Les critical whiteness studies, ou études critiques de la blanchité, visent à faire réaliser aux Blancs qu’ils ont eux aussi une couleur, et que cette dernière leur facilite la vie.
Des visages blancs. C’est principalement ce qui défile sur l’écran de Vincent Romani, qui scrute ces temps-ci les organigrammes des universités québécoises dans le cadre d’une étude sur la diversité dans les différents niveaux de gouvernance. Le professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) constate que plus on monte dans la hiérarchie, plus c’est «blanc». Également, plus on approche du sommet et plus les différences entre les universités s’estompent. Ainsi, même s’il «y a beaucoup plus de diversité dans la pyramide du pouvoir de l’Université McGill que de l’UQAM, leurs conseils d’administration se ressemblent beaucoup». Est-ce un hasard?
Pour les chercheurs en études critiques de la blanchité (traduction de critical whiteness studies), ce genre d’exercice permet de révéler au grand jour que les Blancs partent avec une longueur d’avance dans la vie. On a plutôt l’habitude d’entendre parler du processus inverse, soit que les personnes issues des minorités visibles sont désavantagées à plusieurs égards dans nos sociétés. «Mais c’est également important de problématiser la blanchité, c’est-à-dire d’admettre qu’on a une couleur même si on est blanc, dit le professeur. C’est reconnaître que la blanchité compte, même si les Blancs ne sentent pas leurs privilèges, comme un poisson dans l’eau ne sent pas l’eau. C’est reconnaître que la blanchité n’est pas universelle et qu’elle est un problème pour beaucoup de monde.»
On s’entend : le concept de «race» n’a aucun sens sur le plan biologique. La couleur de la peau ne s’est diversifiée au fil de l’évolution que pour permettre aux humains de s’adapter à de nouveaux environnements lors des grandes migrations. Mais des catégories n’en existent pas moins aujourd’hui : il y a les Autochtones, les Noirs, les personnes de couleur, les Blancs. Elles sont des constructions sociales. Pour les théoriciens des critical whiteness studies, la catégorie «blanchité» se trouve tout en haut de la hiérarchie, d’où le terme «suprématie blanche» qu’ils utilisent pour parler du système de domination qui caractérise les sociétés selon eux.
Émergent au Canada
Les fondations de ce champ de recherche ont été posées par des intellectuels noirs qui ont décrit la blanchité comme une norme invisible dès le début du 20e siècle, dont le sociologue afro-américain William Edward Burghardt Du Bois. Le champ interdisciplinaire a pris de l’ampleur dans les années 1990, quand davantage de chercheurs, surtout des Blancs, ont investi le sujet. Désormais, des best-sellers décortiquent la blanchité, comme Fragilité blanche, de l’américaine Robin Di Angelo, traduit en français en 2020. Il existe également des ateliers et des conférences sur le sujet.
Au Canada, le sujet est encore émergent. Des chercheurs y réfléchissent néanmoins sous différents d’angles : la blanchité et le hockey, la féminité, la culture numérique ou le statut de Blanc partiellement « refusé » aux Canadiens d’origine portugaise, par exemple.
Le but commun de tous ces penseurs? « Démanteler le racisme et éliminer l’oppression », explique Darren E. Lund, qui ne manque pas de souligner qu’il s’agit d’une approche parmi une multitude d’autres efforts et mouvements antiracisme et anti-oppression.
Ce professeur à l’École d’éducation Werklund de l’Université de Calgary compte parmi les premiers universitaires canadiens à avoir investi le sujet, en 2007, avec le livre The Great White North? Exploring Whiteness, Privilege and Identity in Education. Il l’a édité avec son collègue Paul R. Carr (qui est aujourd’hui professeur à l’Université du Québec en Outaouais). « Nous avions invité des collègues à se prononcer, à produire des chapitres sur comment la blanchité se manifeste en éducation au Canada. L’ouvrage a gagné des prix et a vraiment contribué à lancer une conversation qui s’est rendue jusque dans l’espace public. »
Pour le meilleur et pour le pire, car le sujet touche une corde particulièrement sensible. Même chez les plus progressistes. « Plusieurs personnes blanches ont été éduquées à croire que si elles ne posent pas activement des gestes racistes ou ne prononcent pas de paroles racistes, elles ne font pas partie du problème et sont simplement de « bonnes personnes », explique le professeur Lund. Ce champ d’études rompt avec cette idée pour analyser comment nous sommes tous impliqués d’une façon ou d’une autre dans la perpétuation de hiérarchies et de privilèges injustes. » Dans son dernier livre (Critical Multicultural Perspectives on Whiteness: Views from the Past and Present), il déclare d’ailleurs dès le départ qu’en tant qu’homme blanc, hétéro, sans handicap, avec un emploi, il bénéficie du système inéquitable «qu’aucune dose de culpabilité ou d’efforts antiracistes ne peut atténuer».
«Police de la pensée»
D’autres affirment que les whiteness studies diabolisent les Blancs. Dans une lettre d’opinion publiée dans Le Devoir, la professeure émérite de sociologie à l’UQAM Micheline Labelle affirmait ainsi que «ce courant est devenu accusateur, culpabilisant et relève désormais de la police de la pensée». La sociologue affirme de plus qu’il occulte le racisme existant au sein des minorités et entre minorités.
Roberta Timothy, professeure à l’École de santé publique Dalla Lana de l’Université de Toronto, qui fait plutôt dans les études noires (lire notre reportage sur le sujet dans l’édition de décembre 2020), est également sceptique. «Dans un contexte de suprématie blanche, on s’intéresse à la blanchité? Pour moi, quelque chose cloche là-dedans. On peut très bien déconstruire la blanchité dans les études noires et dans les études des peuples autochtones.»
Vincent Romani est très réceptif à ce genre de critiques et évoque son propre devoir de prudence. «Le risque est que les Blancs prennent le monopole, deviennent des experts de soi, qu’ils invisibilisent les personnes noires et reproduisent la domination blanche dans l’étude même de son mécanisme!»
Même en classe, où le professeur enseigne les grandes lignes du champ d’étude, ces enjeux existent. « Ça donne des situations compliquées : par exemple, des étudiants blancs font des exposés sur leur propre domination devant des étudiants racisés qui peuvent se sentir dépossédés, pris à la gorge », raconte le sociologue.
Le professeur Darren E. Lund pense néanmoins que le travail doit se continuer pour changer les choses. Il a justement un projet de recherche pour inciter les étudiants en enseignement à explorer leur « identité raciale ». Il l’a lui-même fait en revisitant son récit familial : ses quatre grands-parents danois ont quitté leur pays dans l’espoir de trouver une vie meilleure dans les prairies canadiennes, où ils ont dû trimer dur pour parvenir à s’inscrire la classe moyenne. Il se souvient que ce récit donnait l’impression à sa famille (et à lui-même) de mériter davantage son statut de Canadien que d’autres groupes, et de faire de blagues racistes. « Oui, mes grands-parents ont travaillé fort, mais ils n’ont certainement jamais pu compter le racisme parmi les difficultés rencontrées », écrit-il dans son dernier livre. Bref, travailler dur ne suffit à tous pour atteindre les mêmes objectifs.
C’est ce travail de réflexion critique que Darren E. Lund propose à ses étudiants. Certains d’entre eux ont l’opportunité de faire du bénévolat dans un organisme partenaire qui travaille avec de jeunes immigrants, de jeunes autochtones, des personnes LGBTQ+ et des jeunes avec un handicap. « Un des objectifs-clés du programme est d’insuffler un sentiment « d’humilité culturelle » chez nos étudiants au baccalauréat qui deviendront des enseignants. » Plutôt que de leur fournir des outils pour enseigner aux personnes marginalisées, il souhaite que les futurs maîtres réalisent tout ce qu’ils ont à apprendre des autres.
Le privilège blanc
Pour expliquer le concept, on utilise souvent la métaphore du « sac à dos invisible » plein de ressources avec lequel naîtraient les personnes catégorisées comme blanches, car l’un des textes les plus cités sur la blanchité (plus de 5000 fois depuis sa parution en 1989) est celui de l’intellectuelle américaine Peggy McIntosh: White Privilege: Unpacking the Invisible Knapsack. Le sac qu’elle y décrit contient des privilèges tels que : être capable de trouver un logement respectant son budget dans le quartier souhaité, pouvoir magasiner sans se faire surveiller, acheter des livres pour enfants avec des personnages qui nous ressemblent, obtenir un emploi sans que ses nouveaux collègues soupçonnent qu’il a été obtenu simplement pour satisfaire un programme de diversité.

Illustration: Niti Marcelle Mueth
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