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12-01-2023

Des archivistes combattent les représentations tronquées des communautés musulmanes du pays, une photo de famille à la fois.

Il y a toujours eu des personnes musulmanes au Canada : c’est un fait ! Lors du premier re­cen­sement de 1871, on comp­tait une dizaine d’adeptes de l’islam dans le pays naissant. Aujourd’hui, ils sont près de 1,4 million, soit 3,7 % de la popu­lation, entre autres grâce à des vagues d’immigration successives à partir du début des années 1970 – en vertu de la politique canadienne du multicultu­ralisme, le gouvernement fédéral s’est alors mis à sélectionner les nouveaux arrivants selon d’autres critères que la religion et l’ethnie. Mais que sait-on au juste de l’histoire des Canadiens et Canadi­ennes de confession musulmane, longue de plus de 150 ans ? Connaît-on vraiment cette communauté tout sauf marginale ?

Non, tranche Anver Emon, directeur de l’Institut d’études islamiques de l’Université de Toronto. « Le portrait de cette communauté a longtemps été esquis­sé par des sources en majorité non musulmanes, par l’entremise des mé­dias, par exemple », déplore le t­i­­tu­­laire de la Chaire de recherche du Ca­nada en droit et en histoire islamiques.

Résultat : des perceptions sociales partiales, puisque caractérisées par des récits de terrorisme, de guerre, de vio­lence, d’islamophobie et d’extré­misme, lit-on dans un état des lieux réalisé par le groupe de recherche en 2019. « Nous avons statué que les archi­ves cana­diennes, de manière générale, taisent les réalités des musulmans canadiens, ce qui revient à dire qu’elles n’existent pas. »

Photo: Brendan George Ko

Dans leurs propres mots

C’est dans ce constat que prend racine Muslims in Canada Archives (MiCA). Cette initiative lancée en 2020 a pour objectif de permettre aux membres de cette communauté de se raconter dans leurs propres mots. Pour ce faire, elle acquiert, organise, préserve et rend accessibles, à la fois physiquement et sur une plateforme numérique, des objets souvenirs et des documents variés reçus d’individus et d’organismes musulmans de partout au Canada.

L’idée est de documenter l’histoire des personnes musulmanes au Canada pour mieux la faire connaître, sous forme par exemple d’initiatives de sensibilisation et d’information dans les milieux scolaires et universitaires et dans les milieux associatifs canadiens. Preuve de la portée et de la pertinence du projet, MiCA peut compter sur des partenaires qui en sont parties pre­nantes, comme le Conseil national des musulmans canadiens et le Conseil canadien des femmes musulmanes.

Pour l’instant, MiCA s’est surtout concentré sur la documentation de l’histoire de la communauté mu­sulmane de l’Ontario, la plus grande au pays. Parmi les documents reçus, on re­trouve des cartes de souhaits, des photographies de vacances, ainsi que des lettres provenant de membres impor­tants d’organismes communau­taires mu­sulmans. MiCA a même mis la main sur des menus de restaurants halal du Grand Toronto !

L’équipe s’attend aussi à récolter à l’échelle du pays des pièces, disons, un peu moins glorieuses. « Le courrier hai­­neux, pour ne citer que ce cas de figure, a une grande valeur historique et sociale », indique Anver Emon.

MiCA fait des petits. L’Université Memorial a été mandatée pour chapeauter le volet ténelien du projet. « Cet établissement est à l’origine d’une importante immigration d’étu­diantes et d’étudiants étrangers de confes­sion musulmane à Terre-Neuve-et-Labrador », explique le chercheur.

Au Québec, c’est l’Université Laval qui porte l’initiative Les archives des musulmanes et musulmans au Canada, francisée pour l’occasion. « Le volet Québec n’est pas encore très avan­cé », précise cependant par courriel la responsable, Catherine Larouche, professeure au Département d’anthropologie.

Sus à l’islamophobie

La pertinence de MiCA dans notre province ne fait pourtant aucun doute. Il y a quelques mois encore, les résul­tats d’un sondage en ligne réalisé par Léger pour le compte de l’Association d’études canadiennes signalaient des ef­fets « négatifs de grande ampleur, perturbateurs et graves » chez les membres de minorités religieuses au Québec depuis l’adoption de la Loi sur la laïcité de l’État, en 2019. Les musul­manes se disent particulièrement touchées : plus de 70 % des répondantes déclaraient une dété­rioration de leur sentiment de sécurité en public au cours des trois dernières années. Malgré sa popularité – environ les deux tiers des Québécois et Qué­bécoises l’appuient –, la loi 21, qui interdit notamment le port de signes religieux aux fonctionnaires et au personnel enseignant du réseau public, est vivement contestée sur les plans judiciaire et politique.

Pour Patrice Brodeur, professeur à l’Institut d’études religieuses de l’Uni­versité de Montréal, une initiative de sensibilisation comme MiCA s’inscrit dans un courant plus large de lutte contre la xénophobie sous toutes ses formes. « L’avènement des médias so­ciaux a transformé les rapports que les individus entretiennent les uns avec les autres. L’intolérance en ligne préoccupe aussi bien des instances internationales, comme l’Organisation des Nations unies, que le monde de la recherche », analyse ce spécialiste de l’islam contemporain, citant les événements du 11 septembre 2001 comme un moment décisif. Para­doxalement, l’attentat de la grande mosquée de Québec a aussi contribué à façonner négativement les perceptions.

Ce projet d’archivage participe en ce sens à favoriser le vivre-ensemble et la coexistence de différentes identités culturelles au Canada. Il a d’ailleurs bénéficié d’un coup de pouce de quatre millions de dollars du ministère du Patrimoine canadien dans le plus récent budget fédéral, rendu public en avril dernier. « Cela s’inscrit idéologi­que­-ment dans une approche de décolo­nisation où l’on donne la parole aux communautés musulmanes, au pluriel, étant don­né qu’elles ne constituent pas un bloc monolithique », explique Patrice Brodeur, qui ne participe pas à MiCA. Pour maintes raisons, notamment linguistiques, l’immigration musulmane varie selon les régions – la présence importante au Québec d’Algériens et d’Algériennes, qui parlent couramment le français, en est un exemple.

C’est justement pour refléter cette diversité que l’équipe de MiCA songe à déployer le projet dans l’ensemble des provinces et des territoires du Canada. Si tout va bien, les archives afflueront donc d’un océan à l’autre, constituant de facto un terreau plus que fertile pour y mener de futures recherches. « Voir des chercheurs et chercheuses se saisir de ces archives dans les prochaines années, voire dans les prochains mois, est un de nos souhaits les plus chers, confirme Anver Emon. Ultimement, le succès de l’ini­tiative est entre les mains de nos dona­teurs : les musulmans et musul­manes du Canada. C’est un service qu’ils se rendent en nous envoyant une photo de famille, un enregistrement de fête ou des souvenirs. »

Photo en ouverture: Brendan George Ko

Le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada soutient financièrement Québec Science pour la production de reportages liés aux disciplines qu’il finance.

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