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Sciences

SESAME: L’électron de la réconciliation

31-03-2014

En Jordanie, l’accélérateur de particules SESAME pourrait servir de creuset à la coopération scientifique au Moyen-Orient. Les premiers tests devraient débuter sous peu, début 2017. Notre journaliste s’y est rendue en 2014.

Depuis Jérusalem jusqu’au village d’Allan, en Jordanie, il n’y a qu’une centaine de kilomètres. Mais pour les parcourir, il faut compter trois bonnes heures d’autobus. Après avoir roulé dans le désert de Judée, parsemé de tentes de Bédouins, puis être descendu vers la mer Morte, on s’arrête à un check point pour montrer patte blanche à l’armée. Après quoi, on franchit la frontière israélienne, qui n’est pas reconnue par la Jordanie, on emprunte la navette qui traverse le fleuve Jourdain et on passe un autre poste frontalier, jordanien cette fois. Enfin, on repart à bord d’un nouvel autobus, immatriculé au pays du roi Abdallah II. À côté de ça, aller des États-Unis au Canada est un jeu d’enfant.

«C’est extraordinaire qu’on arrive à traverser!» se réjouit pourtant le physicien Eliezer Rabinovici, vêtu d’un cardigan et coiffé d’une casquette dont la visière surplombe de grandes lunettes. Il est encore tout ébahi du fait que les autorités se soient entendues pour laisser passer une dizaine de journalistes et une poignée de scientifiques, en novembre dernier. «Il y a quelques années, cela aurait été totalement impossible. Ce sont les scientifiques qui ont fait sauter le verrou», poursuit le spécialiste de la théorie des cordes, professeur à l’université hébraïque de Jérusalem.

Une fois à bord de l’autocar jordanien, il faut gravir quelques montagnes avant d’arriver au site où, ces dernières années, Eliezer Rabinovici a pris ses habitudes. C’est ici, à une trentaine de kilomètres au nord-ouest d’Amman, la capitale, et à 90 km de la frontière avec la Syrie en proie à la guerre civile, que des scientifiques jordaniens, palestiniens, iraniens, pakistanais, égyptiens, turcs, chypriotes et israéliens travaillent ensemble à mettre au point un accélérateur de particules. Baptisé SESAME (pour Synchrotron-light for Experimental Science and Applications in the Middle East), le projet doit ouvrir la porte à la collaboration scientifique au Moyen-Orient et – pourquoi ne pas rêver? – promouvoir la paix dans la région.

Périodiquement, des représentants du gouvernement iranien déclarent vouloir rayer Israël de la carte. Le gouvernement israélien, de son côté, ne reconnaît pas la Palestine. Et pourtant, malgré les tensions politiques souvent explosives, les scientifiques de chacun de ces pays ont obtenu de leurs gouvernements qu’ils s’engagent à collaborer pour financer SESAME et faciliter la circulation des chercheurs.

«Quand on entre ici, on laisse les conflits dehors», annonce Eliezer Rabinovici, avant de pénétrer dans l’imposant édifice de pierres blanches, où les parquets imitent le marbre. Au sous-sol, des techniciens assemblent un anneau à l’intérieur duquel des électrons pourraient commencer à circuler dès 2016.

Le professeur israélien n’est pas aussitôt entré qu’il salue chaleureusement Khaled Toukan, un colosse qui le dépasse d’une tête. Cet ancien ministre jordanien de l’Éducation préside aujourd’hui la Commission de l’énergie atomique du pays, en plus d’occuper les fonctions de directeur général de SESAME. Ici, il n’y a ni juifs ni musulmans. Seulement des scientifiques. «On arrive tous avec nos blessures, confiera plus tard le professeur Rabinovici. Mais la science est un langage universel qui évolue en marge de la politique.»

Dans les années 1950, les bases du Centre européen pour la recherche nucléaire (CERN) avaient été posées sur les cendres laissées par la Deuxième Guerre mondiale. On voulait encourager les scientifiques européens à faire table rase du passé et à travailler de concert entre anciens ennemis. De la même façon, SESAME vise à faire collaborer des chercheurs du Moyen-Orient indépendamment de leurs religions ou allégeances politiques.

L’accélérateur qu’on construit en Jordanie n’a cependant rien à voir avec le Grand collisionneur de hadrons (LHC pour Large Hadron Collider) opéré par le CERN à la frontière franco-suisse.

À 100 m sous terre, le LHC fait 27 km de circonférence. L’anneau de SESAME, lui, ne mesure que 133 m de circonférence. «Ce n’est pas le même type d’accélérateur», précise Khaled Toukan. Dans un collisionneur, comme son nom l’indique, on force des particules à se percuter, pour les faire éclater et ainsi découvrir leurs composantes. «Dans notre anneau, il n’y aura pas de collisions, explique le directeur. Nous allons accélérer des électrons à très haute vitesse, pour qu’ils émettent des rayonnements synchrotron. Ce type de rayonnement permet de sonder d’infimes portions de matière, un peu comme un microscope ultra puissant.»

Ainsi, SESAME permettra autant à des biologistes moléculaires d’élucider la structure de protéines qu’à des physiciens d’ausculter des nanostructures ou à des spécialistes des sciences de la nature d’étudier des pollens.

«Nous avons besoin d’équipements spécialisés pour former nos étudiants, mais les appareils coûtent extrêmement cher, fait valoir Mahmoud Tabrizchi, professeur de chimie physique à l’université d’Ispahan, en Iran, qui compte bien envoyer ses pupilles en Jordanie. Un synchrotron comme celui de SESAME a plusieurs usages, de sorte que des scientifiques de différentes disciplines pourront y avoir recours.»

Pour financer SESAME, Israël, l’Iran, la Turquie et la Jordanie se sont chacun engagés à fournir au moins 5 millions de dollars, tout comme l’Union européenne. Le Pakistan a aussi promis l’équivalent de 5 millions en biens et services. On est loin des milliards nécessaires à la construction du LHC!

En fait, SESAME est un gigantesque projet de recyclage. En 2000, les Allemands étaient sur le point de mettre à la casse un vieux synchrotron (appelé BESSY, pour Berliner Elektronenspei­cherring-Gesellschaft für Synchrotronstrahlung), quand quelques professeurs ont eu l’idée de faire don des pièces au Moyen-Orient. «On avait le choix: attendre et espérer trouver l’argent pour obtenir une machine de premier rang ou profiter de l’offre des Allemands et commencer dès mainte­nant à trouver des moyens de faire avancer la science au Moyen-Orient», dit le professeur Rabinovici.

Ce dernier attribue au synchrotron hérité des Allemands «deux étoiles Michelin» (sur un maximum de trois, selon le barème établi par le célèbre annuaire gastronomique français). «Je n’aurais pas fait de compromis sur l’excellence de la science, assure le physicien. Des prix Nobel ont été gagnés grâce à des travaux faits sur des machines inférieures à celle-là.»

Meir Zadok, directeur général de l’Académie des sciences et des humanités d’Israël, est d’un avis plus mitigé. «C’est comme si vous donniez votre vieux iPhone à votre neveu. Que voulez-vous qu’il en fasse? Les meilleurs scientifiques israéliens, on les envoie à Grenoble, pour utiliser le LHC.» Certes, Israël a donné 5 millions de dollars à SESAME, mais c’est surtout pour faire preuve de bonne volonté, poursuit-il: «C’est un projet diplomatique avant tout.»

Les chercheurs de SESAME ne décrocheront peut-être jamais de prix de Nobel de physique ou de chimie. Mais si leur vision se concrétise, peut-être obtiendront-ils un jour celui de la paix! «Nous allons commencer avec la science et puis nous jetterons d’autres ponts qui déborderont du champ scientifique, rêve Eliezer Rabinovici. Nous arriverons peut-être à ouvrir des portes, closes depuis des décennies.»

photos : SESAME

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