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Sciences

Le Grand Nord, une pharmacie?

27-10-2016

La forêt tropicale, c’est un peu la pharmacie du monde. Ses plantes ont été abondamment étudiées pour leurs propriétés pharmaceutiques. Mais qu’en est-il de la flore du Grand Nord ?

Intriguée par cette question, une équipe de chercheurs québécois a décidé de porter son regard depuis Radisson jusqu’à Salluit, même si le nombre d’espèces y est moins grand. « Ça ne veut pas dire que ce qui est présent ne sera pas ultra intéressant ! s’exclame Esther Lévesque, professeure au département des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Les plantes du Nord subissent des stress énormes. »

Et justement, on sait que les conditions hostiles favorisent l’émergence de mécanismes de défense chez les plantes, notamment la production de composants bioactifs. Sous les tropiques, c’est la grande promiscuité des espèces et la diversité des pathogènes et des insectes qui ont probablement poussé les plantes à fabriquer une panoplie de substances ayant un intérêt en médecine.

Au Nord, les froids extrêmes, le dessèchement, le rayonnement UV intense pendant une partie de l’année et les prédateurs affamés sont autant de raisons pour les plantes de produire des métabolites ingénieux pour assurer leur survie.

Si les peuples autochtones du Nord utilisent depuis toujours les plantes dans leur pharmacopée, l’équipe cherche toutefois ailleurs. « On sait que ce sont des scientifiques fantastiques, dit Normand Voyer, professeur au département de chimie de l’Université Laval. Leur savoir ancestral leur permet d’identifier les plantes bioactives. Mais on choisit plutôt des organismes végétaux que ces peuples n’utilisent pas et qui n’ont jamais été étudiés. » Car oui, la composition chimique des plantes du Nord est encore largement méconnue.

Pour l’instant, son laboratoire s’intéresse à quatre espèces et n’en a analysé qu’une seule. Mais déjà, les résultats sont prometteurs.

Dans un lichen nordique appelé Stereocaulon paschale, l’équipe a découvert une dizaine de substances naturelles, dont deux qui n’ont jamais été identifiées. « Avec Daniel Grenier, professeur à la faculté de médecine dentaire de l’Université Laval, on a observé que certaines d’entre elles parviennent à combattre des micro-organismes impliqués dans des maladies buccales, comme la gingivite et la carie dentaire, raconte le professeur. On pourrait les retrouver un jour dans les dentifrices ! » L’équipe doit encore réaliser des tests avec de plus grandes quantités pour confirmer l’innocuité et l’effet des substances actives.

Cela dit pas question de piller les ressources du Grand Nord. « Au contraire ! assure le chimiste. On veut surtout se doter d’outils pour le protéger du développement anarchique. Avant de creuser partout, il faut investiguer parce qu’on est assis sur une ressource qui n’est pas caractérisée. »

Ainsi, même si une plante s’avère très efficace, elle ne sera jamais utilisée directement pour fabriquer un produit naturel ou un médicament, car les concentrations seront assurément trop faibles. « Sans vouloir “péter votre balloune”, la vitamine C qui se vend dans le commerce n’est pas non plus isolée de source végétale, dans les agrumes par exemple, car il n’y en a pas assez sur la planète pour subvenir à nos besoins », explique Normand Voyer.

Elle est plutôt synthétisée en usine à partir du glucose, un produit abondant. Cela signifie que les chimistes font subir une série de transformations au glucose pour obtenir la molécule qui les intéresse. Le résultat est en tout point identique à la vitamine C naturelle.

Il faudra faire de même si l’on découvre une substance bénéfique pour la santé humaine dans le Nord : trouver la « recette » pour la synthétiser. Le laboratoire de Normand Voyer travaille déjà à synthétiser les substances intéressantes trouvées dans le lichen nordique étudié, pour les tester à plus grande échelle.

« On ouvre une nouvelle fenêtre », affirme Esther Lévesque. Une véritable bouffée d’air frais en phytochimie.

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