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Chronique pandémique

Décembre: le cri du coeur du Dr François Marquis

05-12-2020

Photo: Sylvie Cadieux

Chef de services des soins intensifs de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, le Dr François Marquis a vu le pire comme le meilleur au cours des premières semaines de la crise historique de la COVID-19: le courage, la solidarité, le dévouement, la panique, l’égoïsme, les petites mesquineries, la souffrance, la mort… Pour Québec Science, il a accepté de documenter les bouleversements de son quotidien. Voici son carnet de bord.

Samedi 5 décembre

Je suis choqué noir.

Alors que le nombre de cas explose, les centres d’achat sont remplis, les billets d’avion pour le Sud s’écoulent malgré tout et le taux d’occupation dans les chalets frôle les 100% pour le temps de Fêtes. Les gens qui magasinent leur voyage dans les Caraïbes poussent l’audace à demander au gouvernement que leur quarantaine soit remboursée parce qu’ils subiront des pertes de revenus. C’est le comble! C’est comme si on demandait d’être récompensé pour avoir commis des actes de désobéissance civile. C’est un non-sens. C’est enrageant. Pire, c’est insultant.

Saviez-vous que les décrets ministériels qui permettent de faire passer les employés de temps partiel à temps complet ont été réactivés pour pallier le manque de ressources? Saviez-vous que le délestage a commencé? Tant pis pour les accommodements travail-famille. Tant pis pour les vacances des Fêtes. Tout le monde dans les hôpitaux va travailler tout le temps, point barre. Mes collègues qui gèrent les transferts de patients entre les différents établissements m’ont confirmé que ça déborde déjà de partout.

« Je lance un cri du cœur. Il y a beaucoup trop de personnes, dans beaucoup trop de régions, qui ont décidé qu’elles allaient saboter les efforts collectifs. »

DR FRANÇOIS MARQUIS

Que dois-je comprendre? Quel message nous envoie la population? Que tous les sacrifices, que tous les morts, que tous les drames humains, que rien de tout cela ne compte. Pourquoi? Au nom du droit de fêter? Au nom du fait qu’« on est tanné »? Et tant pis pour les conséquences! Clairement, ces personnes ne portent pas attention à ce qui se passe aux États-Unis où les hôpitaux doivent composer avec les répercussions de Thanksgiving. Les soins intensifs ne suffisent plus à la tâche. C’est sans compter les conséquences qu’auront les rassemblements du temps des Fêtes. Par chance, notre gouvernement a décidé de résilier son « contrat moral » et d’interdire les rassemblements à Noël. La décision est impopulaire, mais c’était la bonne chose à faire.

Devant autant de je-m’en-foutisme de la part d’une partie grandissante de la population, j’ai parfois envie de lancer la serviette. J’ai envie de leur dire : allez-y, éclatez-vous! Quand plus rien ne fonctionnera, quand vous allez pleurer, que vous exigerez un vaccin, que vous vous demanderez où sont les médecins, où sont les infirmières, quand vous direz à tous « Mais je suis une victime! », je vous répondrai : « Vous êtes victime de votre propre stupidité. » Et je souhaite très fort que personne ne sera victime de votre stupidité. Ce serait tragique.

Parfois, je me demande si on arrivera au point où il faudra songer à traiter ces agissements comme la conduite en état d’ébriété : tout comme l’alcool au volant, ce sont des comportements qui peuvent entraîner des décès ou des atteintes corporelles graves. Faudra-t-il le faire si l’appel au gros bon sens ne suffit plus?

Je lance un cri du cœur. Il y a beaucoup trop de personnes, dans beaucoup trop de régions, qui ont décidé qu’elles allaient saboter les efforts collectifs. Ces agissements prolongeront probablement la deuxième vague de plusieurs semaines. Et croyez-moi, ce n’est pas le vaccin qui pourra nous aider.

Mardi 8 décembre

Ce matin, j’avais une réunion avec tous les chefs d’unité de l’hôpital pour faire le point sur l’évolution rapide des derniers jours. On est dans une situation très particulière : la campagne de vaccination commence la semaine prochaine et au même moment, la deuxième vague frappe fort – si fort que cela commence à ressembler à la première vague.

La situation à Montréal est étonnamment sous contrôle, même si on continue d’y observer des éclosions et que le nombre de cas hospitalisés aux soins intensifs augmentent dans tous les hôpitaux de l’île. C’est le reste du Québec qui inquiète : plusieurs régions ne sont plus en mesure de s’occuper de leurs patients. D’où les directives de délestage annoncées lundi. Les régions ont besoin d’aide, mais est-ce plus simple de transférer les patients à Montréal ou de leur envoyer des ressources? Probablement de transférer les patients. Mais ces idées ne sont pas très populaires… D’abord parce qu’il y a déjà très peu de personnel sur l’île de Montréal (des travailleurs qui sont en congé de maladie ou qui ont démissionné). Ensuite, quand Montréal était en grande difficulté au printemps dernier, les régions ont peu ou pas aidé les hôpitaux de la métropole.

Bien sûr, tous les travailleurs de la santé resteront au chevet de la population. Cette amertume ne freinera pas nos efforts. Mais je peux difficilement en vouloir à mes collègues qui ne sont pas très heureux d’avoir à soutenir les régions alors que leur situation locale n’est pas rose et qu’ils n’ont jamais reçu la pareille. Disons que cela n’est pas propice à créer un bon climat de collaboration.

Au moment de la première vague, c’était l’inconnu qui nous effrayait. Aujourd’hui, on sait ce qui nous attend. Et ça fait mal. Ça fait d’autant plus mal qu’on sait que les vacances qu’on espérait tant, celles du temps des Fêtes, n’auront pas lieu. Pour les travailleurs de la santé, Noël 2020 sera comme l’été 2020 : ces périodes ont été effacées du calendrier. Plusieurs viennent de passer la dernière année sans prendre aucune forme de repos suffisamment prolongée pour vraiment recharger les batteries. On est éprouvé, on est épuisé. Et on le sera davantage dans quelques semaines. Au printemps 2021, les conséquences seront sévères pour la population : l’immense retard accumulé dans les listes opératoires de Montréal deviendra la réalité de la province au complet.

Le plus douloureux dans tout cela, c’est que les vaccins sont là. Les plans de la campagne de vaccination sur notre territoire ont été dévoilés et les premiers vaccins sont déjà en route, même si ce n’est qu’au compte-goutte. La stratégie de vaccination est plutôt bien ficelée ; même la surveillance des stocks de vaccins a été prise en compte (je semble ne pas être seul à craindre que des gens mal intentionnés volent les doses). Mais on n’arrivera pas à vacciner une proportion importante de personnes avant plusieurs mois, et un vaccin ne peut pas aider quelqu’un qui est déjà malade.

Pendant ce temps, on est emporté par la lame de fond de la deuxième vague, une lame causée par le relâchement d’une partie de la population qui met ses intérêts personnels au-dessus du bien commun. C’est tellement frustrant: c’est comme si on se faisait faire une jambette sur le dernier kilomètre du marathon, alors qu’on voit la ligne d’arrivée. Est-il trop tard pour bloquer cette vague en y opposant une mesure impopulaire, mais efficace? Un confinement de deux ou trois semaines, le temps que les doses de vaccins arrivent…

Pendant la première vague, on était préoccupé par la répartition des ressources matérielles, comme les lits et les ventilateurs, et le manque d’équipements de protection. Dans cette deuxième vague, on est alarmé par le manque de ressources humaines et la précarité du maintien des services à la population. C’est triste quand on veut bien faire les choses et qu’on manque de place et d’équipements. C’est encore plus triste quand on a la place et les équipements, mais qu’on manque de monde. En attendant, je travaille avec mes collègues pour m’assurer que l’on sera en mesure d’accueillir autant de patients COVID qu’au printemps, en espérant que ce ne soit pas nécessaire.

Vendredi 11 décembre

Je ne tournerai pas autour du pot : j’ai obtenu un résultat positif à un test de COVID-19.

C’était sans doute inéluctable. En tant que travailleur de la santé, je fais partie de la catégorie de la population la plus exposée au virus. Mais cela reste étonnant, car je n’ai pas l’ombre d’un symptôme. Peut-être suis-je un de ces fameux asymptomatiques? Au contraire, peut-être que l’infection ne fait que débuter et que, dans 48 heures, je serai malade comme un chien?

Dans tous les cas, j’ai appris cette nouvelle de la façon la plus rocambolesque qui soit. J’ai été testé en prévision d’un tournage un peu spécial qui devait avoir lieu aujourd’hui (je ne peux vous en dire davantage, malheureusement). Le test a eu lieu à 8h ce matin, mais des petits pépins techniques ont retardé l’analyse. Le résultat est arrivé en fin de journée, alors que je m’apprêtais à me rendre sur le plateau. Je m’attendais à ce qu’on m’informe d’une minute à l’autre – aussi bien me mettre en route. Mais je ne m’attendais pas à l’annonce suivante : le test est à peine positif. Une première machine avait rapporté un résultat douteux, mais une seconde a réussi à détecter du matériel génétique de SARS-CoV-2, le virus qui cause la COVID-19.

Cette nouvelle aura un effet domino important. Dès maintenant, je suis assigné à résidence. Pas de tournage bien sûr, pas d’hôpital. Évidemment, personne n’est irremplaçable et on a prévu des plans au cas où l’un des médecins intensivistes tombe malade. Mais le moment est particulièrement mal choisi : le nombre de patients augmente aux soins intensifs depuis une semaine. Notre zone dédiée aux cas de COVID-19 est déjà remplie à 40%.

À partir de maintenant, qu’arrive-t-il?

Transparence, transparence, transparence. D’abord, aviser tout le monde, pour que la chaîne de contacts soit établie. Cela veut dire faire une liste précise de mes rencontres et de mes déplacements dans les derniers jours. La maladie étant contagieuse, il faut identifier toutes les personnes qui doivent être testées et isolées sans délai.

Par chance, je me déplace à pied pour me rendre à l’hôpital et je ne rencontre personne à l’extérieur du travail. Dans les derniers jours, j’étais pas mal confiné entre mon bureau, les soins intensifs et l’urgence. Et à l’hôpital, tout le monde porte toujours un masque et des lunettes de protection, en plus de se laver les mains 1000 fois par jour. De ce côté, ce n’est pas trop inquiétant.

Pour mes passages à la télé, ça ne m’inquiète pas outre mesure, car tout est toujours très professionnel sur les plateaux : prise de température à l’arrivée, lavage de mains, changement de masque, personnel réduit, distance de 2 mètres… Mais j’ai personnellement appelé toutes les équipes touchées et on a appliqué une stratégie guidée par les conseils de la Santé publique et centrée sur la prudence. Honnêtement, je suis très heureux de leur réponse et de leur diligence… On lave plus blanc que blanc.

En principe, je serai de retour au boulot le 27 décembre. Je vais pouvoir assurer les gardes du Jour de l’An, mais pas celles de Noël, comme prévu. Devoir modifier son horaire du temps des Fêtes, même en 2020, ce n’est jamais quelque chose de souhaitable… Mais c’est parfois nécessaire et cela fait malheureusement partie des répercussions possibles pour les travailleurs de la santé.

Je ne peux m’empêcher d’être inquiet pour la suite des choses. J’ai vu des dizaines de patients très malades aux soins intensifs et ils n’étaient pas tellement plus vieux que moi. Je connais la chanson : je peux m’en tirer facilement, mais je peux aussi avoir tiré le mauvais numéro. Ça fait des semaines, voire des mois, que je répète sur toutes les tribunes qu’on peut être en bonne santé, mais tout de même être durement affecté par la COVID-19. J’ai passé tant de temps avec mes collègues médecins à communiquer les risques de cette maladie et l’importance de se protéger… Comment la nouvelle de mon test positif sera-t-elle accueillie? Est-ce que les gens vont se dire que l’hôpital n’est pas un lieu sécuritaire? Que les équipements de protection ne servent à rien? Que les efforts collectifs sont voués à l’échec?

Enfin, je suis inquiet pour ma femme. Elle est peut-être déjà infectée. Sera-t-elle très malade? On a décidé d’affronter la quarantaine ensemble. Difficile de faire autrement. Je l’ai déjà écrit ici : impossible de nous cloîtrer chacun dans nos quartiers, car la configuration de notre maison ne le permet pas, et impossible de nous réfugier chez nos parents sans les mettre à risque.

Maintenant que je sais que je suis positif, j’ai l’impression de me découvrir toutes sortes de petits symptômes. Ma tête me joue-t-elle des tours? Ça arrive à tous les médecins. Parlez-en à ceux qui examinent des patients qui ont des poux. Ça les démange pendant des jours…

On verra ce qui va arriver dans les prochains jours. En attendant, je suis officiellement un covidien…

Dimanche 13 décembre

Revirement!

En bon patient, j’ai décidé de m’inscrire à une étude clinique menée par le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal. Et rebelote pour un prélèvement nasal et salivaire! Ma femme, qui devait être testée de toute façon, s’est aussi inscrite à l’étude. Nos résultats sont… négatifs! Aucune trace de matériel génétique viral, ni dans le nez ni dans la salive! Comment est-ce possible?

Deux scénarios se dessinent. Soit le premier résultat était un faux positif (le test dit que j’ai la COVID alors que ce n’est pas le cas). Soit je suis asymptomatique et le test a détecté des cadavres de virus qui traînaient encore dans mes fosses nasales.

Dans le second cas, la seule façon de le confirmer serait de mesurer la présence d’anticorps contre la COVID-19 dans mon sang. Pas possible pour l’instant. Mais je vais assurément me faire prélever un échantillon et le mettre au congélateur pour en avoir le cœur net! Cela est d’autant plus étrange que la plupart des erreurs sont des faux négatifs en raison d’une charge virale trop faible au moment du prélèvement, ou d’un échantillon inadéquat.

Donc, puis-je retourner à l’hôpital? Non, et c’est là la chose la plus importante.

Dans un combat contre une pandémie, il faut être prudent, surtout lorsque l’on est en contact avec les plus vulnérables. Un résultat positif ignoré ou mal interprété pourrait avoir des conséquences importantes. Et si c’était le test de confirmation qui avait tort? Il n’y a aucune façon de le savoir sans les anticorps. Je ne prends donc aucun risque. La règle doit s’appliquer, autant pour la population que pour le médecin de soins intensifs. Une éclosion dans l’unité de soins intensifs ou dans l’hôpital aurait des conséquences beaucoup plus importantes que celles découlant de mon absence du boulot. C’est pourquoi je dois faire une quarantaine.

Que faut-il retenir de cette mésaventure? Si ces résultats sont le signe d’une infection asymptomatique, je fais partie des très chanceux. Mais cela ne rend pas la maladie moins sérieuse. Pour une grande partie des patients, les conséquences de la COVID-19 sont importantes ; il ne faut pas le banaliser. J’ai finalement tiré le bon numéro, mais cela aurait pu tourner vraiment mal. J’en sais quelque chose.

L’autre chose à retenir, c’est que si un médecin qui voit des patients malades tous les jours n’a pas réussi à détecter sa propre infection, c’est qu’il est incroyablement important de maintenir la ligne dure sur le port des équipements de protection individuels, le lavage de mains et la distanciation sociale. En attendant l’arrivée de la vaccination de masse, il est essentiel de freiner la progression du virus dans la communauté en réduisant nos contacts et en évitant les rassemblements des Fêtes.

Et oui, je termine ce week-end l’esprit plus léger que lorsque je l’ai commencé!

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