Il y a toutes sortes de bonnes raisons pour vouloir réduire les quantités de pesticides dont on arrose nos champs.
Par exemple, dans plusieurs rivières du sud du Québec, les concentrations de néonicotinoïdes dépassent constamment les normes acceptables pour la vie aquatique. On soupçonne certains d’entre eux d’être en partie responsables du déclin catastrophique de certaines espèces d’oiseaux comme l’hirondelle rustique. De manière générale, ce sont des produits chimiques qui ont tous une toxicité plus ou moins grande, selon le cas, pour l’humain et pour l’environnement, et la règle générale devrait être d’en utiliser le moins possible.
Bref, des raisons, on en trouve à la pelle. Alors pourquoi l’Environmental Working Group (EWG), une organisation écologiste américaine, s’obstine-t-elle à sortir chaque année sa liste des « 12 salopards » (dirty dozen, en anglais) qui prétend identifier les fruits et légumes les plus contaminés par les pesticides et les plus « dangereux » à consommer ? La façon dont l’EWG s’y prend relève du pur marketing, au point de faire lever les yeux au ciel de bien des scientifiques. Et cette année ne fait pas exception.
Dans sa dernière version, la liste des 12 salopards identifie les fraises comme étant les « pires » parce qu’on y trouve des traces d’un grand nombre de pesticides différents. « Plus du tiers des échantillons de fraises […] contenaient des résidus d’au moins 10 pesticides ou produits de dégradation », lit-on dans le communiqué de presse de l’EWG.
Or il y a quelque chose d’un peu absurde à procéder de cette manière, puisque le nombre de pesticides qu’on trouve sur un fruit ne renseigne en rien sur les dangers (allégués) liés à sa consommation. Cela peut simplement indiquer que la fraise ou les épinards sont, pour une raison ou pour une autre, exposés à une plus grande variété d’insectes, de maladies et de mauvaises herbes que d’autres cultures.
Du point de vue des risques pour la santé, c’est plutôt la concentration sur les fruits qu’il faut prendre en compte. Mais l’EWG l’a presque complètement exclue. Et ce n’est pas parce que l’information n’existe pas.
L’EWG ne procède pas lui-même à l’échantillonnage, mais reprend les chiffres du Programme de données sur les pesticides du gouvernement américain. Comme ces renseignements sont disponibles sur le Web, je suis allé voir quelles concentrations ont été mesurées sur les fraises. Au total, sur 530 échantillons de fraises, seulement 3 dépassaient les normes de l’EPA, le ministère américain de l’Environnement, pour un pesticide (et un seul). Et encore, aucun par de fortes marges, selon les critères en vigueur.
Dans l’ensemble, presque tous les échantillons de fraises (98 %) contenaient effectivement des résidus de pesticides, mais les traces détectées étaient 25 fois inférieures aux normes.
Pis, en 2011, dans le Journal of Toxicology, deux chercheurs de l’université de Californie à Davis ont analysé les listes de l’EWG de 2004 à 2008. Ils ont retenu les 10 pesticides les plus présents sur chacun des 12 salopards, puis ont estimé les doses de pesticides ingérées; soit, grosso modo, les concentrations moyennes retrouvées multipliées par les quantités consommées. Au final, sur 120 estimations, 113 étaient en dessous de 0,1 % (!) des doses maximales recommandées, et aucune ne dépassait 2 %. Bref, cette liste de « salopards » a toutes les allures d’une campagne de peur qui ne repose pas sur grand-chose.
Il y a toutes sortes de bonnes raisons de vouloir réduire les quantités de pesticides dont on arrose nos champs, disais-je. Il me semble qu’on n’a pas besoin d’en inventer.