques oscillaient entre 200 et 500 degrés Celsius, ce qui concorde avec une température de cuisson. Ces dents ne montraient pas de traces de brûlures, ce qui éliminait la possibilité qu’elles aient été simplement jetées au feu.

« C’est une très belle démonstration, soutient Julien Riel-Salvatore, professeur au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal, qui n’a pas participé à cette étude. Il y a vraiment une convergence presque parfaite des indi­ces attestant qu’on est en présence de quelque chose de contrôlé qui visait à chauffer jusqu’à un certain point la chair de ces poissons. La conclusion de l’équi­pe me semble tout à fait crédible. »

Pour Marion Prévost, l’utilisation de cette technique d’enquête est prometteuse. « C’est une méthodologie qui permet d’apporter des preuves directes de la cuisson », dit-elle. Aussi, ces dents de poissons auront désormais un intérêt particulier ; une petite quantité de tels vestiges pourrait révéler bien des secrets.

Les poissons ont probablement joué un rôle essentiel dans le passé du genre Homo. Mais comme leurs restes supportent mal le passage du temps, ils n’ont pas réussi à faire leur place dans notre imaginaire de la préhistoire. Pourtant, l’exploitation des poissons a sûrement eu une très grande importance pour les premiers humains, selon Irit Zohar. Dans son article, elle pointe le fait que de nombreux sites archéologiques majeurs sont situés à des endroits où l’on trouvait des sources d’eau. « Ce serait un peu étrange de penser que nos ancêtres utilisaient toutes les ressources à leur disposition, mais pas les poissons », fait-elle remarquer. Certains spécialistes croient que les poissons sont probablement exploités depuis très longtemps, possiblement depuis plus d’un million d’années. Et ce n’est pas une histoire de pêche !

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