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Jean-Francois Cliche

Vapotage: quand le mieux est l’ennemi du bien

Le vapotage est nettement moins nuisible que le tabac «normal» et de nombreuses études le prouvent. Pourtant, l'image publique de la cigarette électronique s'est grandement dégradée depuis son arrivée sur le marché canadien, en 2007.
17-04-2020

«J ’ai eu un patient cette semaine : complications sévères du tabagisme, espérance de vie très limitée s’il continue à fumer. Mais il refuse de considérer la cigarette électronique parce que c’est trop dangereux, selon ce qu’il entend. » C’est le gériatre David Lussier qui s’exprimait ainsi sur Twitter récemment, mais ça aurait pu être à peu près n’importe quel autre médecin tant ils sont nombreux à déplorer les effets de la couverture médiatique du vapotage sur leur pratique. Et il faut dire que l’image publique de la cigarette électronique s’est grandement dégradée depuis son arrivée sur le marché canadien, en 2007.

Selon deux études parues l’an dernier dans le Journal of the American Medical Association (études ici et ), environ 47 % des Américains disaient, en 2012, ne pas savoir si le vapotage était « plus » ou « moins » dommageable que le tabac ; environ 40 % croyaient qu’il était moins mauvais ; et seule une minorité d’environ 13 % le voyait comme autant, sinon plus nocif que la « vraie cigarette ».

Mais six ans plus tard, le portrait s’est renversé : en 2018, ces mêmes Américains s’estimaient beaucoup mieux renseignés, puisque seulement 19 % d’entre eux hésitaient encore sur le caractère préjudiciable ou non du vapotage ; la proportion de ceux qui jugeaient la cigarette électronique moins toxique avait fondu jusqu’à 29 % et la minorité de 2012 qui la voyait comme autant, sinon plus nocive que le tabac, s’était transformée en majorité absolue (51 %). Tout indique que l’opinion publique québécoise a suivi une trajectoire semblable.

Désinformation à grande échelle

Un jour, il faudra que cet épisode soit disséqué et enseigné dans les écoles de communication et de santé publique du monde entier parce que c’est un cas patent de désinformation à grande échelle : le vapotage est nettement moins nuisible que le tabac « normal » et de nombreuses études le prouvent. Par exemple, l’automne dernier, le Journal of the American College of Cardiology publiait une étude comparant deux groupes de fumeurs, les uns ayant continué de fumer comme avant et les autres ayant adopté la cigarette électronique. Au bout de seulement un mois, le groupe des vapoteurs montrait des signes indéniables d’amélioration de sa santé vasculaire : leurs artères étaient moins rigides et se dilataient davantage sous la pression sanguine − ce qui est excellent pour la santé cardiaque.

Une source de confusion possible est que le vapotage n’est effectivement pas sans danger : quand on regarde les effets de la cigarette électronique en eux-mêmes, sans les comparer avec ceux du tabagisme, on se rend compte qu’ils sont bel et bien néfastes. Un non-fumeur qui se met à vapoter y laissera forcément un peu de sa santé. À cause de cela, et comme l’objet est de plus en plus populaire chez les adolescents, les autorités sanitaires dans bien des pays font campagne contre cette nouvelle habitude, ce qui alimente la couverture médiatique négative.

Ainsi, en janvier dernier, l’Organisation mondiale de la santé a publié des questions-réponses sur le vapotage, le qualifiant de « hautement addictif » et causant des blessures aux poumons, ce qui a fait bondir bien des chercheurs. « Pratiquement toutes les affirmations qu’on y lit sont factuellement fausses », a commenté Peter Hajek, directeur de l’Unité de recherche sur la dépendance au tabac de l’Université Queen Mary de Londres.

Une tension

Certes, il y a eu l’an dernier cette vague de « lésions aux poumons » associées au vapotage. Elle a entraîné l’hospitalisation de quelque 2 700 personnes aux États-Unis et le décès de 60 d’entre elles. Mais il s’est avéré que le problème n’était souvent pas la cigarette électronique elle-même, mais plutôt son utilisation pour consommer des dérivés de cannabis achetés sur le marché noir.

Les médias ont cependant beaucoup insisté sur le lien avec le vapotage en général, reléguant souvent au second plan le fait que des usages irréguliers étaient principalement en cause. (Nous avons aussi eu au Québec six cas de lésions aux poumons déclarés en février qui ne semblent pas liés au cannabis, mais les experts sont loin de s’entendre à leur sujet.)

Il y a une sorte de tension, dans cette histoire, qui me semble plus ou moins inévitable. D’un côté, des autorités de santé publique qui s’inquiètent du vapotage chez les non-fumeurs, surtout les adolescents ; de l’autre, des cliniciens qui doivent composer avec la réalité de patients fumeurs qui bénéficieraient grandement d’une « conversion » à la vapeur. Bref, le mieux est parfois l’ennemi du bien.

Illustration: Vigg

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