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Environnement

Pétrole: prudence…

21-07-2016

Lors des fêtes de famille, Philippe Archambault aime bien jouer les sondeurs : « Je demande à mes oncles et mes tantes ce qu’ils pensent de l’exploitation pétrolière dans le golfe du Saint-Laurent, raconte le professeur, responsable du laboratoire en écologie benthique de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR). Bien sûr, tout le monde est contre. Ensuite, je demande ce qu’ils penseraient si 100 % des redevances pétrolières étaient versées dans notre système de santé. Et là, leur discours change : ‘‘Ben, si c’est pas pour enrichir seulement les compagnies…’’ Les risques deviennent tout à coup plus acceptables. »

Ce n’est pas d’hier que le pétrole du golfe alimente les conversations dans les chaumières. Les géologues s’entendent pour dire que le secteur est prometteur depuis au moins les années 1960. La défunte Société québécoise d’initiative pétrolière (SOQUIP), créée en 1969, reconnaissait dans les formations géologiques du golfe toutes les caractéristiques requises pour trouver de bons gisements.

Il y a plus de 400 millions d’années, la région se trouvait à l’équateur et les eaux chaudes hébergeaient une vie florissante. De vastes dépôts de matière organique, notamment des algues, se sont accumulés au fond de l’eau, puis ont été recouverts de sédiments. Progressivement, couche par couche, ces sédiments se sont épaissis et ont enfoui la matière organique de plus en plus profondément. La grande pression et la chaleur de la croûte terrestre ont transformé cette matière en pétrole et en gaz. Plus légers que la roche, ces hydrocarbures sont remontés en surface et se sont dissipés dans l’environnement, mais pas partout. Çà et là, des couches géologiques imperméables ont pu empêcher leur remontée; des réservoirs souterrains se sont créés à ces endroits.

Un tel réservoir pourrait bien se trouver en plein chenal laurentien, sous 450 m d’eau, et quelques dizaines de mètres de roc : la formation géologique Old Harry, dans les environs des Îles-de-la-Madeleine.

Sa forme rappelle une grosse arachide, longue d’une trentaine de kilomètres et large de 12 km. Les relevés sismiques menés par la pétrolière de Halifax Corridor Resources indiquent qu’il pourrait bien s’agir d’un gisement de 140 millions de mètres cubes, l’équivalent de la consommation de gaz naturel du Québec pendant 20 ans. « Mais il n’y a encore aucune preuve, rappelle Philippe Archambault. Aucun forage exploratoire n’a encore été fait pour voir si le gisement existe bel et bien. »

Mais les défenseurs du Saint-Laurent s’inquiètent déjà du fait que des relevés sismiques, qui ont permis de repérer ce qui semble être un gisement, ont été réalisés. Concrètement, il s’agissait d’émettre des sons forts, à très basse fréquence, et de relever comment ils se répercutent dans les couches géologiques. Les échos captés permettent de recréer en trois dimensions les formations géologiques frappées par les ondes. Pendant plusieurs jours, un vacarme sous-marin a empli quelques milliers de kilomètres carrés du golfe.

« S’il n’y a pas de preuve formelle de conséquences graves sur l’audition des mammifères marins et des poissons, il reste que leurs comportements sont perturbés lorsqu’il y a du dérangement, explique Émilien Pelletier, professeur associé à l’Institut des sciences de la mer de l’UQAR. Dans ces cas, les animaux fuient le secteur. » En période de reproduction, par exemple, les impacts peuvent être notables.

Le site Old Harry est au centre du golfe, à 81 km des Îles-de-la-Madeleine, 75 km de Terre-Neuve, 94 km de la Nouvelle-Écosse. Cette proximité des côtes habitées préoccupe bien des riverains. Le cauchemar écologique causé par l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon en 2010 dans le golfe du Mexique hante les esprits de tous. Et si un tel accident arrivait dans le golfe du Saint-Laurent ?

« Notre golfe est une mer intérieure plus petite que le golfe du Mexique, explique Philippe Archambault, mais sa biodiversité est beaucoup plus grande. Et surtout, nous le connaissons encore trop peu. Avant de démarrer un programme d’exploitation, il faudrait s’assurer d’avoir établi un suivi assez long de toutes les facettes biologiques des êtres qui l’habitent.

Prenez l’exemple du crabe des neiges, une espèce dont les effectifs alternent naturellement entre abondance et rareté selon un cycle de sept ans. Les suivis méticuleux de Pêches et Océans Canada ont permis de découvrir ce cycle. Si une marée noire survenait et qu’on remarquait une baisse des effectifs de crabe l’année suivante, on serait en mesure de savoir si c’est la catastrophe qui est en cause ou si le cycle naturel est à l’œuvre.

Malheureusement, nous n’avons pas de telles informations pour toutes les espèces. C’est d’ailleurs un problème, en Louisiane. Après la marée noire de Deepwater Horizon, la crevette s’est raréfiée. Est-ce à cause du pétrole ou la crevette est-elle simplement dans un creux naturel ? On l’ignore, car il n’existe pas de suivi à long terme pour cette espèce. »

Et les risques qu’un accident semblable se produise ? « Il faudrait d’abord se demander quelles sont les possibilités qu’il y ait exploitation pétrolière un jour, nuance Émilien Pelletier. Avant même de parler d’exploitation, il faut faire de l’exploration; il faut trouver les réservoirs. Et contrairement au forage sur terre, une plateforme de forage en mer, ça coûte cher et c’est compliqué à gérer. Seuls les gros joueurs de l’industrie peuvent se l’offrir. Or, au prix où en est le pétrole à ce jour, ça ne vaut pas la peine pour eux d’investir dans un projet aussi hypothétique. »

Le pétrole, en effet, c’est comme les métaux : ses prix varient au gré de l’économie, s’ajustant quelque part entre l’offre et la demande mondiales, faisant ponctuellement écho aux guerres et aux événements politiques et sociaux. Le 2 juillet 2008, le baril de pétrole a atteint un sommet historique de plus de 180 $, résultat d’une montée qui durait depuis plus de quatre ans. Puis il a replongé pour rester sous la barre des 85 $ depuis décembre 2014. Au moment d’écrire ces lignes (début juin 2016), il était à 62 $. Rien pour attirer dans le golfe les grandes pétrolières et leur équipement de forage, alors que des nappes beaucoup plus accessibles se font pomper sur le continent, souvent par fracturation hydraulique.

Et l’île d’Anticosti ? Les réserves demeurent encore hypothétiques. « Anticosti est en quelque sorte un cas hybride, soutient Émilien Pelletier. L’exploitation, si elle a lieu, se fera sur la terre ferme, ce qui la facilitera; mais comme ça se passera sur une île, ça impliquera quand même l’écosystème du Saint-Laurent. Il faudra bien le sortir de l’île, ce pétrole ! » Selon le professeur, installer un pipeline sous-marin entre l’île et la Côte-Nord ne sera pas envisageable, puisque le Saint-Laurent est trop profond à cet endroit. Le transport devra se faire par pétrolier. De plus, il faudra construire un port abrité du côté nord, car le flanc sud de l’île est trop exposé aux éléments.

Les deux chercheurs s’entendent pour dire que les risques réellement courus par l’exploitation et le transport du pétrole sont minimes et que, aller de l’avant une fois ces risques connus, relèvera d’un choix de société. Il n’en reste pas moins qu’un accident pourrait causer des bouleversements importants dans l’écosystème du golfe et de l’estuaire.

Une fuite comme celle qui s’est produite dans le golfe du Mexique en 2010 serait dramatique pour un écosystème petit et fragile comme celui de notre golfe. Corridor Resources, la compagnie qui possède les permis d’exploration pour Old Harry, se fait rassurante. Si jamais un déversement survenait, assure-t-elle, la nappe de pétrole se dégraderait avant d’atteindre les côtes. Les promoteurs se fondent sur un rapport d’ingénierie produit par la firme SL Ross Environmental Research, basée à Ottawa et spécialisée en déversements pétroliers. Selon ce rapport, les hydrocarbures se concentreraient dans un éventail de 40 km sur 20 km sans atteindre les rives pourtant proches. Mais il pourrait être bourré d’erreurs, si l’on en croit trois chercheurs de l’UQAR. Frédéric Cyr, Daniel Bourgault et Dany Dumont ont fait des simulations par ordinateur en tenant compte des connaissances les plus à jour sur les courants de surface, les marées et les saisons dans le golfe. Ils ont constaté qu’une fuite atteindrait assurément la côte ouest de Terre-Neuve en une seule journée. Après 10 jours, l’île du Cap-Breton serait touchée aussi et, après 100 jours, les Îles-de-la-Madeleine, l’île d’Anticosti et la Basse-Côte-Nord.

« Et on ne parle même pas des conditions hivernales, relance Émilien Pelletier. Le pétrole et la glace ont tendance à s’amalgamer et il devient impossible de les séparer pour récupérer le pétrole. Tout ce que nous pourrions faire, c’est suivre la nappe sans pouvoir agir. Le froid, le vent et les glaces compliqueraient d’ailleurs grandement les tentatives de sauvetage et de réparation, sans compter la récupération du pétrole. Il est déjà contraignant de faire ces opérations par temps chaud et clément; en hiver, multipliez les problèmes par 10. Un enfer ! »

Qui dit extraction de pétrole en mer dit aussi transport par pétrolier. « Le cas de l’Exxon Valdez en Alaska en 1989 nous en a appris beaucoup sur les difficultés de nettoyer une marée noire en milieu froid, ajoute Philippe Archambault. Là-bas, c’est plus froid qu’ici, mais nous avons une couverture de glace plus importante et de plus longue durée – six mois par année ! On peut imaginer les complications. »

Mais de tous les moyens de transport, le pétrolier demeure le plus sécuritaire et – paradoxalement – le plus vert. « Il vaut mieux transporter du pétrole sur la mer que par la route ou les rails, dit Philippe Archambault. Il faudrait 20 000 camions-citernes pour transporter la cargaison d’un seul pétrolier. »

Et même si l’on n’exploite ni Anticosti ni Old Harry, le transport de pétrole par bateau risque quand même de devenir plus important sur le fleuve dans les prochaines années. « La raffinerie Jean-Gaulin de Lévis a été rachetée par Valero  Energy il y a quelques années, rappelle Émilien Pelletier. Son terminal, en face de Québec, a reçu pendant longtemps les navires de la mer du Nord. Mais la société états-unienne Valero privilégie une certaine autonomie de l’Amérique du Nord. Si cela était, le port recevrait de plus en plus son pétrole de navires ayant un tonnage réduit, qui descendraient le fleuve en provenance de Montréal et des Grands Lacs. Cela fera augmenter les transports maritimes de pétrole. » Et les risques d’accidents, par le fait même.

« Les régions qui bordent le Saint-Laurent devraient s’équiper correctement et mettre en place des plans d’urgence pour répondre rapidement en cas de déversement dans le fleuve, affirme Philippe Archambault. En effet, une réponse rapide peut tout changer dans l’évolution d’un écosystème. Cela dit, un port qui n’accueille que 3 pétroliers par an ne serait pas aussi à risque que celui qui en reçoit 100. »

Le scénario du pire ? Un pétrolier fait la navette entre Montréal et Lévis en hiver et, en pleine tempête nocturne, sort de la voie maritime et s’éventre sur un haut-fond. Le pétrole se répand, au rythme de milliers de litres à l’heure, et se mélange à l’eau et à la glace. Que pourra-t-on faire ? Pas grand-chose. Une fois la tempête passée, on pourra tenter de répandre des dispersants dans l’eau pour fractionner le pétrole en gouttelettes plus faciles à métaboliser par les bactéries. Reste à voir l’efficacité de ces microbes à 0 °C. Ce n’est que plus tard qu’on pourra essayer de nettoyer les berges et les fonds, ou de libérer quelques oiseaux aquatiques de leur enduit de pétrole.

« Dans ces situations, complète Philippe Archambault, on tente de sauver les oiseaux, mais on oublie souvent le reste de l’écosystème, principalement sa flore bactérienne. Les rives engluées sont souvent nettoyées au moyen de boyaux, comme ceux des pompiers, qui lancent de l’eau sous pression afin de déloger le pétrole et de le pulvériser. Mais ce traitement détruit toute vie au passage. C’est à se demander si le remède n’est pas aussi dangereux que le mal qu’il tente de soigner. »

Émilien Pelletier reste pragmatique : « On me reproche souvent de ne pas être assez environnementaliste dans ce dossier. En fait, je ne vois pas d’avenir pour le pétrole au Québec. Nous avons la chance d’avoir diversifié nos énergies il y a longtemps et c’étaient de très bons choix. Même l’inversion de l’oléoduc d’Énergie Est ne me stresse pas trop. Les probabilités d’accidents sont infimes, comparées au train et à la route. Pourvu qu’on soit préparés à réagir vite et bien, en cas de malheur. »

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