Photo: Jean-François Hamelin
Stimuler la créativité des cerveaux d’ici, les inciter à embrasser le risque, encourager les investissements en recherche et développement : voilà quelques-unes des immenses tâches du premier innovateur en chef du Québec, Luc Sirois.
Le tout premier innovateur en chef du Québec commence son mandat dans des circonstances pour le moins pénibles : une pandémie qui perdure, une pénurie de main-d’œuvre qui affecte pratiquement tous les secteurs, une inflation croissante qui inquiète… Comment, dans cette morosité ambiante, convaincre les esprits créatifs d’innover et les entreprises d’investir dans ce « beau risque » ? Avec une humilité toute scientifique, Luc Sirois admet qu’il n’a pas la solution à tout, mais qu’il est en quête de réponses. « Mon titre d’innovateur en chef ne signifie pas que je suis le plus grand innovateur. Je suis plutôt comme le capitaine d’une équipe de hockey : je suis un joueur comme les autres, mais j’ai, en outre, la responsabilité de rallier mes coéquipiers autour d’un but commun et de les encourager afin que chacun fasse son travail le mieux possible », dit celui qui, avant sa nomination en décembre 2020, a fait carrière dans les technologies de la santé. Malgré l’ampleur de la tâche, Luc Sirois reste tout sourire. Rencontre avec celui qui aurait aussi pu porter le titre de motivateur en chef.
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Québec Science : Qu’est-ce qu’un innovateur en chef ?
Luc Sirois : Depuis une décennie, le Québec compte un scientifique en chef, Rémi Quirion ; grâce à lui, on mesure à quel point la science est importante dans nos décisions. Le gouvernement souhaitait créer un poste d’innovateur en chef, qui travaillerait en tandem avec M. Quirion, afin de couvrir tout le spectre de l’innovation, c’est-à-dire de l’émergence de l’idée jusqu’au moment où la société peut en bénéficier. Cette route peut être très longue. Par exemple, le temps médian pour qu’un traitement ou une technologie se rende du laboratoire au chevet du patient est de 17 ans ! Combien de gens meurent entretemps ? On sait qu’on peut accélérer les choses. Mais comment ? C’est ce que le scientifique en chef et moi souhaitons comprendre en discutant avec les chercheurs, les entrepreneurs et les décideurs. On veut les motiver à tout mettre en œuvre pour que le Québec devienne une société plus innovante.
QS À quoi ressemble la journée typique d’un innovateur en chef ?
LS En toute franchise, c’est une profession très étrange. Je consacre une bonne part de mon temps à des rencontres. J’écoute, je jette des ponts, j’encourage, j’essaie de créer des étincelles. En somme, je tente d’amener les gens à exploiter tout leur potentiel, à libérer le dragon en eux. En parallèle, avec mon équipe, je mène des travaux pour recueillir des données sur l’innovation, chose que je faisais déjà à titre de professeur associé à HEC Montréal. Cela nous permet notamment de désigner les domaines où l’on manque de connaissances − et de financer des efforts de recherche en conséquence. Enfin, je conseille le ministre de l’Économie et de l’Innovation sur les enjeux et les défis liés à l’innovation.
QS Le mot innovation a été usé à la corde au point qu’on en a perdu le sens. Que veut-il dire pour vous ?
LS Je pense que c’est un mot encore très puissant qui évoque l’idée de créer, de sortir des sentiers battus. Cela dit, souvent, je préfère parler d’amélioration plutôt que d’innovation. Parce que, pour beaucoup de gens, l’innovation est associée à la technologie ou à des outils compliqués. Au contraire, l’idée d’améliorer un objet ou un processus est beaucoup plus simple à comprendre. Et cela permet d’aller au-delà de la technologie pour englober l’innovation sociale, un domaine où le Québec se distingue. Pensez seulement au succès des centres de la petite enfance.
On a tendance à réduire l’innovation à l’image de l’ampoule qui s’allume, alors que la véritable métaphore devrait plutôt être la douille dans laquelle s’insère l’ampoule. Cette pièce règle un problème : sans elle, impossible de s’éclairer !
QS Dans le bulletin d’innovation 2021 du Conference Board du Canada, le Québec a obtenu une note de C, alors qu’il décrochait un B il y a quelques années. Quelle est votre lecture de cette sous-performance ?
LS C’est ce que j’essaie de comprendre. Il y a plusieurs raisons. D’abord, la pénurie de main-d’œuvre et de talents est un énorme frein. Au cours de nos consultations pour la prochaine Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation [qui sera dévoilée au printemps 2022], j’ai pu rencontrer des représentants de centaines d’entreprises et je peux vous assurer qu’ils sont tous sensibles à la nécessité d’innover. Mais il n’y a pas assez de personnel. Les gens en pleurent. « Comment voulez-vous qu’on invente de nouveaux produits quand il manque d’employés sur le plancher de l’usine ? » m’a-t-on répondu. Cette pénurie se répercute à tous les échelons, y compris chez les gestionnaires. On a besoin de cadres et de dirigeants qui savent comment intégrer la recherche et le développement [R-D] dans les processus.
Ensuite, la culture de l’innovation est un problème en soi : il n’y en a pas ! On manque également d’ambition. Cela limite le nombre d’entrepreneurs qui foncent, le couteau entre les dents, dans l’espoir de devenir les meilleurs dans leur secteur. Tout cela n’est pas étranger à la peur d’échouer.
QS En effet, l’innovation implique des risques et donc des échecs. Que peut-on faire pour calmer ces craintes ?
LS Les joueurs et les amateurs de hockey savent qu’il faut 40 tirs au but pour s’assurer que la rondelle entre dans le filet deux ou trois fois. Autrement dit, il faut multiplier les essais pour espérer réussir au moins une fois. Cependant, quand une entreprise se lance dans l’innovation, elle va souvent faire un seul essai − et il vaut mieux que ce soit concluant, sinon cela va être long avant qu’elle retente le coup. Mais statistiquement, l’échec est quasiment assuré !
Il faut cultiver chez nos entrepreneurs, mais aussi chez nos scientifiques qui aimeraient se lancer en affaires, les notions de gestion du risque et de portefeuille d’innovations [un ensemble d’idées et de projets qu’une organisation gère comme elle le ferait avec un portefeuille d’investissements]. Étonnamment, les bons innovateurs sont des êtres prudents : ils savent cibler les risques et agir en conséquence.
QS En dollars réels, il n’y a pas eu d’augmentation des dépenses en R-D au Québec entre 2005 et 2018. Pendant ce temps, de nombreux pays, surtout en Asie, mettent les bouchées doubles pour se démarquer. Un rattrapage s’impose, non ?
LS Dans le secteur public, les investissements en R-D se maintiennent, même si, j’en conviens, on peut toujours faire mieux. Du côté des entreprises, le ralentissement est grave. Mais où doit-on faire le rattrapage : dans le nombre de dollars investis par les compagnies ? Ou doit-on plutôt examiner de quel type sont les entreprises qui constituent le tissu économique du Québec pour vérifier lesquelles ont le potentiel de concevoir de nouveaux produits et services ? Ce ne sont pas toujours celles qui engrangent le plus de profits qui sont les plus créatives. C’est important de le comprendre parce qu’il y a des nations qui affichent une bonne croissance du PIB, mais ne développent pas de savoir. C’est le cas du Mexique : les compagnies prospères sont surtout issues du secteur de la fabrication. Elles créent des emplois, certes, mais n’innovent pas. Il y a donc un danger à tout miser sur des entreprises qui n’enrichissent pas le savoir.
Quant à celles qui ont le potentiel d’investir dans la R-D, il faut veiller à mieux les informer sur l’accès aux capitaux de risque − il n’y en a jamais eu autant au Québec. Néanmoins, il y a des domaines où les capitaux manquent cruellement, entre autres pour les innovations sociales. Si vous concevez un service pour améliorer le maintien à domicile des personnes âgées, il n’existe aucun capital de risque pour vous. Il faut innover aussi du côté du financement.
QS Y a-t-il des modèles de nations innovantes dont nous devrions nous inspirer ?
LS On analyse sous toutes ses coutures le modèle israélien, vanté par tous. Il y a également les modèles britannique, allemand, singapourien, norvégien, finlandais, suédois… Il n’y a pas une nation dont le modèle correspond parfaitement à nos besoins, mais on pourrait s’inspirer entre autres de la Nouvelle-Zélande, où l’innovation est pensée en fonction de ses retombées non seulement économiques, mais également sociales et environnementales.
QS L’une de vos missions est la mise à jour de la Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation. À quoi peut-on s’attendre ?
LS On en est encore à l’étape des discussions qui, d’ailleurs, se poursuivront au cours d’un sommet, « Le grand rendez-vous de l’innovation québécoise », les 18 et 19 novembre prochain. Cela dit, il y a des sujets incontournables : la pénurie de main-d’œuvre, le développement des talents, l’innovation sociale… Va-t-on intégrer, en tout ou en partie, les objectifs de développement durable des Nations unies ? Je pense que ce serait irresponsable de ne pas le faire. Chose certaine, cela correspondrait aux aspirations des entrepreneurs émergents : selon un rapport publié en 2019 par l’Institut de recherche sur les PME de l’Université du Québec à Trois-Rivières, 74 % d’entre eux ont lancé leur compagnie pour apporter leur contribution à la société et la faire évoluer. C’est le plus haut taux parmi les pays membres de l’OCDE.
On a une chance de réinventer la société telle qu’on la désire. En ce sens, j’espère que la Stratégie sera une espèce de pacte social : on est dans le même bateau, aussi bien ramer dans le même sens.
* Cet entretien a été revu et condensé pour plus de clarté.