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Sciences

Zoom sur la reconstitution des visages du passé

16-08-2021

L’artiste Oscar Nilsson met la touche finale à la reconstitution en silicone du visage d’un homme du Néolithique, né il y a 5500 ans près de Stonehenge. Image: English Heritage/James O. et Davies

Mêlant art et science, la reconstitution des visages de personnes mortes il y a des siècles insuffle une nouvelle fraîcheur aux ossements.

Qu’ont en commun Néfertiti, Robespierre, Copernic, Richard III et Jean-Sébastien Bach ? Outre le fait qu’ils ont marqué l’histoire, ils font partie des personnages célèbres dont le visage a été fidèlement reconstitué il y a peu. À partir de masques mortuaires, de portraits d’époque, de restes osseux, voire d’ADN, des scientifiques et des plasticiens ont produit des représentations de leurs faciès, offrant à ces icônes de livres d’histoire une identité en chair et en os. Ou plutôt en cire, en silicone et en images 3D.

La reconstitution faciale a la cote chez les archéologues, et pas que pour les célébrités. Récemment, une trentaine d’habitants de la vallée de l’Indus, une femme de l’âge du bronze, un homme du néolithique, une druidesse de l’âge du fer, un adolescent mort de la peste au 17e siècle, pour n’en citer que quelques-uns, ont affiché leurs bouilles dans les médias. Elysia Greenway, elle, a donné « chair » en mars dernier à un crâne mis au jour dans un cimetière médiéval d’Édimbourg. « À l’aide d’un scanner 3D, j’ai numérisé les morceaux de crâne, puis ajouté par ordinateur les ligaments, les muscles, la peau », explique cette étudiante de l’Université de Dundee, en Écosse, une référence où se former en art médicolégal et imagerie faciale.

Myrtis, une fillette grecque morte à 11 ans, a vécu au 5e siècle avant notre ère. Son crâne a été retrouvé dans une fosse commune d’Athènes. L’artiste Oscar Nilsson a reconstitué son visage en sculptant pas moins de 20 muscles faciaux en argile.

On y enseigne des méthodes mises au point en médecine légale pour identifier des restes humains. En effet, la reconstitution numérique s’appuie tout de même sur des indices très « palpables ». Car la forme du crâne et celle du visage sont directement liées et s’influencent mutuellement. « Il s’agit en gros de lire le crâne, d’observer les zones où les ligaments s’attachaient, les aspérités de l’os temporal qui soutient les muscles masticateurs, l’inclinaison de l’os du nez, énumère Elysia Greenway en manipulant la copie d’un crâne âgé de deux millénaires. On utilise des équations qui nous disent par exemple à quelle profondeur placer les yeux dans les orbites. » L’âge au décès et le sexe peuvent aussi, en général, être lus dans les os crâniens.

L’essor du numérique et de l’imagerie médicale a affiné les modèles. Grâce à des personnes bien vivantes, dont ils obtiennent la forme du crâne par tomodensitométrie, les chercheurs peuvent comparer les reconstitutions avec la réalité − et corriger le tir. Selon une étude de l’Université de Dundee, la forme peut désormais être recréée avec moins de deux millimètres d’erreur pour plus de 70 % de la surface du visage. C’est suffisamment précis pour qu’un proche puisse reconnaître une victime dans un contexte judiciaire.

Évidemment, il y a toujours une part d’inconnu. « La bouche est probablement la partie qui reste la plus floue », précise Elysia Greenway. L’épaisseur et la forme des lèvres, notamment, sont impossibles à déduire à partir de l’armature osseuse.

Cette femme druide, morte en Écosse il y a 1 500 ans à l’âge vénérable de 60 ans, a retrouvé un visage de cire en 2019 grâce à Karen Fleming, étudiante en art médicolégal à l’Université de Dundee.

Depuis peu, l’ADN récupéré sur certains ossements peut parfois venir en renfort. Un atout pour deviner la couleur des yeux et de la peau, bien que de nombreux gènes entrent en jeu. En 2018, des généticiens du Musée d’histoire naturelle de Londres avaient ainsi conclu que l’homme de Cheddar, un Britannique vieux de 10 000 ans, avait la peau sombre et les yeux clairs – interprétation qui avait été critiquée par la suite. Concernant la forme du visage, les gènes sont encore plus difficiles à faire parler. Au moins 130 régions du génome seraient associées aux traits faciaux, mais elles n’expliqueraient que 10 % des variations anatomiques, selon une étude parue fin 2020 dans Nature Genetics.

Pour les visages du passé, les artistes médicolégaux font donc la part belle à l’interprétation lors des finitions. En revanche, pour les corps non identifiés en médecine légale, « on laisse les contours flous, sans texture, pour ne pas trop dévier de la réalité », dit Elysia Greenway.

Cette relative liberté artistique apporte son lot de controverses. Ainsi, certains historiens ont estimé que la « copie » de Néfertiti avait la peau bien trop pâle. Ou encore que la restauration du visage de Robespierre, acteur majeur de la Révolution française, renvoyait l’image subjective d’un homme froid et cruel.

Voilà pourquoi les spécialistes de l’Université de Dundee donnent une expression neutre aux visages, indique Elysia Greenway. Elle ajoute que la pratique soulève aussi des questions éthiques, en particulier dans des pays comme le Canada − où elle a étudié l’ostéologie. « Peut-on faire renaître le visage d’une personne des Premières Nations sans le consentement [des communautés concernées] ? » illustre-t-elle.

Mais donner un visage aux morts est aussi un moyen puissant de faire ressurgir leur humanité. « Au musée, c’est beaucoup plus marquant de voir un visage qu’un squelette. Cela donne l’impression qu’on a rencontré la personne », conclut la jeune femme avec émotion.

Elysia Greenway a procédé à la reconstitution numérique du visage d’un homme dont le crâne, fragmenté, a été retrouvé lors d’excavations à Édimbourg. La forme des tissus mous est intimement liée à la forme du crâne.

Images: Wikimedia Commons; Université de Dundee, www.karenflemingforensicartist.com; Elysia Greenway

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