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29-11-2022

Avant d’être un chercheur, Sylvain Brousseau est un infirmier. Ces deux identités se nourrissent l’une l’autre dans sa mission de redonner de sa superbe à une profession qui en a bien besoin.

Lorsqu’il est question des infirmières et infirmiers sur la place publique, c’est rarement parce que ça va bien. Imposition d’heures supplémentaires obligatoires, ratios patients-personnel considérés comme trop élevés, besoins grandissants de la population vieillissante… Veiller sur les malades, leur prodiguer des soins et leur administrer des médicaments semble plus que jamais relever du chemin de croix. Au point que beaucoup rendent le stéthoscope et quittent le métier. De fait, il manque plus de 4000 infirmi­ères et infirmiers dans l’ensemble du réseau de la santé au Québec. Comment combler ce déficit sans cesse plus prononcé ?

En injectant un peu d’humanisme dans les conditions de travail, répond sans hésiter Sylvain Brousseau, professeur au Département des sciences infirmières de l’Université du Québec en Outaouais au campus de Saint-Jérôme. « L’humanisation des orga­nisations implique d’en bannir la violence, d’être authentique dans ses rapports avec l’autre, de prendre le temps de l’écouter. Des données probantes soutiennent que l’application de telles valeurs améliore la qualité et la sécurité globale des soins », indique celui qui s’est vu conférer un fellowship ad eundem de la Faculté des sciences infirmières et des pratiques sages-femmes du Collège royal de chirurgie de l’Irlande à la fin 2021.

Cette reconnaissance internationale est attribuée à une personne qui, comme Sylvain Brousseau, s’est démarquée
au cours de sa carrière en soins infirmiers. Car, bien avant de deve­nir un expert des pratiques humanistes en santé, il a travaillé dans le réseau, d’abord à titre de préposé aux bénéficiaires, puis d’infirmier. « Je ne convoite pas les prix et les honneurs, même s’il est flatteur d’en recevoir. Je suis d’abord et avant tout infirmier », rappelle avec humilité le nouveau président – depuis avril dernier – de l’Association des infirmières et infirmiers du Canada (AIIC). Il est le deuxième dirigeant francophone du Québec à occuper ce poste.

Dur constat

Sylvain Brousseau s’impose comme un chercheur hors pair dès sa maîtrise et son doctorat en sciences infirmières, consacrés à la qualité de vie au travail des hommes de la profession. Il s’initie alors à la science du human caring de la professeure améri­caine Jean Watson, dont les travaux réputés l’ont profondément influencé. « Les gens associent souvent, à tort ou à raison, la philosophie humaniste à la religion, voire à la spiritualité. Dans le cadre de mes recherches, je la raccroche plutôt à des environnements de travail sains, où règnent la collaboration, l’ouverture, le respect. Bref, où il y a du sens », précise l’auteur de l’ouvrage de référence Standards de pratique et compétences.

Ses réflexions l’amènent à poser le constat que le système de santé est désormais fondamentalement déshumanisant pour le personnel soignant. « En 2022, les infirmières n’ont plus de modèles de soins sur lesquels appuyer leur pratique. Cette absence de trame de fond a pour effet de rendre les milieux de travail de plus en plus toxiques », déplore Sylvain Brousseau. Le désengagement qui en résulte constitue selon lui un péril pour l’avenir de la profession. « Présentement, ce sont les autres qui décident pour nous alors que ce devrait être le contraire. On ne nous écoute pas et cela est coûteux pour l’ensemble de la société. »

L’implication des infirmières et infirmiers dans la sphère politique constitue d’ailleurs une autre de ses expertises. Il plaide haut et fort pour le développement de telles compétences sur les bancs d’école, notamment lors de la formation au baccalauréat en sciences infirmières. « La politique commence au chevet du patient, quand nous l’encourageons à suivre ses traitements. Nous en faisons alors un allié, tout comme sa famille, qui aura désormais un parti pris favorable pour les infirmières », affirme celui qui place beaucoup d’espoir dans la nouvelle génération, plus revendicatrice que les précédentes, pour porter ces combats.

Légiférer pour humaniser

Sa récente arrivée en poste à la tête de l’AIIC offre à Sylvain Brousseau des occasions en or de discuter des réformes qu’il considère comme nécessaires pour la profession infirmière. Il compte par exemple lancer sous peu l’idée d’humaniser les organisations de santé auprès des ministres concernés dans les provinces et les territoires canadiens. « Le Brésil a implanté une politique nationale en ce sens en 1999, avec un certain succès. Je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas faire de même ; il faut former les gens et faire des grands principes autant de règles d’or », insiste le scientifique, soulignant par ailleurs qu’il ne se voit pas faire le saut en politique active à la fin de son mandat, qui doit se terminer en 2024.

Ce n’est toutefois pas faute de posséder le charisme et la rigueur pour le faire, fait valoir Chantal Cara, professeure
à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal, qui a supervisé Sylvain Brousseau lors de ses études supérieures. « Il a une capacité hors du commun de fédérer des gens qui ne sont pas nécessairement d’accord autour d’objectifs com­muns, dit celle qui n’est pas surprise de le voir ainsi récolter les honneurs et assumer des fonctions prestigieuses. Sylvain est un de ceux qui ont le plus fait avancer la science infirmière sur le plan politique au Québec. Son souci de justice sociale est très fort et incarné. » Un authentique humaniste, quoi !

Photo: Christine Muschi

Les questions de Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec

Rémi Quirion : Qu’est-ce que l’infirmier apporte au chercheur, et vice-versa ?

Sylvain Brousseau : L’infirmier apporte un regard unique au chercheur en lui permettant de décrire, de comprendre, d’expliquer, d’ex­plorer ainsi que de prédire des phénomènes peu connus dans la discipline. Le chercheur, lui, aide l’infirmier à améliorer la prise en charge du patient et à développer sa pensée critique
au sein de sa pratique sur la base de résultats probants.

RQ : Quel serait le message principal que vous aimeriez faire valoir auprès des instances gouvernementales en matière d’humanisation des soins ?

SB : Depuis 40 ans, plusieurs recherches sur les approches humanistes révèlent que les aspects relationnels du soin ont été occultés par des décisions purement économi­ques et comptables. Ce constat démontre l’urgence de développer une politique provinciale et nationale d’humanisation des services de santé. Je suis d’avis que ce type de politique pourrait aider à résoudre certains problèmes dans le réseau et à améliorer les conditions de travail, la rétention du personnel et les pratiques professionnelles.

RQ : Quelles actions entreprendre pour redresser la situation actuelle et accroître l’attractivité du secteur ?

SB : Nous devons mettre en œuvre de nouveaux modèles d’organisation des soins et de gestion de la charge de travail pour mieux arrimer les compétences infirmières aux besoins des patients et, ainsi, réduire les charges de travail excessives. Ensuite, les organisations de soins de santé doivent investir dans le développement d’une équipe hautement qualifiée pour soutenir le personnel infirmier. Les décideurs doivent également investir dans l’embauche de personnel administratif et de salubrité, afin de réduire les activités non infirmières imposées aux infirmières et leur permettre d’exercer pleinement leur pratique. De plus, il faut que les milieux de soins offrent des moyens pour prévenir l’épuisement professionnel et promouvoir le bien-être : horaires flexibles, congés pour se ressourcer, temps pour intégrer l’autogestion de la santé dans son horaire et accès facilité aux services de santé mentale. On doit garder en emploi les nouvelles diplômées en mettant en place un programme rémunéré de résidence qui faciliterait la transition vers les milieux cliniques. Enfin, il faut planifier et mentorer la relève.

RQ : Comment visualisez-vous l’avenir de la profession infirmière dans une philosophie de santé durable ?

SB : Cela passe par le rehaussement de la formation des infirmières au niveau du baccalauréat comme unique porte d’entrée dans la profession au Québec afin que toutes aient les outils en main pour répondre aux besoins en soins de santé, qui se complexifient. Plusieurs études ont révélé que plus les infirmières sont formées, plus elles développent des moyens pour demeurer en santé au travail.

Photo: Jean-François Hamelin

En partenariat avec les Fonds de recherche du Québec.

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