Illustration: Charles Merbs
Qui étaient les Sadlermiuts? Ce peuple du nord a disparu il y a 120 ans. Des scientifiques tentent de comprendre leur mode de vie, leur culture et leur déclin.
« J’ai quelque chose de spécial à vous montrer. »
C’est ce qu’a dit le guide inuit qui accompagnait le professeur de l’Université Laval Reinhard Pienitz et le chercheur postdoctoral Finn Viehberg avant de faire dévier l’embarcation vers une plage de l’île Southampton, dans le nord de la baie d’Hudson, un certain jour de l’été 2008. Le duo se trouvait dans la région pour étudier l’histoire climatique à l’aide de carottes de sédiments. Comment refuser une offre aussi intrigante ?
Le groupe a mis pied à terre, puis grimpé une butte pour se retrouver devant un étang entouré d’habitations abandonnées faites de roches et d’os. Les mousses autour étaient d’un vert plus éclatant qu’ailleurs sur l’île, tandis que l’eau était jaunâtre et sa consistance bizarre. « J’étais époustouflé ! raconte Reinhard Pienitz, qui est biogéographe. En même temps, c’était un peu angoissant parce qu’il y avait des ossements et des crânes de baleines, de phoques, de morses partout. »
Son premier réflexe : recueillir des échantillons d’eau et prélever des carottes sédimentaires au fond de ce plan d’eau appelé Bung Stick, lui aussi tapissé d’ossements. Il a d’ailleurs été ardu d’y enfoncer le carottier. « Ça témoigne d’un grand lieu de dépeçage des carcasses, un endroit pour laver la viande. Ce devait être une scène incroyable à l’époque : l’eau de l’étang tout comme les quelques dizaines de mètres qui le séparent de l’océan étaient probablement rouges », poursuit-il.
Le chercheur n’avait jamais entendu parler de Native Point, un lieu habité en hiver par les Sadlermiuts (ou Sallirmiut selon la graphie plus près de l’inuktitut) jusqu’en 1903. Ce peuple, qui occupait aussi les îles Coats et Walrus juste à côté, était très isolé − si bien qu’il existe peu d’informations à son sujet. Les Sadlermiuts ont d’ailleurs péri au moment même où ils ont commencé à établir des contacts avec des Européens : ceux-ci leur ont transmis une infection gastro-intestinale qui leur a été fatale.
Des chercheurs reconstituent depuis leur histoire, un artéfact à la fois. Quant aux carottes du professeur Pienitz, elles ont été entreposées de longues années, faute de temps pour les analyser.
Premier contact
La première rencontre entre les Sadlermiuts et les Européens a eu lieu très tard dans l’histoire, contrairement aux autres peuples inuits, par exemple ceux de l’île de Baffin, qui ont croisé des Anglais en 1576. Ce n’est qu’en 1824 que le capitaine britannique George F. Lyon aperçoit sept Sadlermiuts sur le rivage alors que son bateau, le HSM Gripper, longe l’île Coats. Il rapporte qu’un homme nommé Neeakoodloo s’est approché sur une embarcation aussi inédite qu’ingénieuse, faite de peaux de phoques et d’intestins gonflés d’air.
À partir de 1860, la pêche commerciale à la baleine dans la région aurait pu mener à des rencontres, mais il n’y en aurait eu qu’une demi-douzaine, en partie parce que la géographie des lieux était mal comprise des Européens, selon un chapitre écrit par le bioarchéologue américain Charles Merbs dans le livre Hunter-Gatherer Adaptation and Resilience : A Bioarchaeological Perspective.
Si certains Inuits ont affirmé ne rien savoir des Sadlermiuts, d’autres ont raconté les avoir croisés en de rares occasions. Ils étaient facilement reconnaissables à leurs vêtements faits de peaux d’ours polaires et au chignon au sommet de la tête que portaient les hommes.
À l’hiver 1902-1903, quelques Sadlermiuts ont visité une station de pêche à la baleine ouverte dans le sud-ouest de l’île Southampton en 1899, où ils ont contracté la maladie contre laquelle ils n’avaient aucune immunité. Ils étaient si mal en point qu’il a fallu les reconduire en bateau chez eux, où le pathogène s’est propagé. Les premières victimes ont pu être enterrées, mais les autres sont mortes dans leur maison ou tout près. Quand les habitants du camp de pêche sont repassés au printemps, il ne restait plus que deux enfants et une femme, qui est décédée peu après. Les deux jeunes avaient peu de souvenirs des us et coutumes du groupe.
Lors de son passage à Native Point en 2008, Reinhard Pienitz n’a vu que des ossements d’origine animale ; les restes humains avaient été récupérés au cours d’une série d’expéditions menées dans les années 1950. Ces ossements et les objets funéraires associés ont été rapportés à Ottawa pour être conservés dans l’ancêtre du Musée canadien de l’histoire.
Charles Merbs était étudiant au doctorat à l’Université du Wisconsin à Madison quand il a participé à la dernière expédition, en 1959. Il se souvient de l’angoisse ressentie à son arrivée en traîneau à chiens sur le site : pendant près de deux mois, il vivrait complètement coupé du reste du monde avec une poignée de collègues ; les Inuits passeraient les reprendre à la fin de l’été. Le jeune homme s’est néanmoins mis au travail rapidement : il avait des dizaines de sépultures à déterrer. « Nous n’avions pas vraiment à excaver le sol, corrige-t-il. Les tombes étaient des structures de surface. Il fallait les défaire juste assez pour prendre des photos des restes humains. » Les ossements étaient ensuite emballés en vue de leur transport.
En plus des sépultures, des caches pour la viande marquaient le décor. « Il y en avait au-delà de 100, relate le chercheur. Les Sadlermiuts y plaçaient leurs réserves pour l’hiver. C’était très clair en regardant ces caches − et les os à l’intérieur − qu’ils n’étaient pas affamés. Ils avaient une abondance de nourriture. »
Il se rappelle avoir eu l’idée de drainer l’étang avec un autre étudiant en creusant un petit canal. « Notre professeur, William Laughlin, a failli faire une crise cardiaque quand il a vu ce qu’on faisait ! Il avait peur que la manœuvre inonde notre camp. On n’avait même pas pensé à ça… Heureusement, l’eau est partie dans une autre direction. » L’opération a réussi et, au milieu des os d’animaux, les deux étudiants ont trouvé quelques artéfacts.
De retour au Sud, Charles Merbs a élaboré des techniques pour comprendre le mode de vie des Sadlermiuts à partir de leurs ossements (ce sont d’ailleurs ses dessins que vous avez pu voir en page 30, réalisés au cours de sa thèse de doctorat). Il a notamment remarqué que plusieurs avaient perdu des dents, probablement sous l’effet de l’usure, car la bouche était utilisée pour plusieurs tâches, dont mâcher les peaux afin de les rendre plus souples. « Ils étaient aussi vulnérables aux fractures des vertèbres parce qu’ils souffraient très jeunes d’ostéoporose en raison de leur consommation exclusive de viande. »
À l’époque, les chercheurs qualifiaient les Sadlermiuts de « mystérieux » parce qu’ils ne comprenaient pas qui ils étaient. Constituaient-ils les derniers Dorsétiens, un groupe génétiquement distinct des Inuits qu’on pensait disparu depuis au moins 500 ans ? Il existe d’ailleurs des sites archéologiques dorsétiens sur l’île Southampton. Ou alors étaient-ils des Inuits dont les habitudes de vie étaient différentes du fait de leur isolement ? En plus de leurs vêtements originaux, ils ne taillaient pas leurs lampes dans la pierre de savon (stéatite), mais avaient recours à des morceaux de pierre calcaire fixés ensemble. De plus, ils n’utilisaient pas d’outils d’ardoise, contrairement aux autres Inuits. Il faut dire que la pierre de savon et l’ardoise n’étaient pas disponibles sur les îles habitées par les Sadlermiuts…
Dans les années 1980, un étudiant de Charles Merbs, lequel était devenu professeur à l’Université d’État de l’Arizona, a comparé les crânes des Dorsétiens (qui étaient très grands) avec ceux des Sadlermiuts : ils n’avaient rien en commun. La réponse la plus sûre vient peut-être des Sadlermiuts eux-mêmes, qui avaient confié à d’autres Inuits avoir entendu parler des Tunnit (les Dorsétiens), mais qu’ils n’appartenaient pas à ce groupe.

Image: Shutterstock
Les trous dans l’histoire
Il y a une dizaine d’années, l’archéologue arctique Karen Ryan a été embauchée par le Musée canadien de l’histoire pour recenser et décrire les objets funéraires de sa collection prélevés sur le territoire de l’actuel Nunavut. Ces objets, tout comme les restes humains, sont en voie d’y être rapatriés à la demande de l’Inuit Heritage Trust.
Au fil de son inventaire des artéfacts de Native Point, Karen Ryan est tombée sur une figurine de sept centimètres trouvée avec le corps d’une femme lors de l’expédition de 1959 − il faut savoir que chaque objet funéraire avait été classé par les archéologues. Bien que la sculpture soit en partie cassée – une partie d’une jambe est manquante −, elle ressemble beaucoup à d’autres produites par des Inuits : faite de bois, sans bras et sans pieds. (La chercheuse nous en a d’ailleurs montré trois, présentées au Musée.)
Un seul détail distingue la figurine sadlermiute : trois trous marquent le visage, la poitrine et le bassin. « J’ai décrit l’objet pour le documenter et je suis passée au suivant, raconte Karen Ryan. Sauf que je n’ai pas arrêté d’y penser pendant des mois ! J’ai donc demandé à ma collègue Janet [Young], qui est anthropologue physique, si l’on pouvait regarder ensemble les restes humains pour vérifier s’il y avait quelque chose sur le squelette qui correspondait à ces trois trous. »
La petite sculpture a été découverte près de la main droite de la dépouille d’une femme dans la vingtaine qui devait mesurer 1,53 m. Les deux chercheuses ont vite repéré des anomalies sur le squelette. Une première lésion, à la mandibule, laissait deviner un cancer. Ensuite, le sacrum était asymétrique et semblait déplacé, ce qui perturbait l’articulation sacro-iliaque droite. Une scoliose était visible et la jambe droite paraissait plus courte que la gauche. Le tout devait assurément causer de la douleur. Quant à la poitrine, rien n’a été noté. Mais l’emplacement précis du trou sur la statuette semble indiquer une maladie telle qu’un cancer des poumons ou la tuberculose.
Karen Ryan a entrepris une grande recherche dans la littérature ethnographique pour donner un sens à tout cela. L’hypothèse qui en émerge est que la figurine jouait probablement le rôle d’aarnguaq, soit un objet doté de pouvoirs et remis par un chamane. Les trous auraient alors été une façon de réaliser une intervention chirurgicale métaphorique dans le but de soigner la jeune femme. L’équipe a d’ailleurs trouvé d’autres figurines funéraires « modifiées » dans sa collection inuite, mais n’a pu confirmer si elles représentaient des maux dont souffraient les défunts parce que les dépouilles associées n’avaient pas été rapportées au Musée. En 2013, sa collègue et elle ont publié le fruit de leurs recherches, qui ouvrent une fenêtre sur la vie spirituelle des Sadlermiuts.
Karen Ryan a été profondément marquée par cette femme qui devait être très malade. « Sa dépouille a été exhumée dans les années 1950, mais personne n’avait jamais fait le lien entre ses restes physiques et les objets enterrés avec elle. Personne n’avait vraiment pensé à elle comme à un humain. Mais maintenant, c’est dur de ne pas penser à elle comme à une amie ou une mère qui va voir un médecin parce qu’elle est malade. C’était ça, un chamane. Je pense à tout l’espoir fondé dans cette cérémonie [autour de l’aarnguaq] pour qu’elle aille mieux. »
Les deux spécialistes ont retravaillé ensemble l’année suivante et ont étudié de près le squelette d’une autre Sadlermiute. Avec d’autres chercheurs, elles sont parvenues à déterminer la cause du décès de la femme, sans avoir à manipuler son crâne fracturé, grâce à la modélisation 3D. Les blessures fatales auraient été causées par un ours polaire. « Comment est-ce arrivé ? On n’en a aucune idée, mais j’imagine cette femme en train de cueillir des baies ou juste complètement absorbée par une tâche, elle lève la tête et le voit… On n’a pas souvent affaire à ce genre d’histoire personnelle en archéologie. »
Des liens avec le Nunavik ?
Un autre chapitre de l’histoire des Sadlermiuts pourrait s’écrire dans les prochaines années. En 2014 et en 2017, une équipe archéologique de l’Institut culturel Avataq s’est rendue à l’île Mansel (ou Pujjunaq en inuktitut). L’organisme inuit souhaitait en apprendre davantage sur les lieux, car les habitants du Nunavik y sont attachés : plusieurs ont fréquenté l’île ou la fréquentent toujours. « Ce n’est pas du tout le même décor qu’au Nunavik, indique une archéologue de l’Institut, Elsa Censig. Ça ressemble plutôt à l’île Southampton : un environnement calcaire avec des plans d’eau peu profonds. »
Au cours de son exploration, l’équipe a trouvé deux éléments qui rappellent les Sadlermiuts : une aiguille à enfiler les poissons et un site avec des maisons semi-souterraines construites à proximité d’un marécage… plein d’ossements. Cependant, Elsa Censig souligne que c’est bien trop peu pour sauter aux conclusions.
Mais un autre élément fait pencher la balance en faveur d’une présence des Sadlermiuts : l’histoire orale du Nunavik. « Quand les aînés parlent des habitants de Mansel, leurs descriptions ressemblent à celles que les aînés du Nunavut font des gens de Southampton. » Elle cite le témoignage d’un certain Salamonie Alayco d’Akulivik, enregistré dans les années 1980. Il affirmait avoir rencontré des habitants de l’île Mansel dans sa jeunesse, au poste de traite, des personnes habillées de peaux d’ours polaires et chaussées de bottes en phoque barbu.
La présence des Sadlermiuts ne serait pas farfelue, considérant que l’île Mansel se trouve entre le Nunavik et l’île Southampton, ainsi qu’à côté de l’île Coats, où vivait aussi cette population. Puisque ce sont les Inuits du Nunavik qui orientent les recherches de l’Institut culturel Avataq, ce sera à eux de déterminer si un projet sur le sujet doit être réalisé.
Il ne faudrait pas oublier les carottes de Reinhard Pienitz ! Elles permettent de reculer encore plus loin dans l’histoire des Sadlermiuts. Chaque couche sédimentaire encapsule les conditions de son époque. Voilà pourquoi le professeur s’est fait un devoir d’y travailler dès qu’il a pu. « Ça fait toujours mal de savoir que de belles données restent dans les tiroirs. »
Les carottes relatent la vie autour de l’étang en quatre temps. Le premier est celui où il n’y avait pas d’humains. Le plan d’eau contenait peu d’organismes aquatiques. Puis, les indicateurs géochimiques changent du tout au tout vers 1250-1300 de l’ère commune ; les Sadlermiuts s’installent. Les concentrations en fer deviennent extrêmement élevées, signe que plusieurs animaux y étaient dépecés. « Les Sadlermiuts sont arrivés lors d’une phase climatique chaude appelée “petit optimum médiéval”, explique Reinhard Pienitz. À cette époque, les banquises étaient de plus courte durée, donc les mammifères marins étaient plus accessibles [aux chasseurs]. C’est la haute phase de la culture sadlermiute. »
La troisième période commence vers 1400. À partir de l’analyse des isotopes de carbone et d’azote, les chercheurs estiment que le régime alimentaire de cette population a changé. « C’était le Petit Âge glaciaire et, avec ce refroidissement climatique, l’accessibilité aux mammifères marins était moindre, selon nos hypothèses, à cause des banquises plus présentes, dit le professeur de l’Université Laval. Les Sadlermiuts se sont tournés davantage vers les mammifères terrestres, incluant le caribou et le bœuf musqué. »
À partir de la zone des carottes qui correspond à 1800, les indicateurs biochimiques sont faibles et laissent croire à un déclin des activités sur le site. Lors de l’épidémie de 1902-1903, il semble qu’il ne restait plus que 58 membres de la communauté, d’après des estimations, alors qu’ils auraient été plus nombreux quelques décennies plus tôt. Ces données conduisent à penser que le déclin de la population aurait commencé avant même l’hiver fatidique.
Les Sadlermiuts ont beau avoir disparu, l’eau de l’étang reste marquée par leur passage. Si les lacs de l’île Southampton contiennent peu de nutriments, le Bung Stick en comprend de grandes concentrations, ainsi que du carbone organique dissous en quantité. De quoi méditer à la fois sur la trace que chacun laisse ici-bas et sur la fragilité de la vie.