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Société

Entrevue: «Repenser la relation adulte-enfant pour une autorité bienveillante»

23-02-2023

Pixabay

Comment repenser la relation adulte-enfant? Comment sortir du schéma « autoritaire », dans lequel le parent ou l’enseignant impose contraintes et discipline aux plus jeunes, et mettre en place une véritable « autorité bienveillante »?

Autant de questions d’ordre philosophique auxquelles Camille Roelens s’intéresse. Ce chercheur au Centre interdisciplinaire de recherche en éthique de l’Université de Lausanne a une approche multifacette des questions de société : il a étudié l’économie politique et l’histoire, a été enseignant au primaire et a décroché en doctorat en sciences de l’éducation. Il enseigne la philosophie, s’est penché sur la notion d’autorité, mais s’intéresse plus fondamentalement aux mutations démocratiques récentes.

Accessoirement père de deux enfants, il a « sauté à pieds joints dans le sujet de l’éducation bienveillante », auquel Québec Science a consacré un dossier.

Québec Science: Selon vous, nos sociétés actuelles ont un rapport inédit à l’enfance. Qu’entendez-vous par là?

Camille Roelens: Historiquement, on a fait des enfants pour se reproduire biologiquement et culturellement.

Il fallait que les anciens expliquent aux nouveaux venus quoi faire pour reproduire éternellement le passé. Donc il y avait systématiquement une hiérarchie adulte-enfant.

Par ailleurs, dans toutes les civilisations, l’enfant a toujours paru innombrable et caduque. On comptait de nombreuses naissances, et il y avait aussi beaucoup de décès. Aujourd’hui, il y a de moins en moins d’enfants et ils naissent quand on l’a choisi. Ça change nécessairement le rapport!

On fait désormais des enfants pour eux, pour qu’ils deviennent des êtres autonomes qui vivent dans le bien-être. Pour moi, c’est une mutation anthropologique. C’est un changement qui est énorme, équivalent à des changements comme l’émergence des États ou l’émergence de l’écriture! Il y a deux humanités successives, celle d’avant ces mutations-là et celle d’après.

QS: Qu’est-ce que cela implique en termes d’éducation et d’autorité?

CR: L’éducation est le domaine où on s’est illusionné le plus longtemps, en le tenant à l’écart des mutations démocratiques modernes. L’autorité à l’ancienne a fonctionné dans l’éducation plus longtemps que n’importe où ailleurs. Les parents, les éducateurs, les enseignants ont pris des mauvaises habitudes en pensant que le fait que les enfants, les élèves, les étudiants reconnaissent leur autorité, c’est quelque chose qui leur était dû. Or, c’est un positionnement qui n’est plus reconnu comme légitime.

Dans l’éducation positive, l’éduqué doit y trouver son compte. On y trouve la notion d’autorité bienveillante, qui est au contraire au service du bien-être et de l’autonomie de l’enfant. En gros, on dit à l’enfant : « C’est toi qui me dis où tu veux aller et je t’aide à y aller avec le plus de bénéfices et le moins de coûts pour toi. »

QS: Que penser de tous les conseils et les injonctions de l’éducation positive?

CR: Le fait que tout le monde s’empare de cette question de diverses façons est une donnée intéressante. Chacun tâtonne dans la discipline qui est la sienne pour essayer de prendre la mesure du changement.

Dans ses prescriptions négatives, c’est-à-dire ce qu’elle dit de ne pas faire, la littérature sur l’éducation positive stipule, en gros, la même chose que la Convention des droits de l’enfant de 1989 : ne pas humilier, frapper…

Mais à mon sens, c’est avant tout une question philosophique. Ce que ça implique, c’est un changement complet de la conception, de la manière dont on conçoit les relations sociales, les relations éducatives, le rapport individu société, le positionnement de l’humain dans le temps…

QS: La question des règles et des limites à poser aux enfants revient souvent dans les débats sur la parentalité. Quel regard portez-vous sur ce sujet?

CR: J’ai une position de minimalisme normatif, je pense que nous sommes spontanément trop prompts à vouloir régenter la vie des autres et à les juger moralement à tout propos! Cela dit, même dans le modèle de société le plus libéral qui soit, il faut toujours qu’il y ait des lois, ne serait-ce que pour que l’exercice des droits de chacun se fasse dans le respect de celui des autres. C’est un mal nécessaire, pour concilier les intérêts individuels et les contraintes de la vie en société.

Mais pour ce qui concerne des choix où vous ne nuisez à personne, il peut y avoir du conseil, de la gestion, mais il ne doit pas y avoir la contrainte de l’obligation…. Un enfant qui décide à 23h30 qu’il doit absolument dessiner un dragon, dans sa chambre, sans réveiller ses parents : au nom de quoi va-t-on le contraindre à ne pas le faire? Pour moi, toute justification qui n’est pas basée sur le bien-être de l’individu ne marche pas. Au sein d’une famille, l’individualisme veut simplement dire que dans une journée, selon ma conception, chacun doit avoir un moment où les choses sont agréables et bonnes pour lui.

Finalement, il faut toujours se poser cette question : est-ce que la règle vise autre chose que le respect du droit de chaque individu à poursuivre les conceptions de son propre bien-être? Parfois, je dis non à mes enfants uniquement parce que c’est incompatible avec le bien-être de leurs frères et sœurs, de mon épouse ou le mien. Mais dire non à un enfant sous prétexte que « l’ordre a une valeur en soi, la discipline est une vertu », c’est malhonnête.

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