En une quinzaine d’années, le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) a accueilli plus de 200 000 personnes qui n’auraient autrement jamais jeté un coup d’œil à ses collections. Des personnes atteintes d’un trouble de santé mentale, des aînés défavorisés, des réfugiés et des analphabètes, pour ne citer que ces quelques exemples, ont tous franchi le seuil grâce à un programme communautaire appelé Le musée en partage.
Ce programme a été instauré en 1999, après que le musée de la rue Sherbrooke eut mené une enquête sur la fréquentation de ses expositions. « La recherche a révélé que les visiteurs constituaient un groupe homogène, d’un certain niveau d’études et de revenus », résume Isabelle Desmeules, étudiante à la maîtrise en muséologie et pratique des arts à l’Université du Québec en Outaouais (UQO), qui s’intéresse à la portée du programme et à la façon dont le Musée perçoit son rôle social.
Le MBAM a donc voulu rendre ses collections accessibles à des groupes plus variés. Il fallait donner un grand coup, car les journées ou soirées gratuites ne suffisaient pas à attirer les « non-publics ». Pour susciter l’intérêt des nouveaux visiteurs, chaque activité du programme Le musée en partage est en conséquence conçue sur mesure, grâce à un processus de cocréation entre le Musée et les organismes communautaires partenaires.
« Si un groupe de sans-abri veut découvrir un artiste en particulier – Picasso, disons –, l’équipe prépare une activité en fonction de cet intérêt, explique Isabelle Desmeules. Et si un groupe de jeunes femmes souffrant de troubles alimentaires souhaite explorer la collection, on peut leur présenter des œuvres en lien avec l’image corporelle et la nourriture. »
Mélanie Boucher, professeure à l’École multidisciplinaire de l’image de l’UQO, encadre le travail de l’étudiante. Elle remarque que l’initiative du MBAM s’inscrit dans une grande tendance internationale. « Dans les années 1990, dit-elle, les musées voulaient présenter des expositions blockbusters qui s’adressaient à la masse. À partir de 2000, et plus encore à partir de 2010, on a observé un retour aux activités ciblant des groupes particuliers – en plus des grandes expositions. Le but ? Que le musée s’inscrive dans la vie des individus afin qu’ils s’approprient le patrimoine. »
Quelle est la portée des visites personnalisées gratuites ? Difficile à mesurer, reconnaît Isabelle Desmeules. Elle a néanmoins tenté d’identifier les retombées possibles à partir du point de vue du Musée.
D’abord, indique-t-elle, des employés du MBAM rapportent que les collections semblent « faire du bien » aux non-publics; plusieurs études cherchent actuellement à valider ce constat. D’autre part, il est évident que la nature éducative du programme favorise le développement personnel de ces visiteurs atypiques. Ce sont d’ailleurs des éducateurs qui animent les visites.
L’étudiante ajoute que le programme vise aussi à renforcer la cohésion sociale, puisque différents groupes de personnes se côtoient dans le Musée.
Selon elle, les autres institutions muséales du Québec peuvent s’inspirer de l’initiative du MBAM. « Si les nouveaux visiteurs sont invités à changer leur perception du musée élitiste, les musées aussi doivent modifier leur perspective. Ils ont l’habitude de déverser leur savoir et de s’attendre à ce que le public les suive. Un programme comme celui du MBAM implique plutôt un dialogue égalitaire entre le musée et les groupes qui l’utilisent; ça change donc complètement la dynamique. L’idéal, c’est de commencer petit. »
En espérant que les retombées, elles, seront grandes.
Photo: MBAM