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Société

Le sens caché des émojis

15-10-2021

Image: Shutterstock

Loin d’être purement décoratifs, les émojis sont un pilier du langage numérique, découvrent les chercheurs.

Un sourire, un clin d’œil, un fou rire ou un air fâché : les émojis injectent un peu de peps et de couleur dans nos échanges quotidiens par texto, par courriel ou sur les plateformes de clavardage en tout genre. Mais on en sait encore peu sur le rôle de ces nouveaux marqueurs de communication, bien que la moitié des messages échangés en comportent désormais. Ont-ils une influence sur la façon dont on perçoit les messages ? Nous rendent-ils plus sympathiques aux yeux de nos interlocuteurs ? Oui, répond à ces deux questions l’équipe d’Isabelle Boutet, professeure associée à l’École de psychologie de l’Université d’Ottawa.

Pour le démontrer, l’équipe a recruté 37 étudiants qui ont lu des phrases courtes, issues d’un corpus de textos simples du type « J’ai eu le poste » ou « Avery a fait le souper », associées tour à tour à un émoji positif, négatif, neutre ou à aucun émoji. La compréhension du message était évaluée grâce à la mesure des mouvements oculaires. On demandait ensuite aux participants de se prononcer sur la personnalité de l’interlocuteur.

Résultat : les personnes qui emploient des émojis positifs sont perçues comme plus chaleureuses, un trait de caractère lié à la confiance, la gentillesse et la sincérité. À l’inverse, les émojis négatifs accentuent la négativité du message, rapporte l’étude publiée dans Computers in Human Behavior.

De plus, ces binettes donnent un coup de pouce pour saisir le sens du message. Exactement comme les signaux non verbaux qui ponctuent normalement les conversations en face à face. « Les gens utilisent les émojis de façon anodine, mais ceux-ci ont en fait un effet important sur la perception de l’état émotionnel de l’interlocuteur et sur la compréhension du contenu », résume Isabelle Boutet, qui a étudié auparavant les mécanismes sociocognitifs des interactions en personne.

Employés de façon décalée, ces visages jaunes pourraient aussi être plus lourds de sens qu’il y paraît. « Le cyberharcèlement débute souvent par des messages mal interprétés, illustre la chercheuse. Si l’émoji n’est pas cohérent avec le ton du message − par exemple un bonhomme souriant associé à une phrase négative −, le message devient ambigu. » De quoi transmettre, potentiellement, un ton sarcastique ou moqueur.

L’idée que la communication en ligne soit gouvernée par les mêmes codes que les échanges verbaux n’étonne pas Pierre Halté, linguiste et spécialiste en sémiotique des émoticônes à l’Université Paris Descartes. « La communication par chat, qui se fait de façon synchrone contrairement aux relations épistolaires classiques, allie la temporalité des échanges en face à face et les contraintes de l’écrit. Or, notre communication en personne repose beaucoup sur des gestes, des mimiques, des intonations, etc. Il est donc naturel que, dans le chat, nous ayons cherché à remplacer ces signes paraverbaux par des équivalents qui leur ressemblent », explique-t-il.

D’ailleurs, les premiers émoticônes sont apparus en même temps que le clavardage, dans les années 1970, rappelle-t-il. « Cela tend à faire penser qu’il y a une corrélation très forte entre cette façon de communiquer et le besoin d’utiliser des pictogrammes pour montrer ses émotions. »

Des émojis universels

Avec plus de 2 000 émojis disponibles, il n’est toutefois pas toujours facile de s’entendre sur la symbolique et le sens d’un message. « Pour notre étude, nous avons choisi trois émojis très simples, car les gens n’interprètent pas tous les dessins de la même façon, reprend Isabelle Boutet. À l’inverse, les expressions faciales, elles, sont lues de façon quasi universelle par des populations très diverses. Ainsi, tout le monde peut reconnaître un visage humain qui exprime la colère, la douleur ou la joie. »

La psychologue a donc eu l’idée de créer une dizaine d’émojis plus universels, pour lesquels il n’y aurait pas d’ambigüité. « Pour les dessiner, nous nous sommes basés sur notre connaissance des muscles du visage et des expressions associées aux émotions. Nous souhaitons voir si les personnes qui ont moins de littératie numérique, comme les aînés, les comprennent plus facilement », détaille la chercheuse, dont les travaux sont soutenus par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Les faces rondes habituelles pourraient aussi relayer certains préjugés, notamment dans le monde du travail. C’est du moins l’hypothèse d’Isabelle Boutet, qui compte maintenant analyser des échanges professionnels plutôt qu’amicaux. « On souhaite voir si le sexe de l’interlocuteur modifie l’interprétation des émojis, indique-
t-elle. Les femmes sont plus enclines à les utiliser dans leurs échanges, mais on sait que l’expression des émotions est moins bien tolérée chez les femmes que chez les hommes dans un contexte professionnel. Est-ce que ces stéréotypes se traduisent dans les interactions numériques ? »

En attendant d’en savoir plus, rien n’empêche de s’amuser avec les symboles dont regorgent nos téléphones. Aubergines, concombres et autres pêches pulpeuses sont désormais des métaphores pour véhiculer des messages coquins. « Les signes qui nous servent à communiquer n’ont pas un sens figé. Ils peuvent être détournés de leur signification habituelle du moment qu’une communauté de locuteurs est d’accord pour leur attribuer une nouvelle signification, précise Pierre Halté. Le second degré de lecture des émojis est apparu récemment parce que les émojis sont relativement récents, mais le phénomène en lui-même est aussi vieux que la communication ! » La preuve que le langage, même celui des textos, est une entité bien vivante.

En partenariat avec le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

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