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D’où viennent ces cris de joie incontrôlés qui nous empêchent de respirer? De loin, répondent les spécialistes de l’évolution. Le rire serait ainsi un produit de la sélection naturelle!
Je dois l’existence de ma descendance à un fou rire. Il y a plus de 15 ans, alors que je commençais à fréquenter celui qui deviendrait le père de mes enfants, une vive dispute a failli mettre fin à notre relation naissante. Nous étions furieux l’un contre l’autre, prêts à rentrer chacun chez soi, quand un oiseau bien avisé a lâché une fiente sur l’épaule de mon détestable bien-aimé.
En quelques secondes, ce volatile salutaire nous a fait passer des pleurs de rage aux larmes de rire. Et même à une hilarité irrépressible, nourrie par le trop-plein d’émotions. Comment rester fâchés après ça ? « Quand on rit avec quelqu’un, on se sent proche de lui, c’est immédiat », résume Guillaume Dezecache, chercheur au Laboratoire de psychologie sociale et cognitive de l’Université Clermont Auvergne, en France. L’histoire de mon couple lui donne raison !
On a beau devenir rouge, suer, pleurer, manquer de s’étouffer, chercher sa respiration et avoir mal aux côtes, rire aux éclats est une expérience plaisante. « Rire, c’est violent pour le corps, comme un effort sportif. Et ça procure le même bien-être », poursuit le chercheur. Les éclats de rire ont aussi des effets antidouleurs avérés et font baisser les hormones du stress.
« Faire rire, c’est faire oublier », écrivait d’ailleurs Victor Hugo dans son roman L’homme qui rit. Le rire, pourtant, a été lui-même un peu oublié par les chercheurs, qui lui préfèrent les émotions négatives, plus sérieuses… Et potentiellement plus problématiques pour la santé. « On ignore encore beaucoup de choses à propos du rire, notamment parce qu’on ne peut pas l’étudier de façon standard. Si vous isolez quelqu’un dans un laboratoire, il y a peu de chances qu’il rigole ! C’est une activité sociale », rappelle Fausto Caruana, spécialiste en neurosciences cognitives à l’Université de Parme, en Italie. De fait, on est 30 fois plus susceptible de rire quand on est en groupe que lorsqu’on est seul ; plus on est de fous, plus on rit.
À cela s’ajoute le défi de l’imagerie cérébrale : impossible pour un cobaye de rester immobile dans un appareil d’imagerie s’il se tord de rire. Alors, comment comprendre ce qui se passe dans un cerveau hilare ? Comment savoir d’où émerge cet étrange comportement qui nous fait émettre toutes sortes de sons inimitables ? Comment décrypter sa signification sociale et affective ? Comme souvent en science, c’est en se tournant vers les animaux et vers les cas « anormaux » (voir l’encadré plus bas dans cette page) que les chercheurs défrichent le domaine du rire. Et sans vendre le punch, une chose apparaît claire depuis une dizaine d’années : si le rire est si incontrôlable, c’est qu’il vient de loin ! Au même titre que la peur ou la colère, il exprime notre nature bestiale. Et il ouvre une fenêtre unique sur la complexité de nos relations sociales.
« Le signal vocal permet d’éviter que le jeu tourne à la violence. C’est une façon de dire qu’on n’est pas sérieux. »
Guillaume Dezecache
Le rire bien avant l’humour

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« Deux dogmes hérités des philosophes doivent être déconstruits. D’abord, le rire n’est pas le propre de l’humain ; ensuite, il n’est pas toujours associé à l’humour », indique d’emblée Fausto Caruana, qui vient de coordonner un numéro spécial sur le rire de la revue Philosophical Transactions of the Royal Society B.
N’en déplaise à Aristote ou à Rabelais, qui prétendaient que l’humain était le seul animal doté de la faculté de rire, les grands singes aussi s’esclaffent. Charles Darwin l’avait d’ailleurs observé ; et il suffit de chatouiller un gorille ou un chimpanzé pour s’en convaincre. Ou, à défaut, de se promener sur YouTube pour en avoir la preuve en images. Or, si les grands singes rient, c’est que notre ancêtre commun devait, lui aussi, se bidonner à l’occasion, il y a de cela de 10 à 16 millions d’années. C’est ce qu’a montré une étude marquante menée en 2009 par des primatologues de l’Université de Portsmouth, qui ont chatouillé un total de 21 jeunes orangs-outans, gorilles, chimpanzés et bonobos ainsi qu’un gibbon siamang et trois bébés humains. L’équipe dirigée par Marina Davila-Ross a enregistré les éclats de rire de tout ce beau monde et les a comparés selon 11 critères acoustiques, comme la durée et la fréquence des vocalisations. « En gros, plus les espèces sont proches sur le plan génétique, plus leurs rires se ressemblent », commente Guillaume Dezecache. Ainsi, chimpanzés, bonobos et petits humains ont des vibrations vocales similaires ; les orangs-outans et les gorilles, moins proches de nous, produisent des sons plus bruyants et moins réguliers.
Les cinq derniers millions d’années ont toutefois fait diverger le rire sapiens. « Le gros changement, c’est que les humains ont un meilleur contrôle de leurs vocalisations. Les grands singes rient en inhalant et en expirant ; nous, on peut faire ha, ha, ha ! car on ne rit qu’en expirant », ajoute le chercheur. Une maîtrise qu’on doit peut-être à la bipédie : selon certaines hypothèses, elle aurait libéré le diaphragme et les muscles intercostaux, leur permettant de réguler plus finement le flux d’air. Mais il est amusant de constater, comme l’ont fait des chercheurs en 2021, que le rire des tout-petits est plus « ancestral » et ressemble encore à celui des chimpanzés, les bébés riant à la fois à l’inhalation et à l’expiration. Cela dit, aucun adulte en plein fou rire n’est à l’abri d’un reniflement inopiné…
« Le rire humain est très primitif. Sur le plan mécanique, il ressemble davantage à une respiration qu’à une forme de langage », détaillait la chercheuse Sophie Scott, vedette britannique du sujet, dans une conférence sur la neuroscience du rire en 2019. C’est, ni plus ni moins, un « cri de base » de mammifère, argue la professeure de neurosciences cognitives à la University College London. Et si ce cri a été sélectionné par l’évolution, c’est qu’il a une fonction centrale : « C’est une invitation au jeu. Or, le jeu est crucial chez les animaux. » C’est en jouant que les jeunes mammifères, en particulier, s’entraînent à chasser, apprennent les règles sociales, créent des liens avec leurs congénères.
D’où l’idée de Gregory Bryant, chercheur en communication à l’Université de Californie à Los Angeles, de se pencher sur les « vocalisations de jeu » dans le règne animal. On savait déjà que des rats de laboratoire adéquatement chatouillés émettaient des ultrasons saccadés, qu’ils poussent aussi quand ils jouent. Mais son équipe a recensé ce type de signaux de jeu chez 65 espèces animales, dont des vaches, des chiens, des renards, des phoques et même quelques oiseaux. « C’est plus que ce à quoi on s’attendait, mais en réalité la plupart des animaux sociaux en produisent probablement sans que cela soit documenté. Notre article est le premier à discuter des profondes connexions évolutives entre ces signaux vocaux », explique le chercheur, dont l’édifiante synthèse a été publiée dans la revue Bioacoustics en 2021. Ainsi, selon lui, les origines du rire pourraient remonter à plusieurs dizaines de millions d’années.
Son constat rejoint celui de Sophie Scott, car ces cris de jeu ont un point commun : ils ressemblent à un halètement. « On suppose qu’ils découlent d’une évolution de la respiration d’effort accompagnant le jeu », dit Gregory Bryant, précisant que la plupart des jeux animaux s’apparentent à des bagarres, des bousculades. De quoi être essoufflé, en somme.
« Le signal vocal permet d’éviter que le jeu tourne à la violence. C’est une façon de dire qu’on n’est pas sérieux. C’est pareil chez les humains, même si l’on n’a plus besoin des chatouilles ni du contact physique pour rire. On peut créer l’effet de surprise à distance, avec une blague par exemple », analyse Guillaume Dezecache, qui a signé en 2021 une synthèse sur le rire et le sourire chez les primates avec Marina Davila-Ross. Le rire nerveux suivrait cette même logique, selon le neuroscientifique indo-américain Vilayanur Ramachandran. Dans les situations inconfortables ou anxiogènes, le rire servirait à convaincre les autres (ou à se convaincre soi-même) qu’« il n’y a rien là ».
Pas étonnant, puisqu’il est si répandu, que le rire soit un langage universel. On peut rire avec quelqu’un dont on ne parle pas la langue, avec un inconnu ou encore en entendant des enregistrements de rires. Sophie Scott a d’ailleurs vérifié cette assertion auprès des Himbas de Namibie, un peuple qui vit à l’écart de la culture moderne. Elle leur a fait écouter des enregistrements sonores de diverses exclamations de Londoniens (dégoût, peur, triomphe, soulagement, etc.) et a fait la même chose en sens inverse (expressions émotives himbas écoutées par les Britanniques). Des deux côtés, le rire était l’émotion positive qui était la plus facilement reconnue.
Faux-semblant, vrai plaisir
Mais aussi ancestral soit-il, le rire humain n’en est pas moins subtil. On a appris, au fil du temps, à l’utiliser non pas uniquement comme invitation à jouer, mais aussi comme forme complexe de communication. On ricane pour masquer sa gêne, pour atténuer sa douleur, on s’esclaffe pour se moquer, pour séduire, pour manifester son intérêt, pour adoucir ses reproches ou tout simplement pour fluidifier les conversations ordinaires. « Bon, allez, j’y vais, hin, hin, hin ! », ou « Tiens, je reprendrais bien de la soupe, hi, hi ! » : en moyenne, on « rigole » cinq fois en 10 minutes de conversation, bien plus que ce qu’on tend à estimer, et on rit plus quand on parle que lorsqu’on écoute. En fait, moins de 15 % des épisodes de rire surviendraient en réaction à quelque chose de drôle.
D’ailleurs, dans le cerveau, « on distingue deux formes de rire : le rire spontané et le rire volitionnel, de politesse », résume Guillaume Dezecache. Le second est une convention sociale, un savoir-faire qu’on acquiert en devenant adulte. Personne, ou presque, n’est dupe : les humains (à l’exception des jeunes enfants) perçoivent bien la différence entre les deux types de rire, y compris lorsqu’on leur fait entendre des esclaffements d’étrangers. C’est ce qu’a fait Gregory Bryant il y a quelques années. Il a enregistré des duos d’étudiants en train de discuter ; certains étaient bons amis, d’autres se connaissaient à peine. Il a ensuite isolé de courts segments sonores où on entend les deux personnes rire et les a fait écouter à plus de 800 personnes issues de 21 communautés, allant d’autochtones de Nouvelle-Guinée à des villageois péruviens en passant par des citadins chinois. Bilan : la plupart des gens étaient capables de dire si les deux interlocuteurs étaient amis ou non. Et le rire explosif et sincère, plus aigu, était bien sûr plus contagieux pour les auditeurs que les ricanements polis.
« Ces deux types de rire passent par des réseaux de neurones différents, dit de son côté Fausto Caruana. On le sait grâce à des personnes ayant des lésions cérébrales qui les rendent incapables de rire sur commande, donc de produire un rire de politesse. Si on leur fait une blague, en revanche, elles peuvent rire de bon cœur ! Donc, ces gens sollicitent pour ce rire spontané une autre région de leur cerveau. »
Le rire intentionnel, moins authentique, demande d’ailleurs un effort d’interprétation de la part des interlocuteurs. En 2013, des chercheurs ont fait écouter des ha, ha ! « forcés » à des volontaires dans un appareil d’imagerie cérébrale. L’écoute a activé des zones du cortex préfrontal qui jouent un rôle dans la compréhension des intentions des autres ; le rire spontané, lui, n’activait pas ces zones de décodage. Mais il semble que ce « lubrifiant conversationnel » ait la même fonction que son pendant plus primitif : il fait du bien et il contribue lui aussi à renforcer les liens avec les autres.

Glu sociale
Des chercheurs britanniques et finlandais ont montré les effets neurobiologiques du rire en 2017 sans faire de distinction entre le « vrai » et le « faux » rire, mais en s’intéressant à l’aspect social de la chose. Puisqu’il est complexe d’examiner par résonance magnétique le cerveau de quelqu’un qui rigole, ils ont eu l’idée de le faire après le rire, en utilisant un marqueur qui se lie aux récepteurs des opioïdes (ou endorphines). Les participants étaient scrutés deux fois : après avoir passé 30 minutes seuls dans une pièce et après avoir regardé des vidéos comiques en compagnie d’amis proches. Les images ont révélé une augmentation de la production naturelle d’opioïdes dans plusieurs régions du cerveau après la partie de rigolade. « On se doutait que le rire libérait des opioïdes en raison de mesures indirectes notamment, car il fait diminuer le seuil de perception de la douleur. Mais c’est la première étude qui le prouve directement », précise l’un des auteurs, Lauri Nummenmaa, de l’Université de Turku.
« La libération d’opioïdes est une forme de récompense », commente le neuro-
scientifique Fausto Caruana, non engagé dans l’étude. Le sentiment de bien-être qui en résulte est un puissant encouragement à renouveler l’expérience amicale, clé de la survie − la sociabilité et la coopération ayant indéniablement contribué au succès évolutif d’Homo sapiens. Par ailleurs, plus les participants avaient de récepteurs à opioïdes dans le cerveau, plus ils avaient le rire facile. Ce trait physiologique pourrait être à l’origine des différences individuelles en matière de sociabilité, selon les auteurs finlandais. On connaît tous quelqu’un qui est très bon public !
Ces mêmes chercheurs avancent que le rire jouerait finalement le même rôle que l’épouillage chez les primates, qui entraîne lui aussi la libération d’opioïdes : cohésion du groupe, bien-être, apaisement des tensions. Sauf qu’en choisissant de rire entre amis plutôt que de s’épouiller longuement, les humains auraient gagné du temps, ce qui leur a permis d’agrandir leurs réseaux sociaux par rapport aux grands singes. Vu sous cet angle, le choix n’est pas difficile. Même la pire des blagues − ou la plus impromptue des fientes d’oiseau − est plus tentante qu’une séance de peigne à poux et de décrochage de lentes. Alors, à vos blagues ! Prêts ? Riez !
À la recherche du point R
En 1903, le neurologue français Charles Féré détaillait un cas étrange dans la Revue neurologique : celui d’un patient pris d’un fou rire incoercible qui annonçait en fait un accident vasculaire cérébral. « Beaucoup de lésions neurologiques, de maladies neurodégénératives et certaines formes d’épilepsie causent des fous rires pathologiques », indique Fausto Caruana, du Conseil national de la recherche en Italie.
Ce sont ces patients malchanceux qui ont permis aux chercheurs de découvrir les zones cérébrales associées au rire. Et elles sont multiples. On sait que le tronc cérébral, à la base du cerveau, gère les aspects moteurs du rire authentique : spasmes du visage, du diaphragme et du larynx, augmentation du rythme cardiaque, rougeur, contraction de la vessie (oups !)… Ce centre est relié aux lobes frontaux, qui coopèrent avec les zones du cerveau traitant les émotions et avec l’hypothalamus. On est ici dans l’aspect « social » du rire, dans la compréhension de l’humour.
Mais y a-t-il un « centre du rire », une zone cérébrale qui orchestrerait tout cela ? Fausto Caruana a enquêté avec des neurochirurgiens néerlandais qui opèrent des patients épileptiques. « Dans certaines épilepsies résistantes au traitement, on peut localiser le foyer des crises dans le cerveau et le retirer », explique-t-il. Pour mieux circonscrire la zone problématique, des électrodes intracrâniennes sont souvent implantées avant l’intervention. Et pour éviter que le cerveau soit endommagé, le patient est conscient pendant l’opération et communique ses sensations.
C’est ce qui a permis à l’équipe de découvrir des « points » sensibles dans le cortex qui, lorsqu’on les stimulait par des électrodes, déclenchaient l’hilarité des patients. Au total, plusieurs points, dans au moins quatre régions, pouvaient déclencher le rire. « Certaines de ces régions contrôlent à la fois le côté moteur et le côté émotionnel du rire, car les patients ressentaient une vraie joie », note le chercheur.
Le cortex cingulaire antérieur (situé juste derrière le cortex préfrontal), qui joue un rôle dans l’anticipation des récompenses et les émotions, a retenu l’attention des chercheurs. Comme il s’active également lorsqu’on entend quelqu’un d’autre rire, il pourrait abriter un système « miroir » expliquant la contagiosité du rire. « Quant à savoir pourquoi il y a tant de “centres du rire” dans le cerveau… Cela veut sûrement dire quelque chose, mais quoi ? s’interroge Fausto Caruana. De toute évidence, le rire est beaucoup plus complexe qu’un mouvement de bras ou de jambes ! » Pour lui, c’est en tout cas la preuve que le rire est intrigant et qu’il est temps de le prendre au sérieux.